La compilation Vizion Artifisiel remet en avant-plan un des vieux sages du seggae, musique qui avait sauvé Ras Mayul de ses démons pour en faire un des messagers de sa philosophie. Comptant parmi les derniers de la génération roots, l’homme sort de sa tanière et reprend son bâton de pèlerin pour prêcher la fraternité et un monde meilleur.
Le respect qu’on lui témoigne sur la scène du seggae roots, Ras Mayul l’a bien gagné. Dans cet univers, le chanteur prend de plus en plus les airs de vieux sage, l’homme étant de cette génération qui s’en va, laissant derrière elle une marque profonde et indélébile dans la musique et la culture mauriciennes. Il y a quelques semaines à peine, Patrick Lindor (Fight Again), un de ses anciens compagnons, tirait sa révérence. Avant, il y a eu Kaya, Berger, Gérard Bacorilall, Clifford Carosin et d’autres amis, qu’il a côtoyés dans la vie comme sur la scène. Avec qui il partageait le même feeling musical, la même philosophie et, avant tout, l’amour du seggae.
Sant seggae.
Le seggae, souligne Ras Mayul, ne se réduit pas à la musique. Créé du métissage pour porter les messages inspirés de sa philosophie, ce rythme jamaïquain enrichi du battement du séga mauricien est, à ses yeux, une culture qui se vit dans le respect et avec un esprit d’ouverture. “Seggae pena lafrontier. Il n’est réservé à personne. Tout Mauricien a le droit de se l’approprier et d’en jouer. C’est une musique dont nous devons tous être fiers. Le seggae est une musique qui est là pour faire bouger, pour faire danser, pour amener de bonnes vibrations. Mais on ne peut en jouer si on n’a rien à dire. Le seggae est là pour faire entendre des messages, pour interpeller les consciences.”
Vizion Artifisiel.
Des huit titres qui figurent sur la dernière compilation à laquelle il a participé, il en a composé trois. Giovanni Quatre-Bornes et Sylvio Christophe sont les deux autres participants à ce projet. Ras Mayul signe Parein Pesser, Manzé et Vizion Artifisiel, titre éponyme de l’album.
Ce n’est pas un hasard ou pour suivre une quelconque tendance que le chanteur a choisi de faire de la thématique des drogues son principal message. Il a voulu faire comprendre combien les flammes de l’enfer de la drogue sont violentes. Ras Mayul ne s’en cache pas : “Je sais de quoi je parle.”
Il lui a fallu “beaucoup de volonté… enn mari volonte” pour s’en extirper et redonner un sens à sa vie. Dans les années 70/80, quand le brown sugar est lâché sur Maurice, Mayul habite Cassis, une des premières régions abandonnées entre les mains du mal. Comme d’autres jeunes du quartier, il n’a pas su passer entre les mailles des filets des trafiquants. Les plaisirs du début ont vite laissé place aux douleurs de la dépendance. Sa vie s’est retrouvée réglée au rythme des injections.
Ladrog ek zegwi.
“Humainement, j’en étais arrivé à oublier de vivre. J’étais devenu un esclave; je ne me reconnaissais plus. Mo ti rekonet zis ladrog ek zegwi.” Il a vécu ainsi pendant plus de trois ans. Le sevrage a été un moment horrible : “S’en sortir est possible, mais ce n’est pas aussi facile. Pendant un certain temps, je ne pouvais plus dormir, plus manger, plus rien faire.” Il a lutté contre les démons parce qu’il a voulu donner un sens à sa vie.
Ce besoin de tout reprendre en main, il l’a ressenti comme un appel entendu en prison. En 1979, il se trouvait derrière les barreaux, “parski mo lavi pa ti korek”. Pour calmer les ardeurs des mutins, les autorités les avaient mis en contact avec plusieurs personnes, dont des religieux. “Un prêtre était venu et avait donné une Bible à chacun d’entre nous. Je l’ai lue et j’ai réalisé qu’en faisant n’importe quoi, je gaspillais mon existence. Voler, mentir, se droguer : ce n’était pas une manière de vivre. La vie est un cadeau qu’il faut savoir chérir.”
