Depuis leur nouvelle revendication pour la dépénalisation du gandia, les rastas font l’objet de commentaires divers à différents niveaux de la société. Considérés comme des hors la loi par certains ou des marginaux par d’autres, ils revendiquent toutefois leur droit à la différence et la liberté religieuse. S’estimant persécutés par la police, en raison du « culte de l’herbe sacrée », ils disent vouloir vivre en paix, comme les autres citoyens de la République. Nous sommes allés à leur rencontre, pour essayer de mieux les comprendre.
Les dreadlocks tombant sur les épaules ou enveloppés dans un bonnet aux couleurs rouge, jaune et vert… un rasta se reconnaît facilement en société. Mais au-delà du look et de l’étiquette « fimer gandia », le rasta revendique une identité, une culture, une croyance.
Pour certains, cette revendication serait ambiguë, car on reproche souvent aux rastas mauriciens de ne pas vivre pleinement le rastafarisme – philosophie pour certains et religion pour d’autres – et de ne s’en tenir uniquement qu’à quelques vagues notions.
Mais pour les principaux concernés, chacun doit apprendre à voir d’abord la poutre dans son oeil, avant de voir la paille dans celui de l’autre. « Bann ki pa dakor ek nou, kas enn poz trankil, les nou okip nou zafer », dit sans détour Christian Messin, plus connu sous le nom de Chris Jah.
Ainsi, quand on demande à ce dernier comment il définit les rastas, il avance : « Nous sommes des appelés de Dieu. Nous sommes là pour restaurer son royaume. L’homme a détruit ce que Dieu a créé. » Le Dieu dont parle notre interlocuteur, il le prénomme « Jah ». Même s’ils lisent la Bible, ils ne se revendiquent pas du catholicisme. Le « Messie », l’envoyé de Dieu pour le rasta, c’est « sa majesté Hailé Selassié. »
L’Empereur Éthiopien est vénéré par les rastas pour avoir su résister à l’invasion de l’Occident, et surtout, pour avoir concédé les terres de Shashamane, à 300 kilomètres au sud d’Addis-Abeba aux rastafaris. Cette décision fut prise suite à un voyage à la Jamaïque, en 1966, où il fut accueilli en triomphe. En cette même année, le chanteur Bob Marley, lui aussi considéré comme un « messager », devient rasta. Shashamane est devenue pour la communauté la « terre promise » dont parlait Marcus Garvey, considéré comme le premier animateur du mouvement rastafari et qui prônait un retour vers l’Afrique.
Même si pour d’autres, Hailé Selassié est loin d’être le saint qu’on présente, le dire à un adepte du rastafarisme relèverait du blasphème.
La terre promise
Voilà pourquoi dans leur lettre au Premier ministre pour réclamer la dépénalisation du gandia, les rastas demandent à ce dernier de faire de son mieux pour leur permettre d’aller vivre en Éthiopie, si jamais il ne peut rien faire pour eux ici. « Shashamane est la terre promise, y vivre est le souhait, voire le devoir de tout rasta », soutient Wendy Ambroise, auteur de la lettre.
À entendre tout cela, on pourrait croire que les rastas vivent dans un monde à part. Mais ils ont les pieds bien sur terre, et doivent composer avec les réalités de la société mauricienne. « Ici, quand on parle de rasta, les gens pensent tout de suite au gandia. Mais nous devons gagner notre vie comme tout le monde. Nous ne passons pas notre journée à fumer. L’herbe est sacrée et s’inscrit dans notre culte religieux. »
Toutefois, gagner sa vie comme tout le monde s’avère compliqué quand on porte des étiquettes ou qu’on est la cible des « ti bolom ble » comme le dit Blakkayo. « Kan enn rasta pe ale lor simin, koumadir misye la trouv enn pye gandia pe marse », déplorent ceux qui font souvent l’objet de fouilles et d’interpellations.
Ces derniers avancent qu’ils sont même « piégés » parfois, car « il est plus facile de dire qu’on a attrapé un rasta avec du gandia qu’un autre. » Wendy Ambroise est d’avis qu’il y a « trop d’hypocrisie » sur la question. « On pointe toujours du doigt les rastas, alors que d’autres le consomment aussi. »
Mais pour le rasta, la consommation de « l’herbe sacrée permet à l’âme de s’élever. » Elle est jugée inoffensive. « On parle toujours de l’herbe en mal, mais on ne dit pas qu’elle a des propriétés curatives et qu’elle est utilisée dans la médecine », regrette Chris Jah.
Trouver sa place
Pour ce dernier, « toutes les religions présentes à Maurice ont la liberté de pratiquer leur culte, pourquoi pas nous ? Nous sommes dans une société multiethniques, toutes les croyances doivent être respectées. » Il ajoute que le cannabis était présent à Maurice bien avant la naissance du mouvement rastafari et que des « personnes d’une autre communauté l’utilisent également dans le cadre religieux. »
Wendy Ambroise ajoute que le culte religieux du rasta ne se limite pas à la consommation du gandia. « Nous observons le saba chaque vendredi soir jusqu’au samedi soir. Nous sommes constamment dans la prière. »
Chaque premier saba du mois est consacré à une tribu, en référence aux douze tribus d’Israël. Les rastas se revendiquent de la lignée du roi Salomon et de la reine de Saba. « On a voulu occulter cette partie de l’histoire, mais nous sommes des descendants de David », disent nos interlocuteurs.
Ce premier saba est donc un temps de célébration. Les soirées naya binghi au son des roulements de tambour sont « sacrées », mais tenues loin des regards indiscrets. « Nous chantons la louange et procédons aux rituels, dont la consommation de l’herbe sacrée. Comme c’est interdit par la loi, nous sommes parfois contraints d’aller sur la montagne pour pouvoir pratiquer notre culte religieux. »
Chamarel est considéré comme l’endroit mystique des rastas de Maurice. « Il y a la nature, nous sommes loin de tout et plus proches de Dieu. Il y règne une atmosphère mystique et spirituelle. » Ce rapport à la nature implique également un régime végétarien, par respect au corps. « Nous ne consommons pas de chair ni d’alcool. »
Nos interlocuteurs disent prôner la paix et l’amour, comme recommandé par les écritures. « Nous sommes des gens simples, nous respectons toutes les religions et les communautés présentes à Maurice. Mais pourquoi nous, on ne nous respecte pas, on ne nous accepte pas », déplorent nos interlocuteurs.
Les adeptes du rastafarisme se disent « persécutés » à Maurice. « Il y a une stigmatisation à la fois de la part des autorités et de la part de la société. Parfois, nos enfants ne sont pas acceptés dans des institutions scolaires, à cause leurs cheveux. Ou alors, on nous oblige à les couper. »
S’ils se plient aux exigences des autorités « pour ne pas pénaliser les enfants », c’est toujours à contrecoeur. Car pour eux, se laisser pousser les cheveux et plus tard la barbe, est en conformité avec les écritures saintes. « Le droit à la différence et au respect devrait être une réalité dans toute démocratie. »
En revendiquant « le statut sacramental de l’herbe », les rastas mauriciens souhaitent être mieux compris par la société. Amener les autorités et les citoyens à changer leur regard sur eux, est un combat qui ne s’annonce guère facile. Ils se disent toutefois déterminés à aller jusqu’au bout, estimant que chacun a sa place dans cette société multiethnique et multireligieuse.