(1re partie)
C’est 29 le décembre dernier, soit après vingt et un mois d’enquête menée au niveau judiciaire, que la Senior magistrate de la Cour de district de Port-Louis, Mme I. Dookhy-Rambarun, a déposé son rapport sur les circonstances entourant les inondations meurtrières du 30 mars 2013 qui avaient causé la mort de dix personnes à Port-Louis. La Senior magistrate affirme dans le document n’avoir, sur la base complète des témoignages qu’elle a recueillis, « trouvé aucune preuve de foul play, ni non plus pouvoir entretenir quelque soupçon qu’il y ait eu foul play », dans la mort de ces personnes. Elle soutient que les victimes « ont péri noyées dans une flash flood (inondation soudaine) ». Et pourtant ! Tout faisant porter — fort justement d’ailleurs — une très lourde responsabilité à la station de météorologie nationale pour n’avoir pas su prévenir à temps la population de la dangerosité des conditions climatiques, le rapport établit que nombre d’autres institutions publiques, parapubliques et privées du pays ont également, lamentatablement, failli à leur devoir envers les citoyens, ce 30 mars 2013 fatidique.
Au cours de l’enquête, la Senior magistrate a entendu quelque 130 témoignages. Elle en a retiré un rapport de 441 lignes rédigé sur 16 pages, dont une vingtaine consacrées à des recommandations. Parlant d’abord des événements qui se sont déroulés, la Senior magistrate a d’abord rappelé qu’il y avait eu, le 30 mars 2013, des pluies exceptionnelles sur l’ensemble de la capitale, lesquelles avaient généré des inondations soudaines (des flash floods). Telles que définies par l’Office de météorologie mondiale (l’OMM), les flash floods sont « a flood of short duration with a relatively high peak ». Ainsi, plus de 136 millimètres de pluies avaient été enregistrés en l’espace de deux heures, soit entre 13 h et 15 h. Une quantité considérable d’eau avait dévalé de la montagne des Signaux. Le ruisseau du Pouce, une des principales voies d’évacuation d’eau vers la mer dans la Cité de Port-Louis et qui a été aménagé depuis le début de la colonie, n’a pu contenir toute la masse et l’eau avait débordé sur les rues en courants meurtriers et dévastateurs. Plusieurs endroits ont été submergés, dont les rues très fréquentées comme Labourdonnais, La Poudrière, John Kennedy, La Chaussée, le Jardin de la Compagnie, la Place d’Armes, un tronçon de l’autoroute MI, les tunnels du Caudan Waterfront et du Port Louis Waterfront ainsi que le parking souterrain du Harbourfront Building.
Dans le débordement, dix personnes ont perdu la vie. Les corps de Sylvia Wright et son fils Jeffrey, de Toolsee Ram Ramdhari, de Pravin kumar Khoosye, de Karmish Salagram Tewary et Dhanraj Saligram Tewary ont été repêchés en dehors du tunnel du Caudan. Rabindranath Bhobany et Fan Lan Wong Tat Chong Lai Kim ont été rétirés du parking souterrain. Retnon Sithanen, qui était tombé accidentellement dans le ruisseau du Pouce a été retrouvé sans vie au Jardin de la Compagnie et Stevenson Henriette avait atterri dans des débris entassés près de Kentucky Fried Chicken, à La Chaussée. Les circonstances de la mort d’Henriette n’ont pu être élucidées, mais il est permis de croire qu’il a pu ête surpris par les torrents.
Lecture inefficace des caméras-surveillance par la Police
Les témoignages obtenus par la Senior magistrate auprès de la Police ont démontré que plusieurs endroits de Port-Louis étaient sous surveillance de caméras CCTV. Ces caméras sont reliées à un serveur placé sous la responsabilité de la Police Communication Branch et c’est la Police Information and Operation Room (PIOR) qui opère le système. Selon le chef inspecteur Dawoonauth, posté à la PIOR, jusqu’à midi, le 30 mars 2013, il n’y avait pas de pluies dans la capitale. C’est vers 13 heures qu’il a commencé à pleuvoir et les policiers ont été mis en alerte afin qu’ils portent assistance comme d’habitude. Après un certain temps, constatant qu’il y avait beaucoup d’accumulation d’eau sur les rues et malgré l’absence d’un bulletin spécial des services météorologiques, les officiers supérieurs de la Police ont été mis au courant de la situation. Les différentes sections de la force (police locale, Special Supporting Unit, ERS et la Police de la route) ont été dépêchées, tant à Port-Louis qu’à travers l’île pour assistance au public. La Police a pris sur elle pour émettre un communiqué de presse à 13 h 25 afin d’avertir les gens de la situation qui prévalait dans les parties est et sud de la capitale et pour les exhorter à éviter les endroits inondables.
