Autre récit du Dr Reshmi Ramdhony, professeure associée et chef du Département des Études indiennes à l’Institut Mahatma Gandhi (MGI), Moka. En 2009, elle effectua un séjour de 6 mois, de mi-mars à mi-septembre, à Sewagram où vécut Mohandas K. Gandhi, dit le Mahatma. Elle en délivra un témoignage lors de sa participation au colloque international Ahimsa de l’île-soeur, organisé par l’Association réunionnaise des relations et créations culturelles (ARRCC). Voici l’intégralité de son intervention du 2 octobre 2012, en présence de plusieurs délégations internationales. La veille, 1er octobre, eut lieu au Théâtre de Champ Fleuri, Saint-Denis, un spectacle de haut niveau sur le thème de l’Ahimsa, non-violence, organisé par l’ARRCC en collaboration avec l’Inde et Maurice. Les photos de cette double page illustrant ce spectacle sont signées du photographe Daniel Auguste, de La Réunion.
Après avoir vécu dans ma maison confortable à Floréal, dans mon appartement bien décoré à Quatre-Bornes, ainsi que dans des endroits les plus sophistiqués du monde, comme Aix-en-Provence, en France, j’aspirais à la simplicité de l’art de vivre, proche de la nature, à Sewagram, ashram fondé par le Mahatma Gandhi et où il a vécu les douze dernières années de sa vie, pauvre parmi les plus pauvres, dans ce minuscule village à l’instar de milliers d’autres en Inde. L’Université Internationale Mahatma Gandhi à Wardha dans l’État du Maharashtra, où je résidais en tant qu’écrivaine, n’étant pas encore dotée de structures d’hébergement, je me suis accommodée des conditions basiques d’accueil à Sewagram, à cinq kilomètres de là. Sewagram signifie village de service.
C’est ainsi que je me suis imprégnée de la vie de la petite sangha, communauté d’une quinzaine de membres. Chaque matin, à 4 h 45, commence la prière dans un espace ouvert avec le ciel comme toit. Cette prière s’inspire jusqu’aujourd’hui des mantras de la Bhagavad Gita, du Coran, de la Bible, de la philosophie japonaise et, comme l’a si bien dit son excellence le Dr Karan Singh, de St François d’Assise, patron des animaux, qu’aimait tant Gandhi. Il y a aussi la prière du soir à 18 h 30. Ivan Illich, parlant de Gandhiji et de Sewagram, nous dit l’humilité du Mahatma, son adhésion à la vérité, à la simplicité et à la dignité du plus pauvre. L’ashram de Gandhi rayonne de simplicité et de propreté. C’est un plaisir de s’asseoir sur le sol enduit de bouse de vache. C’est vraiment un foyer qui n’aura, pourtant, coûté que Rs 100 pour sa construction, comme le voulait Gandhiji.
Retour en arrière : le sourire de Gandhi est comme un éclat ensoleillé et sa façon de s’asseoir est remplie de suprême dignité. Beaucoup de témoignages, notamment visibles à travers des documents manuscrits et des photos, illustrent son charisme et son humanité. Il a, le plus souvent, étonné par ses procédés pour amener un changement de coeur chez l’autre. Cela faisait partie de sa quête religieuse que de croire que tout être humain, si méchant soit-il, porte en lui une noblesse secrète, une étincelle divine qui peut s’enflammer. On y parle de sa poignée de main et l’on comprend aisément comment aujourd’hui, des millions d’Indiens et de personnes ailleurs dans le monde sont à ses pieds. Sa grâce et sa bienveillance sont sa beauté. Nul n’oublie son rire de lumière quand il jouait avec les enfants. Ba (Kasturba), son épouse, appréciait le plus la beauté physique et spirituelle de son mari. Elle était convaincue que des forces invisibles le guidaient. Ramana Maharshi, un saint hindou des plus vénérés du XXe siècle, aurait dit que Gandhi « était un homme bon qui avait sacrifié son développement spirituel en assumant trop de charges ».
Nous voyons son respect et son amour pour ceux qui sont rejetés par la société dans le soin qu’il prodigue au Parchure Shastri, fin Sanskritiste atteint de lèpre. Le Mahatma le guérit. Et il dit avoir été bien inspiré par le Christ pendant qu’il lui prodiguait des soins. Tout le matériel nécessaire pour la pratique de la naturopathie est disponible à Sewagram : sourahi, des pots de terre, des tables en bois pour le massage, son jyanta (meule en pierre) pour moudre le grain… Gandhi tenait beaucoup à son rouet et n’a cessé de le manoeuvrer lui-même.
