Le Dr Reshmi Ramdhony, professeure associée et chef du Département des Études indiennes à l’Institut Mahatma Gandhi (MGI), Moka, a collaboré avec nous dans le passé pour une série d’articles sur le Vaastu Shastra, l’art millénaire indien de l’agencement de l’environnement, des êtres et des choses.
En juin dernier, Mme Ramdhony a effectué une visite d’une semaine en Ouzbékistan avec une forte délégation indienne, pour participer à la 5e Conférence internationale du Hindi organisée par une association littéraire de Raipur, Chattisgarh. Elle partage avec nous cette unique expérience.
Par ailleurs, Reshmi Ramdhony se rendra aujourd’hui à l’île-soeur dans le cadre du projet Ahimsa (non-violence), à l’invitation de l’Association réunionnaise des relations et créations Culturelles (ARRCC). Elle y assurera un cours de formation et fera aussi une intervention sur son séjour de 2009 à Sewagram — dernier ashram où a vécu le Mahatma Gandhi —, lors de la Conférence internationale du 2 octobre prochain, en présence du Dr Karan Singh, chief guest de l’Inde.
Je suis une enthousiaste qui continue à voyager car ma vision se définit en Synergie de l’Enseignement et de la Recherche. Après avoir lu des pages de Baburnama en version française quand j’étais adolescente, aller à Samarkand était comme une obligation pour moi. Cette visite fait partie de ma recherche en traditions indiennes. Je voulais visiter ce pays qui partage, en partie avec l’Inde, une culture ancestrale.
Ouzbékistan est un lieu rare où les journalistes, les érudits et les visiteurs sont bien traités. Une destination éloignée, mieux accomplie dans une expédition de groupe et c’était, en effet, une tournée d’un type différent. L’Association Srijan-Samman de Raipur, Chattisgarh, avait choisi Tashkent comme leur plate-forme pour la 5e Conférence internationale du Hindi. Les discussions ont ciblé La culture de la langue et la langue de la culture.
L’événement eut lieu entre le 24 et le 30 juin dernier. La délégation comprenait des poètes réputés qui commandaient le respect de par leurs fantaisies littéraires. Les conversations étaient grandioses. Le débordement spontané de kavita-shero-shayari inspiré par la beauté scénique ajoutait une qualité à cette expédition. Plusieurs grands noms de la littérature hindi ainsi que du monde des médias étaient présents. Pour n’en citer que quelques fleurons, Budhinath Mishra, Pramod Sharma et Dhananjay Singh…
Le voyage à bord du train soviétique qui nous a conduits à Samarkand était unique, nous donnant une sensation d’être hors du temps et de l’espace que nous n’oublierons pas de sitôt. Voyager par train, c’est voir la nature, les êtres humains, les villes, les églises et les rivières. C’est voir la vie dans un nouveau pays où l’histoire, l’atmosphère et les goûts locaux vous obligent à retourner à vos racines. C’est très différent des cités modernes avec leur luxe sans visage. C’est un endroit calme et serein, mais qui a du caractère. Partout, des réminiscences de la Route de la Soie. Les filles sont belles à couper le souffle, les gens sont honnêtes et polis.
Tout semble raconter une histoire…
Tashkent, Samarkand, Bukhara, Khiva, les noms de ces villes roulent sur la langue, laissant transparaître tout le romantisme qu’ils évoquent, alors que le temps s’évapore sous les roues du train. Nous passons devant les ruines qui sont encore intactes. De nouveaux bâtiments spectaculaires sont érigés autour de ces ruines qui ont été rénovées ces dernières années — toute la cité est bleu turquoise, cobalt et blanche, avec les plus exquises arabesques possibles. C’est évident que cette cité riche en héritage historique exige le plus grand soin quand il s’agit de restauration. La Bibi Khanum Mosque est le bijou parmi tous ces sites. Autant de fil de soie pour broder les contes de fées ! La visite à une magnifique maison traditionnelle, aux arômes célestes, est très intéressante. Tout semble raconter une histoire…
C’est un plaisir d’admirer les vignes. Le cerisier, le pommier et le mûrier sont chargés de fruits. Nous passons devant d’interminables champs de coton, des fleurs de montagne et, partout, des femmes vêtues de robes de velours colorées qui nous hèlent au passage.
« Namasté », dit avec les mains jointes et la tête baissée fuse de toute part dans une mélodieuse voix chantante. Nous n’avons absolument aucun choc culturel. Naan, pulao, shashlik kebab, fromage, yaourt… tout y est. On a l’occasion de rencontrer des gens très ouverts envers l’Inde. Ils se prennent en photos avec les membres de la délégation et fredonnent des airs de Bollywood. Ces personnes tiennent beaucoup à leur liberté et font des mariages d’amour. On ne ressent pas la présence du rideau de fer soviétique. Quand on parle de la beauté des filles d’Uzbekistan, on peut la comparer à la pomme de la vallée du Cashmire.
Les trains sont merveilleux : Agatha Christie n’aurait jamais imaginé, quand elle écrivait Murder on Orient Express, à Damascus-Alleppo, le long de la Route de la Soie, en esquissant des personnages colorés, qu’elle aurait aussi dépeint, 100 ans après, en train de visiter l’Asie Centrale, les 45 belles femmes arborant des vêtements indiens chatoyants, d’une joyeuse délégation de 160 membres.
Il étaient des professeurs, des hommes de loi, des médecins, des écrivains, certains avec le rare amalgame de beauté, de talent et de personnalité. Au cours des soirées, nous étions les heureux spectateurs de spectacles de danse rythmée exécutés par de très jeunes Ouzbékistanaises féeriques.
