Parler créole dans un milieu institutionnel n’a jamais été facilement accepté à Maurice jusqu’à une période récente. Et, pour être juste, il convient de reconnaitre que c’est à partir de l’avènement la scène politique du Mouvement Militant Mauricien (MMM), en 1969, et de l’apport d’intellectuels qui évoluaient alors dans son giron que le combat décomplexé pour la reconnaissance de cette langue a pris une tournure prometteuse. Dev Virahsawmy, un des apôtres de la cause, avait été au front avec des articles qui interpellaient déjà dans Le Mauricien, Week-End et l’Express. Presque à la même période, deux jeunes étudiants, Padaruth et Yves Chan Kam, se distinguaient en soutenant leurs thèses de maîtrise sur la langue créole au sein d’universités françaises. Les frères Elie et Sylvio Michel ont, eux, mené la bataille avec les mal-logés dans la rue et puis devant la justice pour, enfin, parvenir à arracher un journal en créole à la télévision nationale.
Toutefois, il y a eu une lutte avant et après le MMM. Avec des fortunes diverses évidemment. Avant que les intellectuels militants ne débarquent d’Europe, Joseph Coralie, journaliste-politicien et rédacteur en chef, ferrailla tout seul dans les années 1950 contre toute une ligue de défenseurs de la langue de Molière qui se sentirent terriblement outragés par ses éditoriaux en créole. Cette ligue se composait d’écrivains, de poètes et de journalistes — vedettes venant de toutes les communautés et confessions—, qui sévissaient dans plusieurs presses pourtant aux affiliations politiques diamétralement opposées. Tout ce beau monde avait, en fait, un dénominateur commun: l’amour de la France ! Un amour si fort que certains allaient jusqu’à souhaiter d’y être enterrés dans un petit coin du pays !
Quant au brave M. Coralie, comme il avait eu le malheur d’avoir choisi d’appeler son modeste journal du nom de l’Epée, Maurice Lesage, toujours imbattable aux jeux de mots, devait le mettre en garde dans le quotidien l’Action que « celui qui se sert de l’Epée périra par l’épée ! ». Il n’y avait nulle besoin d’être prophète en la circonstance, le vaillant journal de Coralie disparaîtra effectivement après quelques années, non pas parce qu’il était publié largement en créole, mais faute de finance…
La colère de Lélio Colomière
Jack Bizlall soutient, lui, avoir été témoin, d’une façon anecdotique, mais assez brutale, du moyen par lequel l’usage du créole s’était imposé dans le milieu de la direction syndicale du service civil. « A l’époque », raconte-t-il,  « soit de 1972 à 1076, en tant qu’enseignant d’école confessionnelle catholique, j’étais membre du bureau exécutif de la Fédération des syndicats du service civil (la FSSC). Les débats s’y déroulaient en anglais ou en français. Or, un jour il arriva que, parce que le président de la fédération, Clément Mootoo, était hors du pays, une réunion dût être dirigée par Lelio Colomière, alors vice-président. Colo, comme on l’appelait affectueusement, était un leading tradesman au département des Télécommunications, connu pour sa ténacité, ses qualités de meneur d’hommes, mais aussi pour sa rudesse. Il ouvrit la séance en créole et continua en créole. Il fut interrompu en plusieurs occasions par un membre, celui-là président d’un syndicat de plantons (que nous appellerons M. X) en ces termes : “Monsieur le président, ici on ne parle pas le créole !” – “Monsieur, c’est honteux de votre part !” -”Monsieur, on ne va pas pouvoir tenir de procès-verbal !”- “Monsieur  ».  M. X faisait un interminable réquisitoire contre la langue créole, mais surtout il donnait dans le harcèlement. Excédé, ne pouvant plus se retenir, Colomière suspendit la réunion en ces termes : “Bann kamarad eskiz mwa pu 2 minit…” Il se dirigea vers M. X, lui assena trois coups de poing bien appuyés au visage et regagna sa place. “Mo byen krwar ki pu ena enn gran sanzman dan nu federasyon aster-là”, reprit-il, calmement, pendant que M. X, les lèvres en sang, ruminait sa colère. Colomière pouvait lire et comprendre l’anglais et le français. Cependant, il n’utilisa pas ces langues. Ayant été à l’armée, il s’exprimait aussi assez bien en Arabe… »