Le célèbre symbole des trois singes, qui l’un ne voit rien, l’autre n’entend rien et le dernier ne dit rien, se trouve dans son bureau. Pendant mon séjour à Sewagram, j’avais pour tâche de nettoyer ce bureau où lui ont rendu visite les grands de la planète : Khan Abdul Gaffar Khan, Dr Sushila Nair, Jawaharlall Nehru, Sardar Patel, Abul Kalam, le Dr Rajendra Prasad, Jay Prakash Narayan, la princesse Amrit Kaur, C. Rajagopalachari, Jamunalal Bajaj. Une mention spéciale pour Mahadev Desai qui y vécut – il était le bras droit, le porte-parole de Gandhi, celui qui écrivait les rapports les plus fidèles de la vie du Mahatma au quotidien. Tout y est, comme le retour à soi-même, après une perte de soi sous le colonialisme, pour décrire tout ce pan de vie à Sewagram et ailleurs. Il a tout sacrifié, femme, enfants, famille, afin d’écrire et de rapporter l’Histoire, offrant une vision magistrale de Gandhi et de l’homme tel qu’il devait être, intègre, faisant ce qu’il pense et ce qu’il dit.
Au domaine de l’éducation, également, il préconisa un retour aux sources : le Nai Talim, système d’éducation de base, a été institué en 1936-1937, mettant l’emphase sur la tête, les mains et le coeur, à l’encontre du système d’éducation britannique basé sur le cerveau et qui donnait lieu à la compétition et à l’orgueil. Pour gérer cela, Gandhi fit appel à l’Institut Vishwa Bharati (Shanti Niketan) de Tagore. Les invités d’Afrique du Sud que Gandhi estimait, Rostom par exemple, donnèrent des fonds pour bâtir les chambres et pour accueillir les invités à Sewagram. J’ai eu le privilège d’y séjourner. Fuji Guruji visita Gandhi du Japon, avec le mantra la paix Nam myo ho renge qyo. Gandhi inclut ce mantra dans la prière universelle qui commence chaque matin à Sewagram. Nehru avait l’habitude de s’asseoir aux pieds de Gandhi pour apprendre l’art de vivre, comme un dévot rempli d’admiration. L’autonomie et la non-dépendance face à l’argent et au marché sont deux des principes majeurs de l’ashram de Sewagram. Tout y montre à quel point Gandhi s’est mis des balises toute sa vie par rapport au sens du goût et aux désirs. Le point de départ de sa moralité lui fut fourni par sa religion. Il prenait constamment modèle sur Rama. À sa mort, il prononça son mantra Hé Rama !. Contrairement à l’impression qui prévalait à l’époque, sa disciple anglaise, Mlle Slade (Mirabehn) ne s’est jamais convertie à l’hindouisme. Comme Gandhi l’expliquait, on lui avait donné un nom indien et non pas hindou, et cela avait été fait à sa demande et parce que c’était à sa convenance.
Gandhi était un écologiste avant l’heure. Tout le courrier qu’il recevait du monde entier, il en utilisait les enveloppes, écrivant à l’endroit et à l’envers comme aide-mémoire et pour sa correspondance volumineuse. Il s’habillait comme les plus démunis, la taille enveloppée dans un deux-pièces de drap fait main. Il faut saluer la modernité de Gandhi dans sa vision de responsabilité politique vis-à-vis de la répartition des richesses, sa lutte contre le gaspillage et son souci écologique car il a perçu le danger de la technologie à outrance. Nous devons comprendre que les biens matériels et autres que nous amassons dans notre vie ne nous donneront jamais la force intérieure, que le gouvernement d’un pays passe d’abord par le gouvernement de soi-même. On se souvient de ses interminables jeûnes qui allaient jusqu’à frôler la mort pour gagner une cause. De nos jours, il y a en Inde 700 000 villages comme Sewagram et chaque village encourage l’industrie artisanale, dont le tissage. 80% de l’immense population indienne vivent dans des villages semblables.
Dans ses Lettres à l’Ashram, le maître des lieux résume son enseignement spirituel. La vie à l’ashram est donc toujours régie par onze voeux, Ekadas Vrat : la vérité, la non-violence, la chasteté, le dénuement, l’honnêteté, le travail pour obtenir le pain de chaque jour, le contrôle sur le palais, la bravoure, l’égalité des religions, la loi du bon voisinage et l’absence d’intouchabilité. Ces voeux doivent être pratiqués avec foi, persévérance et humilité. Ces onze voeux – jeûne, silences, sacrifices, abstinence – Mohandas Karamchand Gandhi les observait tous les jours dans un esprit d’humilité car, pour lui, il faut devenir soi-même le changement que l’on souhaite pour le monde. Il était ainsi le portrait de la force spirituelle de l’homme pour qui prévalait l’humain et non le market place. Il est allé jusqu’à affirmer que le seul moyen de trouver Dieu est de « le voir sans sa création et de s’unir à celle-ci ». C. F. Andrews, qui avait étudié à fond son cheminement, l’a appelé « un saint d’action plutôt que de contemplation ». Le brillant avocat qu’avait été Gandhiji en Afrique du Sud, dans ses jeunes années, aurait pu avoir eu recours à la loi pour faire avancer ses causes, mais il en décida autrement. Il choisit le chemin intérieur, celui du Mahatma.