Conscience.
Cette prise de conscience s’effectue tandis qu’un mouvement et une musique issus de la Jamaïque parcourent le monde. “C’est alors que j’ai découvert le reggae. La première fois, ce fut à Cassis. Un marin m’avait chanté I shot the sheriff et m’avait appris qui était Bob Marley. Ensuite, j’ai entendu la voix et le message de l’homme qui chantait pour l’humanité. Sa inn ankor plis ed mwa konpran ki li ti nepli ler vinn lor later pou zwe, parski lavi kourt.”
Pendant que Mayul fait ses premiers pas dans la chanson, Maurice vit ses révolutions. Sa première apparition publique a lieu à Ste Croix. Il est acclamé pour Souvenir Mama, une balade inspirée de Maman oh maman de Roméo. C’est à Cassis qu’il a effectué fait son apprentissage, “dan kwin lari, kan ti resi gagn enn lagitar”. Mike Brant, Johnny Halliday, Jean-Claude Gaspard et Ti-Frer l’ont aidé dans son apprentissage. “Tou sala finn donn mwa lesouf. Mo pa ti pe rann mwa kont ki mo ti pe vinn enn mesaze.”
Égalité, fraternité.
Témoin des transformations en cours dans ce pays en quête de repères, Mayul se positionne sur la scène de la chanson engagée. Avec Ti-Zeorze, Papam et Medgée Mandarin, il sort Kawal National en 1982. Une cassette pour exprimer sa vision positive de la vie et son espoir pour l’unité nationale. Des thèmes sur lesquels seront construites ses futures compositions. Il aidera aussi à la mise sur pied de Zeness Ressers Egalite Morisyen, dont l’objectif était “de réveiller les consciences à travers la musique”.
L’avènement du seggae ne peut que répondre à ses attentes. Cette musique contestatrice correspond effectivement à ce qu’il attend. Surtout qu’elle arrive jusqu’à lui par la voix de Kaya, ce jeune homme qu’il a côtoyé à la gare Victoria au temps où lui-même travaille sur un camion qui live des sodas. “J’y venais manger presque tous les jours. Kaya – nous l’appelions tous Hervé à l’époque – travaillait dans un snack. C’est là que je l’ai connu et que nous sommes devenus proches.”
Alpha & oméga.
Ras Mayul gravera bel et bien son nom dans l’histoire du seggae par la sortie en 1996 de son album, Les 10 Commandements, avec son groupe Alpha & Omega, qu’il gère avec son défunt compagnon, José Guillaume. Il travaille sur une première compilation seggae avec Ras Dimoun et Patrick Lindor. En 2004, il se retrouve une fois de plus dans l’actualité avec l’excellent album Exilé, qu’il a réalisé avec Clifford Carosin peu de temps avant le décès de ce dernier. Ras Mayul a aussi participé à d’autres albums et quelques compilations.
Aujourd’hui, Ras Mayul veut garder vivante la flamme du seggae et porter ses couleurs haut dans le ciel. Avec Vizion Artifisiel, il poursuit sa mission : “Mo sante pou ki tou dimounn viv ansam an armoni. Mo priye pou ki sak dimounn ena enn lasiet manze toulezour. Li devwar tou dimounn vey lor sa.” Ras Mayul ajoute : “Nou bizin konsian lamour bondie inn donn nou. Nou bizin viv dan linite ek pa bliye ki ena enn sel relizion, se relizion bondie.”
Malgré les crises provoquées par le piratage et ses complices acheteurs, ainsi que les difficultés que doivent affronter les artistes, Ras Mayul souhaite rester un pur et dur. Le vieux sage continue sa mission…