Des senior officers de la force policière qui aiment la littérature
Dans chaque restaurant, il y avait des spectacles de danse où les membres de la délégation étaient invités à participer. Cela nous faisait penser aux jeunes Indiennes dans leur pleine exécution de Bharata Natyam ou de Mohini Attam, et imaginer des spectacles de danse dans une autre ère…
Dans le train, j’étais assise dans un compartiment avec Vandana, ma compagne de chambre, et des senior officers de la force policière indienne qui aiment la littérature hindi. Toutes nos conversations et nos échanges étaient extrêmement enrichissants. C’était une tournée éducative, une expédition, une excursion, un enchantement… Les gens de la délégation avaient beaucoup d’affinités, partageant les mêmes goûts de la littérature et de la culture. Ainsi, ce voyage était plus que littéraire, académique ou touristique…
Sur le chemin du retour, nous n’avons pas senti le temps passer à bord d’un autre train semblable qui évoquait les premiers jours du Tsar… Grâce à Vandana, la prof de loi convertie en poète, nous avions droit à une hilarante one-woman-show avec des histoires spontanées, des blagues, un récital de shayari, avec d’incroyables expressions faciales et corporelles.
L’âge moyen des passagers se situait autour de la cinquantaine et certains des membres de la délégation étaient de grands voyageurs. Même les plus improbables connaissances arrivaient à trouver des affinités avec les autres ne serait-ce que par leur nostalgie contagieuse en ce qui concerne le voyage en train et les expéditions.
Au fait, ce train — avec ses étroits couloirs compliqués qui ressemblent à des couloirs de la mort, son ancien appareil pour faire du café, son solide corps en acier, ses rideaux, son ancien système pour fermer les toilettes pendant que le train est en stationnement, sa climatisation qui ne fonctionnait pas — vous ramène à l’âge d’or du voyage.
Lors de la visite à Chimgan Regions, les impressionnantes montagnes Tian-Shan, avec de la neige resplendissante aux reflets colorés à leurs sommets, certains, toujours capuchonnés de neige, nous laissent sans voix, fatigués physiquement mais heureux. Toutefois, le téléphérique pour aller au sommet de ces montagnes semble risqué…. Beaucoup se sont sentis inconfortables, au risque de manquer la beauté de la nature. L’équitation était agréable ainsi que les bateaux à vapeur au Charwak Resort. La joyeuse guide Zarina ajoutait à la grandeur des lieux de maintes façons. Le second guide Rustom parlait très couramment l’urdu et l’hindi pour nous éclairer avec ses explications.
Jayprakash Manas avec son sobriquet Rath et Vicky Malhotra, le directeur du voyage, étaient les deux forces organisatrices enthousiastes. De vrais Juggernaut, tels des héros non-reconnus qui ont mené cette immense expédition dans ces villes d’Ouzbékistan à l’intoxicante histoire de danger et pâlissante romance des madrasas et mosquées en ruine, vestiges de la cite du passé… Je leur porte un silencieux hommage.
Au cours de la longue période d’échange depuis la civilisation aryenne à travers l’ère bouddhiste et la période de la Route de la Soie, l’on ne sait, cela devient parfois difficile de savoir quel chemin a influencé le voyage. Une chose est toutefois certaine. Les idées étaient partagées, célébrées ou adaptées officiellement au cours des sessions de travail, ou tout simplement pendant les repas, dans les salons, le long des couloirs ou dans l’autobus nommé La Grande Route de la Soie.
Lors des conférences, il y a eu le lancement de 28 ouvrages. Quinze membres de la délégation ont reçu, chacun, une copie des ouvrages lancés mais comme nous n’avions droit qu’à vingt kilos pour nos bagages, nous n’avons hélas pu ramener ces beaux ouvrages.
Ce type d’expédition fait mieux comprendre la douce puissance de l’Inde — sa capacité à influencer les autres à travers sa culture, son histoire, ses idées, sa musique, sa philanthropie et, surtout, sa vision du monde. Cela met définitivement en avant l’interconnexion et le globalisme.
A travers ce récit, je vous laisse deviner combien je préfère collectionner des souvenirs de mes destinations exotiques précieusement choisies, plus encore que de lire, écrire ou enseigner. Je suis constamment, dans mon esprit, en train d’exprimer de la gratitude à cette équipe formidable en Inde qui a rendu cette expédition possible. Je me sens privilégiée et extrêmement enrichie d’avoir touché de près l’aspect humain et compatissant de mes fellow travellers, certains de grandes personnalités du sous-continent indien. Cette fois-ci, je n’ai pas rencontré les ésotériques ou intellectuels qui attirent les connoisseurs et qui ennuient le public.
Ce voyage était incontestablement spécial. Une belle musique s’éveille en moi quand je révèle à mes amis le nom de ma 57e destination : Samarkand, la capitale de Tamerlan, a le même âge que Babylone et Rome. 2 500 années d’histoire. C’est une des 20 plus belles destinations du monde, un site de l’Unesco : la cité de la soie, de l’or, des caravanes, des pêches dorées, des tourbillonnants derviches tourneurs, des fées des montagnes Koyekaph.
Je suis si heureuse d’avoir fait ce voyage. C’est une autre expérience qui me rend humble. Je suis reconnaissante envers toutes les personnes qui me veulent du bien et à l’Existence pour ce précieux cadeau qui m’a été donné.