Le sociologue Ibrahim Koodoruth ne joue pas la carte alarmiste : « Le fossé entre les riches et les pauvres va en s’agrandissant et l’une des répercussions directes sera l’extinction de la classe moyenne… Quand on se retrouvera avec les riches d’un côté et les pauvres de l’autre, l’anarchie sociale en résultera. » Rappelant l’importance d’une classe sociale moyenne qui agit comme « zone tampon » (“buffer zone”) pour l’État providence, « qui s’éffritera quand la classe moyenne commencera à se désintégrer », Ibrahim Koodoruth  prend l’exemple de l’Inde « qui, au contraire du Pakistan, a su éviter de perdre sa classe moyenne, et ce en contournant le problème et par le biais d’une économie parallèle ».
« D’entrée de jeu, indique Ibrahim Koodoruth, sociologue et chargé de cours à l’Université de Maurice (UoM), le rapport de la Banque mondiale confirme que les disparités entre les riches et les pauvres vont en augmentant. Ce qui est ainsi une menace directe sur la classe moyenne, la “middle class”, voire, le rapport prédit son extinction ! » Le sociologue relève : « Le rapport mentionne que l’extrême pauvreté a diminué, passant de 8,5% en 2007 à 6,9% en 2012. Cependant, et c’est ce qui est le plus inquiétant, pour ce qui est de la pauvreté relative, donc qui concerne la classe moyenne, c’est une augmentation qui a été notée, soit de 8,5% en 2007 à 9,8% en 2012. » Or, une éventuelle disparition de la classe moyenne, prévient Ibrahim Koodoruth , « signifie le début du soulèvement populaire ». Il poursuit : « Les gens descendront pour un rien dans les rues. Et les émeutes seront monnaie courante. » Sur ce point, le sociologue cite l’exemple de la Grande Île, qui vit ce type d’expériences : « Il en résulte l’instabilité politique et un investissement très lent. Et c’est ce qui finira par arriver à Maurice si on n’y prend garde ! »
Pourquoi la classe moyenne est-elle un élément aussi important dans l’équilibre économique et social d’un pays ? « Il faut savoir que la classe moyenne concerne 60 à 70% de la population, ce qui est énorme. Or, c’est la classe moyenne qui aide à maintenir l’équilibre économique, car c’est elle qui personnifie la consommation. Elle achète pour “meet the basic needs” mais n’hésite pas aussi à emprunter et à s’endetter. C’est ce qui fait circuler l’argent. Or, quand la classe moyenne commence à se désintégrer et finit par ne plus exister, il en est de même pour la consommation. Et alors, l’économie en prend un sacré coup ! » Mais pas que l’économie, expliquera plus loin le sociologue.
« La classe ouvrière n’a pas les moyens de consommer. Ce qui est actuellement la classe moyenne se retrouvera alors absorbée par la classe ouvrière, augmentant cette frange de la population. » Une répercussion directe et immédiate, ajoute-il : « La pression sur l’État providence, qui va prendre l’ascenseur. Alors que dans tous les pays, le mot d’ordre est de diminuer la pression sur l’État providence, ici, c’est le contraire qui se passera. » Il explicite : « Plus large est la frange de la classe ouvrière, plus l’État doit dépenser en termes de subventions et d’aides pour soutenir ces familles pauvres. Exemple : les mêmes personnes qui allaient se soigner en clinique se dirigeront désormais vers les hôpitaux. Et qui fait rouler les hôpitaux ? L’État ! »
L’effritement de la classe ouvrière, note le sociologue, n’est pas un fait nouveau. C’est même un peu inscrit dans l’évolution logique. « Cependant, certains pays comme l’Inde ont su contourner le problème, et ce grâce au système D; une économie parallèle qui s’est installée à divers niveaux et, surtout, dans le social, dans l’immobilier… Aujourd’hui, en comparaison avec le Pakistan, qui est juste à côté mais où il n’y a plus de classe moyenne, l’Inde peut se targuer de garder la tête hors de l’eau et son État providence n’est pas menacé. Tandis qu’au Pakistan, les gouffres s’élargissent. »
S’agissant de notre pays, Ibrahim Koodoruth rappelle : « Pour l’heure, grâce à la classe moyenne, le tissu social parvient à garder un juste équilibre, entre autres grâce à la solidarité qui existe. Par exemple, dans une famille, quand quelqu’un de moins aisé veut acheter un téléviseur, il ne va pas emprunter à la banque mais s’adresse plutôt à une soeur, un frère, un parent, qui lui prêtera la somme. Et le remboursement se fera selon certaines modalités, sans que des intérêts bancaires ou autres entrent en jeu. Cela a contribué en tant que “zone tampon” de l’économie. » Mais dans une conjoncture où la grosse majorité de la classe moyenne se retrouve appauvrie, « plus personne au sein de la cellule familiale ne pourra prêter de l’argent car tout le monde sera dans le besoin ». Et c’est ainsi que débutera l’anarchie sociale, prévient le sociologue.
« Pour l’heure, avec une classe moyenne équilibrée, nous avons l’élément de “defered gratification”. C’est-à-dire : je m’offre un petit plaisir mais je sais économiser et inscrire ce petit plaisir dans un lapse de temps, je ne le consomme pas illico. Mais quand mon pouvoir d’achat sera tellement amenuisé, je n’aurais alors plus de choix : je consommerais spontanément ce plaisir. Ce sera une “immediate gratification”. » Et cela, avertit le sociologue, aura « une énorme répercussion » sur les générations à venir. « Si nos aînés nous ont inculqué la “deferred gratification”, en revanche, nos petits-enfants hériteront d’une “immediate gratification” de nous. Avec tout le lot de pertes de repères et de valeurs que cela entraînera dans son sillage… »
« C’est de la classe moyenne, rappelle notre interlocuteur, que proviennent les inventeurs, les débrouillards et les éléments qui bâtissent la société de demain. Nous ne pouvons pas la laisser tomber. Il en va de notre survie. La balle est également dans le camp des décideurs. À eux de choisir ! »