Selon le rapport d’enquête, c’est seulement après 14 h 30 que la PIOR a reçu un bulletin depuis la station de météorologie nationale certifiant que des pluies torrentielles sévissaient dans tout le pays et avertissant de risques d’inondations dans certains endroits. Toutefois, à ce moment précis, plusieurs lieux à Port-Louis et dans ses environs immédiats étaient déjà sous l’eau ! Toutes les unités de la Police, y compris la Special Mobile Force, la National Coast Guard, le GPIM et la section hélicoptères furent alors déployées. La Senior magistrate a trouvé que l’assistance fournie au public par la Police a été « louable » mais, cependant, « malgré les moyens dont disposait la Police, dont ceux de pouvoir analyser les images des caméras surveillance, les mises en garde au public n’ont pas été adressées à temps et il n’y a pas eu un déploiement stratégique approprié ». Le chef inspecteur Dawoonauth a expliqué que « toutes les images ne pouvaient être vues en même temps et qu’il se pourrait aussi qu’une attention particulière n’a pu être accordée à une image précise parce que’il y en avait tellement ».
« Nécessité de munir chaque policier en patrouille d’une radio »
Pour sa part, le Deputy Commisioner of Police Mario Nobin, qui coordonnait les opérations de Police, a soutenu que, dès que le commissaire de Police a été informé, ce dernier a, de sa propre initiative, convoqué un comité de crise spécial qui a siégé de 15 h 00 à 15 h 30, pour gérer la situation et organiser l’action policière à Port-Louis. Avant la constitution de ce comité de crise spécial, c’étaient des officiers supérieurs qui supervisaient les opérations. Mario Nobin a souligné le fait que, ce 30 mars 2013, le National Disaster Operations and Coordination Centre (NDOCC), dont le rôle était de gérer les situations de catastrophes dans le pays, n’avait pu se réunir parce que « les choses se passaient très vite et de manière inattendue ». Le NDOCC était l’instance qui, à l’époque, avait pris la relève du défunt Central Cyclone and Other Natural Disaster Committee (CCONDC). Etaient réunis au sein de cette instance défunte, différents stakeholdres, dont des institutions gouvernementales et la Police elle-même. La fonction principale du CCONDC était, à l’origine, de prendre toutes les actions nécessaires en situation de crise et l’instance avait passé le relais au NDOCC. Cependant, aux dires du Deputy Commisionner of Police, avant que ne tombe le bulletin de la station de météorologie nationale à 14 h 30, « ni la Ploice, ni aucun membre du NDOCC n’avaient été mis au courant des conditions météorologiques qui prévalaient à Maurice ». Dans l’ordre normal des choses, le NDOCC se serait réuni après que les services météo l’aurait saisi de ces conditions, mais, selon Mario Nobin, parce que pareille situation n’était jamais arrivée avant, « le NDOCC n’était pas équipé pour la gérer ». Le Cyclone and Other Natural Disaster Scheme de 2012-2013 ne prévoyait aucune mesure pour la gestion de flash floods. Il n’appliquait que certaines mesures contre les pluies torrentielles et des inondations qui y étaient associées, ce qui n’était clairement pas en commune mesure avec la situation du 30 mars.
Le DCP Nobin a reconnu devant la Cour de district que « personne n’avait pensé qu’il y aurait eu des casualties. La difficulté majeure pour le comité de crise spécial de la Police était que de la main-d’oeuvre n’avait pu être déployée de manière effective en raison du manque de communication à propos de ce qui se passait réellement sur le terrain ». Selon le DCP, une façon d’éviter que ce genre de problème à l’avenir serait de pourvoir tous les officiers supérieurs et les policiers en patrouille d’une radioémettrice afin qu’ils puissent communiquer immédiatement avec la Division Operation Room ou le PIOR de la Police.
Appréciation du travail des pompiers et des gardes-côtes
Le rapport d’enquête a constaté que le service des sapeurs-pompiers a également éprouvé des difficultés pour se déployer en raison de la saturation des lignes téléphoniques. Les représentants des pompiers se sont également plaints de manque de main-d’oeuvre. Toutefois, la Senior magistrate est d’avis que les pompiers « ont fait ce qu’ils ont pu et que leur contribution ne pouvait être remise en question ». Toujours selon elle, la National Coast Guard et le Groupement d’intervention de la Police Mauricienne (GIPM) ont aussi accompli un « commendable job » en travaillant jusqu’à très tard jour et nuit pour, notamment, repêcher des corps dans l’eau boueuse qui s’était accumulée dans les parkings souterrains du Caudan.