Mais l’incident ne s’arrêta pas là. « Dans l’après-midi du même jour, les membres du bureau exécutif étaient en train de prendre un verre au bar de la FSSC (car le siège de la FSSC servait aussi de club pour les fonctionnaires) quand M. X s’amena avec la ferme intention de régler son compte d’homme à homme avec Colo. Qui connaissait le vieux siège de la FSSC à la rue La Chaussée, à Port-Louis, doit se souvenir de son escalier débouchant directement presque au milieu d’une salle centrale. A peine M. X commençait-il ses reproches, Colo se rua les poings à l’avant. M. X batta en retraite. Mais en dévalant l’escalier, il avait à passer obligatoirement sous la salle. Personne n’aurait pu imaginer la scène qui allait suivre. Prenant appui sur le parapet, Colo, avec un gros rire, arrosa le fuyard d’un jet puissant sur au moins huit marches de l’escalier. C’était une scène terrible et je vous laisse le soin de deviner la nature du jet en question ! Cet incident m’a marqué. Mais c’est ainsi que, paradoxalement, on doit au malheureux M.X l’utilisation du créole à la FSSC. A partir de ce jour, la langue y prit sa place durablement dans les débats et les directions d’autres fédérations syndicales suivirent la tendance », affirme Jack Bizlall.
La démarche ratée de  L. Ramsahok (1982)
Lutchmeeparsad Ramsahok, d’abord ancien député MMM, puis ancien ministre des Administrations régionales MSM a, pour sa part, gardé des souvenirs amers d’une tentative de faire reconnaitre le créole au Parlement dans le sillage de la grande victoire de l’alliance MMM-PSM aux élections du 11 juin 1982. Syndicaliste très populaire du secteur du thé, ancien président de la General Workers Federation, réélu premier député de Mahébourg/Plaine-Magnien, il crut le moment venu à l’accession du MMM au pouvoir, de faire circuler une Motion Paper réclamant «que la section 49 de la Constitution soit amendée pour que l’anglais demeure la langue officielle à l’Assemblée législative, mais que n’importe quel membre puisse s’adresser à la présidence en français ou en kreol. J’ai déposé cette motion dès le premier jour que j’avais pris mon siège au Parlement, convaincu que, après avoir si ardemment milité pour le créole et la mauricianisation depuis sa création en 1969, le MMM, mon parti de l’époque, allait en faire une priorité. Jean-Claude de L’Estrac est venu me voir pour me demander : “Ram, ki motion to pé poser ? Je me souviens lui avoir répondu : “Bé, nous pa ti dirr da tou nous renyon formation nous pou révaloriz la lang créole. Bé samem mo pe démandé do ! To trouve tou dimoune ki finn éli ici la capav coze byen anglé / fransé twa? Jean-Claude dirr mwa ayo enkor impé tro bonherr pou fer sa la et li alé”. Quand la motion a été évoquée à la réunion des parlementaires du MMM qu’Anerood Jugnauth présidait en présence de Paul Bérenger tout le monde ou presque m’a rit à la figure et j’étais terriblement humilié. »
Aujourd’hui leader du Parti Action Libérale, qu’il dit avoir ainsi dénommé en s’inspirant d’Eugène Laurent et de Manilall Doctor, Lutchmeeparsad Ramsahok s’en tient toujours à sa motion d’amendement constitutionnel.
Malgré ses valses-hésitations, ses incohérences, les compromissions dans ses actions en faveur du créole, le MMM avait marqué les esprits quand, dès sa prise de contrôle de l’administration de la Cité de Port-Louis, la capitale du pays, en 1977, son Lord-maire à l’époque, Kader Bhayat, et ses conseillers optèrent pour parler créole lors des délibérations du Conseil municipal. « Nou largué tantôt», annonça personnellement Kader Bhayat au journaliste du Mauricien pour l’inviter à couvrir ce que fut une séance spéciale historique du Conseil municipal.
Mais, aujourd’hui, trente-neuf ans après, alors que l’on envisage son introduction à l’Assemblée nationale, le parler créole a complètement disparu lors des réunions des conseils municipaux du pays. Sauf lorsque, de temps en temps, un maire acculé par des interpellations de ses conseillers sur une question qu’il ne maîtrise pas, laisse échapper : « Nous allons revoir ça un coup là ! »