À  l’instar des causes écologiques, le gaspillage alimentaire est un mal qui n’a pas encore rallié une légion de militants. Pourtant, le recyclage et la redistribution des surplus et invendus sont non seulement possibles mais nécessaires. FoodWise Mauritius s’est engagé dans ce créneau, non comme association bénévole, mais comme une entreprise à caractère social dont les services sont rémunérés et l’argent réinjecté dans sa mission. Rebecca Espitalier-Noël, directrice de FoodWise Mauritius, est d’avis que si l’entreprise “pouvait récupérer toute la nourriture gaspillée à Maurice pour la redistribuer, il y en aurait tellement qu’on n’aurait pas assez de bénéficiaires!”

Quelle est la situation du gaspillage alimentaire à Maurice?

– Comme Maurice n’est pas une championne en statistiques, il est difficile de répondre à cette question. Nous commençons à accumuler des chiffres selon nos interventions. Nous croyions que les hôtels gaspillaient le plus, mais ils ne sont pas beaucoup, comparés aux supermarchés et grossistes. Par contre, si nous pouvions récupérer toute la nourriture gaspillée à Maurice pour la redistribuer, il y en aurait tellement qu’on n’aurait pas assez de bénéficiaires!

Comment est né le concept FoodWise Mauritius?

– L’idée découle de l’initiative Manzer Partazer de l’Allemande Julia Venn et d’un Italien. Suite à cela, Béatrice Espitalier-Noël a mis en place un projet pilote avec la collaboration d’un hôtel et dont les résultats étaient positifs. Manzer Partazer n’a pas été plus loin. Mais avec Julia Venn, nous avons lancé FoodWise, elle à Madagascar et nous à Maurice avec le but de devenir une entreprise sociale qui générera des revenus pour être sustainable. FoodWise Mauritius, ce sont aussi Charles de Spéville, Mathieu Appassamy, Aurélie Desmarais et Rosalie Egu.

Comment opérez-vous?

– Nous sommes une entreprise sociale     enregistrée, dont le but est de lutter pour la sécurité alimentaire et contre son gaspillage. Pour ce faire, nous récupérons et redistribuons le surplus et les invendus des entreprises – notamment hôtels, grossistes et supermarchés – à des organisations non gouvernementales pour leurs bénéficiaires. Pour être sûrs que la chaîne du froid est respectée jusqu’aux destinataires, les transporteurs font la livraison dans les hôtels qui s’en chargent. C’est pour cette raison que les ONG et les donateurs sont de la même région car nous prônons une approche collaborative. Nous agissons comme intermédiaire entre les deux principaux acteurs du projet et nous nous chargeons de l’aspect administratif autour du partenariat entre les parties concernées.

Nous nous sommes dit que s’il y a des entreprises qui se font de l’argent tout en faisant du mal à la planète, nous, nous voulons en générer pour lui faire du bien! Comment? En réinjectant l’argent que nous recevons dans le projet pour créer l’impact environnemental et social recherché. Nous avons été soutenus par certaines entreprises au démarrage de notre projet, mais nous ne souhaitons dépendre d’aucun financement externe et tenons à être indépendants.

Donc, comment générez-vous vos revenus?

– Il faut savoir que pour le moment, nous n’avons pas de local. Avoir un business model défini à la fin de cette année est un objectif que nous nous sommes fixé. Nous avons retenu quatre options. Et nous avons décidé que cette année sera pour une meilleure compréhension du marché, de ce que nous pouvons proposer de plus à des entreprises pour justifier le coût de nos services, voire les besoins des ONG.

Et justement, comment avez-vous mesuré les besoins des ONG qui sont vos bénéficiaires?

– Nous faisons une visite des ONG au préalable pour comprendre leur mission, vérifier leurs équipements pour stocker et réchauffer les aliments. Si elles n’en n’ont pas, nous trouvons des sponsors qui leur en pourvoient. Mais avant de redistribuer des aliments aux ONG, nous faisons une étude pour voir comment elles disposent la nourriture. Elles assistent aussi à la première réunion entre nous-mêmes et les donateurs. Une de nos premières demandes est qu’elles nous expliquent leur programme alimentaire et le budget qu’elles accordent à la nourriture. Elles nous expliquent aussi la source de leur financement. Mais je dois dire que nous n’avons pas de méthodes scientifiques pour procéder. Nous parlons aux bénéficiaires de ces ONG, sur le terrain, pour mieux comprendre leurs actions. C’est une approche subjective basée, dès fois, sur la confiance.

Quelle a été votre stratégie pour convaincre les donateurs? 