Le directeur général — à l’époque M. Dunputh — ayant été contraint de soumettre sa démission après les événements tragiques, c’est le premier directeur général adjoint de la station de météorologie nationale qui a eu à expliquer le rôle qu’avaient joué ses services. Après avoir longuement analysé son témoignage, la Senior magistrate a été catégorique : « Quoi qu’il en soit, le bulletin spécial de la météo à 14 h 30 est tombé relativement très tard quand plusieurs endroits étaient déjà inondés et qu’il ne restait que très peu de possibilités de prendre encore des précautions. » Le rapport d’enquête a fait ressortir que la première responsabilité des services météos était de faire des prévisions du temps et, avec les données en mains, le public aurait été avisé du changement des conditions et de la possibilité de fortes pluies sur le pays, sinon de flash floods bien avant que le communiqué ne soit émis. Le public et les autorités auraient été sur leur garde. Selon la Senior magistrate, dès 12 h 00, « il était apparent, à partir d’images satellitaires, que de gros nuages (convective clouds) convergeaient vers Maurice à partir de l’Ouest. Comme l’a souligné le premier directeur général adjoint lui-même, de par la nature de ces nuages, ils apportent de fortes pluies. Qui plus est, il y avait aussi de l’instabilité dans l’atmosphère qui indiquait la possibilité de pluies diluviennes. Depuis 12 h 00, la station de Vacoas savait que ces prévisions initiales pour la journée du 30 mars 2013 n’étaient plus valables, néanmoins, ce n’est seulement qu’à 14 h 30 qu’elle n’a émis son communiqué. Un avertissement émis à temps aurait rendu le public plus vigilant ». Le premier directeur adjoint a expliqué que, avant de lancer un avertissement au public, la quantité de pluie à travers l’île doit être évaluée. Toutefois, selon le rapport d’enquête, dans les circonstances qui existaient, cet exercice d’évaluation était « purement superflu. Par définition, comme il a été observé à Maurice, une flash flood survient très rapidement. En conséquence, dans pareille situation, il faut oublier toute évaluation futile. L’île Maurice, comme le reste du monde, est également vulnérable aux effets de changement climatique et il est plus que temps que sa station météo revoie ses pratiques.
Le premier directeur général ayant fait mention de l’absence d’un radar qui a sérieusement handicapé la station dans ses prévisions, la Senior magistrate a fait remarquer que la station aurait pu se fier au radar de la station de la Réunion voisine d’autant qu’il existe déjà une collaboration, un échange permanent, entre les deux îles. Qui plus est, les mêmes nuages avaient déjà affecté l’île soeur la veille, le 29 mars, où la population avait été adéquatement prévenue. La Réunion n’avait, elle, pas eu à déplorer de victimes.
« Manque de compétences en hydrologie »
Le premier directeur général adjoint de la météo a plaidé que la gestion des flash floods nécessite des compétences en hydrologie que personne au sein de son service ne possède et qu’il fallait d’autres institutions, telles la Water Resources Unit, le ministère des Infrastructures publiques et les autorités régionales assumant également leur part de responsabilités. C’est pourquoi, d’ailleurs, a-t-il soutenu, après le 30 mars 2013, un National Disaster Risk Reduction and Management Centre (NDRRMC) a été mis sur pied pour collecter des données et décider s’il y a lieu ou non d’émettre une alerte de flash floods. Appelé à la barre, le directeur de la Water Resources Unit (WRU) a concédé que son institution doit un  » major stakeholder  » dans la prévision des inondations. Toutefois, a-t-il déclaré,  » tout comme les services météo, le WRU manque d’expertise dans le domaine « .
Pour ce qui est de cet aspect de son enquête, la Senior magistrate Dookhy-Rambarun a trouvé que « dans l’ensemble, c’est un fait que la station de météorologie nationale et le Water Resources Unit ont un rôle majeur à remplir pour mettre en garde contre les inondations. Les deux institutions semblent manquer les connaissances requises ‘and the skills for the operations which has to be catered for’. Etant donné l’importance des données météorologiques et hydrologiques pour émettre les avertissements, il est important qu’elles exploitent en commun les ressources dont elles disposent et communiquent leurs informations efficacement et à temps au NDRRMC. Il est aussi nécessaire que Maurice investisse dans la technologie moderne, le capacity building, l’infrastructure sociale et la durabilité. Il faut espérer que le NDRRMC arrive à sensibiliser la population et qu’il réussisse dans sa mission contrairement au défunt Central Cyclone and Other Natural Disaster Committee (CCONDC) ».