La revue littéraire L’Atelier d’écriture inaugure en cette fin d’année une collection d’oeuvres complètes, avec la publication d’une poétesse dont les oeuvres sont restées épuisées depuis longtemps. Dirigée par Barlen Pyamootoo et Agnès Larcher, cette première publication sera suivie de plusieurs autres en 2012, qui viendront raviver notre souvenir des textes perdus de vue, et leurs auteurs, souvent injustement oubliés. Cette collection pourrait aussi nous faire découvrir des auteurs inconnus, des textes restés dans quelque fond de tiroir, qui méritent pourtant toute l’attention de l’amateur de littérature.
Raymonde de Kervern fait partie de la toute première génération de femmes écrivains, qui a pu s’affirmer à Maurice, se faire entendre à la moitié du XIXe siècle. Elle se situe ainsi aux côtés d’autres poètes telles que Edmée Le Breton ou Magda Mamet. Le premier roman écrit par une femme, La diligence s’éloigne à l’aube, arrivera en 1959 sous la plume de la regrettée Marcelle Lagesse. En 1978, Jean-Georges Prosper ne relève que dix-sept écrivains femmes depuis Thomi Pitot en deux siècles. Quelques années plus tard, en 1994, la revue Notre Librairie en dénombre quarante.
Malgré cette récente progression, force est de constater, comme l’a fait Bruno Jean François au soir du lancement, que les femmes écrivains ont connu une longue traversée du désert à Maurice avant de pouvoir se faire connaître, et que le travail d’investigation et de recherche n’a pas encore permis d’en faire connaître suffisamment. Il serait pourtant étonnant que notre histoire, qui cache de nombreuses héroïnes, ne cache pas aussi quelques lettrées encore inconnues.
Raymonde de Kervern était quant à elle connue, comme en témoigne les nombreuses photographies d’elle à Maurice et en France, prises lors de rencontres littéraires et artistiques ou dans quelque mondanité de la jet set de l’époque. Cette femme de caractère ne s’en laissait pas pour autant conter, et Danielle R. Nairac, qui signe la préface des oeuvres complètes, explique qu’elle accueillait avec distance les honneurs et récompenses, sachant préserver une solitude riche de rêves et de réflexions.
La mère de Danielle Nairac l’appelait « Le Phare », en tant que poète et surtout en tant que femme d’exception. Sa fille annonce la couleur dès les premières lignes de sa préface : « Brillamment intelligente, brillamment indépendante, autodidacte, intéressée par tout ce qu’elle voyait, entendait, lisait, imaginait, elle aimait la vie avec intensité et, ouvrant très grands les bras, embrassait l’humanité tout entière. Au revers de sa personnalité, des vertus de haut vol : volonté, courage, détermination. »
On comprend que, dans une émission de radio, elle ait fait l’éloge de l’enthousiasme en concluant dans les termes suivant : « Élançons-nous, élancez-vous vers ce qui vous dépasse. Laissez-vous entraîner par l’Idée de l’enthousiasme ou l’enthousiasme d’une idée, car “une idée est plus forte qu’une armée” a dit Napoléon. Alors : Du haut des monts inaccessibles / Tous les chevaux de l’Impossible / Vous jetteront vers l’Avenir. »
Avec un premier recueil en 1928, Cloches mystiques, elle publiera cinq ouvrages. Ce premier recueil a été immédiatement traduit en anglais par John de Lingen. Le jardin féerique a été préfacé par Robert Edward Hart dont elle était particulièrement proche ; Apsara la danseuse, par Paul Dumas en 1941. Abîmes, son plus bel ouvrage, est sorti en France chez Seghers et a été récompensé par un prix de l’Académie française. Raymonde de Kervern a été plusieurs fois présidente de la société des écrivains mauriciens fondée en 1938. Elle en fut même nommée présidente à vie en 1950. Au-delà des nombreuses distinctions qu’elle a pu récolter, elle fut surtout la première femme à se porter candidate, en 1950, aux élections du conseil urbain de Curepipe. Elle arriva en tête de liste sur 22 candidats. Elle a entre autres contribué au combat contre la tuberculose et à l’aide à l’enfance malheureuse. Si ses recueils ne sont plus édités depuis longtemps, l’Atelier d’Écriture avait publié récemment un de ses poèmes épars « L’île Ronde et son oiseau ».
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« J’ai appuyé mon corps sur ton corps et, depuis, mon corps n’est amoureux que de ton amour qui m’a comblée. »