– Beaucoup d’entre eux n’étaient pas réellement conscients de l’ampleur du gaspillage alimentaire et de son impact sur l’environnement et  l’économie. En réalisant un sondage dans l’entreprise, nous quantifions le gaspillage effectué. C’est lorsqu’elle voit les chiffres qu’elle prend conscience de la problématique et de ses pertes. Les entreprises économisent quand elles nous donnent le surplus ou les invendus, au lieu de payer des camions pour les collecter et les transporter au dépotoir. Un hôtel donateur est passé de 250 kilos d’aliments gaspillés par mois à 70 kilos.

Comment assurez-vous que vos bénéficiaires font bon usage des aliments reçus?

– Par un suivi hebdomadaire. Nous recevons des statistiques et d’autres retours chaque semaine. La seule fois où nous n’avons pu faire de suivi pendant deux semaines, nous avons constaté que le projet ne se déroulait pas comme il le fallait.

En principe, les ONG reçoivent des fonds du National CSR et d’autres bailleurs de fonds. Elles ont déjà un budget pour la nourriture. Votre intervention auprès d’elles ne vient pas dupliquer une action existante?

– Les ONG ont de moins en moins de fonds du NSCR. La plupart d’entre elles utilisent un gros pourcentage de leur budget dans l’achat de nourriture. Si elles économisaient cet argent, elles pourraient investir dans d’autres choses. Par exemple, une école avec laquelle on travaille peut désormais économiser Rs 10,000 par mois. Elle a investi dans du gazon synthétique pour permettre à ses bénéficiaires de pratiquer un sport. Une autre école peut payer une psychologue.

Par ailleurs, les ONG connaissent mieux les bénéficiaires. Nous n’avons pas envie d’aller sur un projet sans connaître le terrain et ce que les gens pourraient faire de la nourriture. Nous faisons confiance aux ONG qui ont l’expertise en la matière. En nous associant avec des ONG, nous savons que la redistribution de la nourriture a aussi d’autres objectifs, notamment la baisse de l’absentéisme quand les bénéficiaires sont des enfants scolarisés. Elle peut servir de stratégie d’approche pour les ONG. Cela nous convient car nous ne voulons pas que la redistribution alimentaire encourage l’assistanat.

Néanmoins, la croissance économique de Maurice, pas loin de 4%, est telle que le pays peut investir dans des projets d’infrastructure colossaux, alors que vous, vous êtes en train de pourvoir de la nourriture à des personnes les plus nécessiteuses. Il y a comme un paradoxe, là!  

– C’est un paradoxe! La malnutrition est une réalité: le gouvernement et la société doivent ouvrir leurs yeux sur cela. Quand je me suis lancée dans ce projet, je savais que le gaspillage alimentaire à Maurice était conséquent et qu’il y avait des familles dans le besoin. Dans des écoles, il y a des enfants sous-alimentés car le coût de la nourriture, surtout nutritive, à Maurice est très élévé. Beaucoup d’enfants ne mangent pas assez après les deux premières semaines du mois parce que les “commissions” achetées sont terminées. À Curepipe, où l’on ne se douterait pas de l’existence d’enfants mal nourris, on nous a rapporté qu’il y a des enfants en  sous-poids et qui n’ont pas la taille de leur âge.

Pour que le gouvernement ouvre ses yeux sur le gaspillage alimentaire, FoodWise Mauritius serait-il prêt à faire pression pour l’introduction d’une loi anti-gaspillage?

– Nous souhaitons arriver à ce niveau. En attendant, nous voudrons que le  gouvernement voie comment fonctionne la redistribution des invendus. Nous espérons que lorsque notre projet aura fait de l’impact que le gouvernement prendra conscience de ses bénéfices économiques, environnementaux et sociaux afin de mettre en place un cadre légal, comme c’est le cas en France où les supermarchés écopent d’une amende s’ils ne redistribuent pas la nourriture ou comme aux États Unis qui disposent d’une Good Samaritan Act définissant les types de produits à redistribuer. Même si en six mois, nous avons pu redistribuer 29 tonnes de nourriture équivalant à 110,000 repas, nous sommes relativement nouveaux.

Nous commençons tout juste à mesurer l’impact du concept, à connaître le système, mais nous voulons acquérir encore de la crédibilité, mieux comprendre l’écosystème, pour proposer quelque chose de percutant pour être un interlocuteur professionnel. Il n’y a pas que le cadre légal anti-gaspillage à mettre en place, mais aussi les incentives à donner aux entreprises, comme en France où elles bénéficient d’une déduction fiscale si elles redistribuent de la nourriture.