Sur son lit dans le département de High Medical Care de l’hôpital Jeetoo, hier, le receveur de la Corporation Nationale de Transport (CNT), Vishamitr Bundhoo, âgé de 52 ans avec 32 ans de carrière dans le transport en commun, jette un éclairage nouveau sur les circonstances de l’accident du virage de Sorèze du vendredi 3 mai. La principale cause demeure des freins défectueux. Mais dans son témoignage livré à Week-End avec difficultés en raison de ses graves blessures, il rend un vibrant hommage à son collègue de travail, le chauffeur Deepchand Ganeshavec qui il a travaillé régulièrement au cours de ces deux dernières années.
Le receveur Bundhoo met en exergue le sang-froid dont a fait preuve Deepchand Ganesh au volant de l’autobus BlueLine au pire moment de la catastrophe. « Me sofer-là ine fer tou so posib pou sépar bann passazé. Mo mari sagrin saki ine arriv li !», lâche-t-il, les larmes aux yeux.  Il est inconsolable depuis qu’il a appris la mort de son collègue-chauffeur.
De par ce qu’il avait témoigné quand le bus avait fait plusieurs tonneaux sur l’asphalte, le receveur savait que Deepchand Ganesh était en mauvaise posture. Il était resté coincé dans sa cabine. Lors des opérations de secours, il avait supplié aux volontaires d’aller à l’aide du chauffeur.
« Mo ankor sagrin li plis kan mo maziné ki kalité zeffor li fine fer pou anpès nou alle dan difé et sappe buku lavi. Mo ti pé dir bann dimoun tir mo sofer, tir mo sofer. Kan mo panse sa, enn lanwit mo pa gagn somey. Avek sa bann douler-là, mo pa dormi oussi, mone ine ress mazinn sa mem »,poursuit-il alors que dans sa tête, ces instants dramatiques du vendredi 3 mai ne cessent de revenir.
Vishamitr Bundhoo garde, toutefois, sa lucidité  en dépit de la gravité de ses blessures. Il se rappelle comment après avoir pris l’autobus à 6h, ce vendredi, ils se sont rendus à la gare Victoria pour un premier voyage à destinationde Vacoas. « Laba, nou ine gagne ène l’Express pou fer. Ti bizin passe par lotoroute », dit-il en soulignant qu’au départ de Vacoas, le bus ne présentait aucun problème.
« Le bus était stable et tout était normal à bord. Avant le drame, le dernier passager à descendre du bus était à Trianon. Rien de grave à signaler jusque-là »,confie le receveur de la CNT. Les premiers signes de panique sont signalés à bord à hauteur du pont Colville Deverell. Le receveur était occupé à faire le compte du trajet.
« Ene kut, sofer nek signale mwa ki machine pa pe gagn frein. Li dir mwa pa less personne reste divan, mett tout dimoune derrère »,poursuit Vishamitr Bundhoo se tordant de douleur et incapable de changer de position en raison des raccordements de perfusion et des bandages.
« Mo nek kriyer personne pa reste divan. Mo fer zotte kosté derrière »,se souvient-il d’autant plus que les premiers signes de sauve-qui-peut de la part des passagers se font de plus en plus bruyants. Les sièges du premier au cinquième rangs sont évacués. L’autobus poursuit toujours sa route sur la Nationale.
« Ena alarm dan bis ! Ler alarm-là largué, bis-là kumans fer zigzag. Pa konné kot pé allé ! Dan sa lerlà, mo fer la priyer. Mo dir bondié sappe mo lavi »,ajoute le receveur du bus, qui dit s’être accroché à une barre de fer verticale du bus dans une tentative de garder sa stabilité.
« Ene sel kut, bus-là nek déviré. Si sofer ti kontinyé desann Pailles, buku fraka ti pou éna. Li fine rantre dan sa simin kine fine ranzé là. Letan li fer kontour-là ek pression li pe vini là, pa fine kapav évite sa canal-là. Kan bis-là fine déviré, sa colonne-là ine sappe moi. Sofer ine coincé dan kabin. Mo ti truv disang pe kulé. Li pa ine kapav sorti. Line mari blessé »,raconte ce témoin principal, qui revit chaque seconde de ces moments fatidiques.
Le chauffeur et le receveur connaissaient ce véhicule par coeur pour y avoir travaillé pendant plus de 18 mois. « Ce bus est stable. Nous n’avons jamais rencontré de difficultés. Problem-là vine lor frein. Lor l’air sa. Avec cet autobus, quand il n’y a pas d’air dans le système, les freins ne fonctionnent pas, éna perdition. Si c’était un bus normal, je veux dire non-automatique, en cas de danger, le chauffeur aurait rétrogradé le véhicule. Avec des leviers de vitesse, il aurait été plus facile de confronter de telles difficultés. Mais avec les bus automatiques, aucun moyen de rétrograder », fait-il comprendre comme pour apporter un éclaircissement aux zones d’ombre relevées par les spécialistes lors de l’expertise du bus.
Le receveur met fin à la conversation car, dit-il, « mo pe améliorer inpé me douler-là pe fatigue mwa ». Vishamitr Bundhoo confirme qu’en majeure partie, ce sont toujours les mêmes passagers qui prennent l’Express BlueLine chaque matin pour se rendre à Port-Louis. Ils sont aujourd’hui affligés par le deuil, la douleur et le chagrin, telleune famille liée par le destin.