Un certain nombre d’événements en ce mois de mai 2018 ‒ de La Pentecôte au Mariage du Prince Harry et de Meghan Markle en passant par la Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement ‒ nous convient à une réflexion sur la diversité culturelle et sa préservation dans nos sociétés.

REYNOLDS MICHEL

La terre est une, mais le monde est divers. L’Île Maurice s’est construite dans la diversité. Elle est riche de ses divers mondes culturels. Mais qu’est-ce que la diversité culturelle ?
La diversité culturelle ‒ pluralité des langues, des religions, des visions du monde, des traditions, des savoir-faire, etc. ‒ relève d’abord d’une constatation : l’existence de différentes cultures et traditions dans le monde, tout comme la biodiversité est la constatation de l’existence de la diversité biologique.

C’est un fait, une constatation. Elle est à la fois « interne » et « externe » à chaque société, voire à chaque personne. C’est ensuite l’affirmation des identités culturelles, c’est-à-dire la tentative de rendre visibles les cultures, de défendre leurs spécificités contre toute tentative d’uniformisation culturelle. Bref, à la reconnaissance des unes et des autres dans leur particularité propre.

Du mépris à la reconnaissance

Mais, contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette reconnaissance de la diversité culturelle date d’il y a peu, notamment avec les travaux ethnographiques de Franz Boas (1858-1942) au tournant du XXe siècle. Il est le premier anthropologue à mettre en cause la hiérarchie entre cultures dites « inférieures » et « supérieures ». Avant, on était dans le champ du comparatif et de la hiérarchie entre les cultures, avec un schéma de l’évolution de l’humanité en trois stades principaux : sauvage, barbarie, civilisation.
Aujourd’hui, la diversité culturelle de nos sociétés est reconnue comme nécessaire pour l’épanouissement de nos libertés.

Elle a acquis, non seulement droit de cité, mais la reconnaissance internationale par l’adoption de la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle, le 2 novembre 2001. Et ce, à l’unanimité des 185 États membres représentés à la 31e session de la Conférence générale de ladite organisation.

C’est, notons-le, la toute première fois que la diversité culturelle dans sa double acception, diversité humaine et diversité de création, est reconnue comme « patrimoine commun de l’humanité », « aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant » (article 1), tout en faisant de sa défense « un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine » (article 4).[1]

Cette adoption, au lendemain des événements dramatiques du 11 septembre 2001, fut l’heureuse occasion pour les États membres présents de réaffirmer leur conviction que le dialogue interculturel constitue le meilleur gage pour la paix, tout en rejetant énergiquement la thèse de conflits inéluctables des cultures et des civilisations de Samuel P. Huntington (1997) [2]. Et de rappeler, comme pour conjurer toutes les dérives, que la diversité culturelle « implique l’engagement de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales » (article 4 de la Déclaration), et assure, de ce fait, « la liberté d’expression, le pluralisme des médias, le multilinguisme…» afin « que toutes les cultures puissent s’exprimer et se faire connaître » (article 6 de la Déclaration).

Pour permettre aux États d’élaborer des politiques culturelles conformes aux intérêts de leurs sociétés, l’Unesco adopta le 20 octobre 2005 une Convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelle en appelant à la coopération ‒ du niveau mondial au niveau local. Ce texte est le premier instrument juridique international de ce type à reconnaître la nature très spécifique des services et des biens culturels.

La culture instrumentalisée, la diversité niée

Treize ans après, le respect et la promotion de la diversité culturelle restent toujours un défi. Le monde a considérablement changé depuis. La mondialisation et le progrès inédit des technologies de la communication ont rapproché les cultures du monde en les mettant en contact les unes avec les autres. Dans le même temps, ce rapprochement des espaces a été un puissant révélateur des inégalités profondes (sociales, économiques, culturelles, géographiques…) qui traversent cet espace mondialisé, ressenti comme profondément injuste. D’où la convocation de la culture, plus particulièrement de la religion, par des masses d’hommes pour exprimer colères et frustrations.

La radicalisation politique puise alors dans la culture et la religion les ressorts de son action. On se ferme à l’altérité. La diversité est niée. Tout se passe alors comme si on était dans un affrontement de civilisations au plan international et au niveau des États-nations dans des conflits identitaires, affaiblissant, d’une part, la paix mondiale et, d’autre part, la cohésion nationale.

Que faire alors pour sortir de cette impasse ? D’abord, ne pas sous-évaluer l’enjeu politique de la diversité culturelle. Ensuite intégrer sa problématique ‒ de la diversité culturelle ‒ au niveau des États-nations, comme à celui de la communauté internationale, en ayant à l’esprit que c’est la combinaison de la pluralité culturelle avec des phénomènes d’inégalités et d’injustices qui est à la base de tensions qui affaiblissent la cohésion nationale et mondiale. Bref, il faut revenir aux principes de la Déclaration Universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle (2001) et au contenu de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité culturelles (2005) et les revaloriser, les populariser.

Encourager le dialogue interculturel

Reconnaître et lutter pour la diversité culturelle, c’est « assurer une interaction harmonieuse et un vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à la fois plurielles, variées et dynamiques » (article 2 de la Déclaration…), c’est « encourager le dialogue entre les cultures afin d’assurer des échanges plus intenses et équilibrés dans le monde en faveur du respect interculturel et d’une culture de la paix » (article 1, objectif c de la Convention…). Tout un programme qu’il convient de mettre en œuvre, en articulation à des actions fortes contre les inégalités économiques et les injustices sociales, pour bâtir des passerelles entre les individus, les groupes, les

État-nations et les peuples. Les conflits identitaires ne sont pas fatals.
À Maurice, la rencontre culturelle fait partie du vécu commun de chaque Mauricien. Mais à l’heure d’un repli général des cultures sur elles-mêmes en combinaison avec la montée des inégalités, Maurice n’est nullement à l’abri de dérives identitaires et d’un affaiblissement de la cohésion sociale. Conséquemment, nos actions éducatives et nos diverses politiques culturelles (régionale, communales si elles existent) doivent mettre l’accent sur un ensemble de valeurs partagées par tous, en s’appuyant sur les droits humains et culturels, tout en veillant particulièrement à l’équité et à la justice.

…..

[1] UNESCO, Déclaration Universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle, Commentaires et propositions, Editions Unesco, Paris, 2003
[2] HUNTINGTON Samuel, Le choc des civilisations, Editions Odile Jacob, 1997. Pour l’auteur, « Au conflit entre les blocs idéologiques de naguère succède le choc des civilisations… »