1995 --- Heroin abuse --- Image by © Roy Morsch/CORBIS

Sur le terrain au quotidien, c’est business as usual. La publication du rapport de la commission d’enquête sur la drogue et ses répercussions politiques n’ont eu aucun effet sur la vente de drogues illicites auprès des usagers. Aucune pénurie ni d’inquiétudes particulières jusqu’ici. C’est ce qui ressort d’un constat fait dans diverses parties du pays ces derniers jours.

Le brown sugar coûte entre Rs 200 et Rs 250 la dose. Le gramme (qui comprend plusieurs doses) monte jusqu’à Rs 5 200. La drogue synthétique reste toujours très abordable, étant vendue entre Rs 50 et Rs 100. Ce, alors que le pouliah de gandia est à Rs 250, et Rs 350 pour une dose de bonne qualité. Telle était la moyenne des tarifs sur le marché des produits psychoactifs illicites dans différentes parties du pays la semaine dernière et en ce début de semaine. Un constat qui souligne une évidence : la publication du rapport Lam Shang Leen sur la drogue et les retombées politiques de cette commission d’enquête n’ont jusqu’ici eu aucun impact sur le trafic tel qu’il se déroule sur le terrain au quotidien.
Trafic au clair.

Dans un quartier dit chaud, les affaires se poursuivent pour les revendeurs qui opèrent pour les gros caïds. Si ces derniers restent invisibles, les jockeys ne prennent même plus la peine de chercher à se faire discret dans leurs activités. Dans ce quartier, les allées et venues sont observées de près par des petits groupes et des individus chargés de monter la garde. Parmi, plusieurs adolescents et parfois même des enfants, nous indique un contact. Accro au brown sugar, ce dernier concède n’avoir aucune peine à se procurer de la drogue auprès des fournisseurs habituels, qui opèrent presque au clair en bordure de l’étroite route de sa cité. “J’en achète deux ou trois fois par jour, et c’est toujours auprès du même groupe dans le même coin. Ceux du voisinage et des personnes venant du dehors sont très au courant de ce qui se passe ici, et cela ne change rien au trafic.”

Une situation presque similaire que nous retrouvons à quelques kilomètres de là, dans un quartier de Port-Louis où cela fait des années que la drogue fait partie du paysage. “Malgré tout le tapage que l’on fait autour du trafic de drogue, ici rien n’a jamais changé. Tout le monde sait que la drogue est disponible, comme cela a toujours été le cas. La situation ne s’est jamais améliorée et a empiré année après année”, dit cet ancien travailleur social, qui préfère désormais la discrétion plutôt que de rester engagé. “Au départ, ils nous laissaient faire des campagnes ou de la sensibilisation. Puis, les trafiquants ont commencé à se montrer plus agressifs et menaçants, nous accusant même de les avoirs dénoncés à la police. Pour vivre l’esprit tranquille, nous avons préféré rester discrets, comme personne n’est là pour nous protéger et que les autorités semblent n’avoir que faire que notre quartier.”

La traque des usagers.

Sur méthadone, mais toujours en contact avec le milieu, cet autre contact de Port-Louis se questionne sur le travail des autorités policières. “Il y a des arrestations, mais elles concernent des consommateurs qui reviennent de chez des trafiquants. La police les attend une ou deux rues plus loin. Pour une dose, ils risquent la prison, alors que le trafiquant, lui, continue normalement à quelques mètres de là.” D’où son scepticisme quant aux éventuelles conséquences de la publication du rapport Lam Shang Leen “C’est une initiative qui aurait dû avoir été prise depuis longtemps. Les autorités ont eu raison de nommer cette commission d’enquête. Maintenant qu’elle a fait un constat et soumis des recommandations, si les choses ne sont pas faites correctement à tous les niveaux, le trafic ne s’arrêtera jamais et d’autres personnes deviendront victimes de la drogue.”

C’est précisément ce qui s’était passé après la publication du rapport de la commission d’enquête menée par Sir Maurice Rault en 1986. Les rapports des select committees Dulloo, Boulle et Peeroo à différents moments de l’histoire ont aussi été sans conséquences réelles, puisque les suivis n’ont pas été aussi pointilleux qu’attendu.

Aucune sécheresse.

Une ministre et le vice-speaker de l’Assemblée qui démissionnent, des hommes de loi, hommes d’affaires et autres personnalités désignés et inquiétés, des institutions ébranlées et remises en question… le rapport Lam Shang Leen continue à provoquer des remous dans le pays. Sur le terrain, dans ces ruelles ou espaces publics où le trafic se fait de main en main, les travaux ont été plus ou moins suivis. “Mais personne ne s’en est vraiment inquiété, même quand il y a eu de grandes révélations ou de grosses saisies”, précise un proche de trafiquants. En effet, même les prises records à Maurice, à La Réunion et à Madagascar n’ont eu aucun vrai impact dans la disponibilité. Raison pour laquelle les prix ont été maintenus à la moyenne habituelle, tandis qu’en période de “sesress”, quand il y a pénurie, les tarifs augmentent, de même que la tension chez les usagers.

Meilleure qualité de synthétique.

À Port-Louis, nous explique un interlocuteur, une des conséquences des actions de ces derniers temps a été la baisse dans la qualité du brown sugar et du gandia. “Déjà que nous avons de l’héroïne bas de gamme, la qualité de drogue de ces derniers temps a été l’une des pires que nous ayons eue. À un moment, nous ne savions même pas de quoi il s’agissait. Puis c’est redevenu normal.” Même situation pour le cannabis, dont le marché a été affecté par les actions antidrogue de la police. “C’est pourquoi le gandia de bonne qualité est très cher à Maurice. Et là aussi, encore faut-il en trouver.”

Pour la drogue synthétique, dont la consommation est en hausse, “non seulement il n’y a eu aucune baisse, mais la qualité proposée est meilleure que dans le passé. Nous voyons de plus en plus d’usagers qui se tournent vers les drogues synthétiques. Parmi, beaucoup de très jeunes d’environ 12 ans, dont des filles.” Comme cela a été observé par les scientifiques du Forensic Laboratory, les drogues synthétiques sont en constante évolution. Il est estimé que de nouvelles molécules sont développées par des chercheurs internationaux au moins deux fois par an. Ce, dans le but de contourner les lois en vigueur et de mettre davantage le grappin sur les usagers. Cette hausse dans la consommation des drogues synthétiques à Maurice est d’ailleurs largement soulignée dans le dernier National

Drug Observatory Report.

Des comprimés et d’autres types de drogues sont aussi disponibles sur le marché, soulignent nos différents interlocuteurs. Dans plusieurs régions, le trafic reste si intense que des quartiers entiers se trouvent “pris en otage” par les trafiquants et leurs complices. L’insécurité et la précarité restent associées à ces situations qui ont fini par faire partie des choses normales de la vie pour certains. En attendant, le Premier ministre félicite le responsable de l’ADSU et réfléchit à ce qui sera fait pour implémenter les recommandations de la commission d’enquête.