La France retenait son souffle samedi dernier, à la veille du premier tour d’une élection présidentielle. Dans cette tension un poète mauricien se livre, à Grenade, ville du sud de l’Espagne, sur le destin de l’Europe  à la lumiere d`événements du passé.
…Je suis à Grenade, là, où disait un poète inconsolable, « Lorca a explosé »… Je suis à Granada, au seuil de ce qui pourrait secouer la France et l’Europe. D’ici, j’ai vu le débat Macron-Le Pen en différé. Dans cette ville symbolique, la dernière ville de la convivencia dans la péninsule ibérique. Je sais que cette convivialité entre juifs, chrétiens et musulmans, a imprimé une marque indélébile sur l’identité de l’Espagne. Elle a pris fin le 2 janvier 1492. C’est dire que j’ai la sensation que l’Histoire se répète. Celle-ci est un discours récurrent, repris, transformé, adapté à toutes les sauces aussi. Le Pen l’a bien compris, il faut, pour elle, en finir avec la convivencia, que l’on décline en France comme le « vivre-ensemble », et instaurer le règne d’une identité monosémique, réduisant ce qui n’entre pas dans ses cases étroites au rang des ennemis irréductibles de l’identité française. Elle est prête à renier le droit du sol.
Le FN a érigé l’identité au rang d’une sacralité politique et nationale. C’est bien l’enjeu fondamental du vote d’aujourd’hui. La symbolique du vote français vue de Grenade C’est à Grenade que progressa l’idée d’une Europe rompant avec ses cinq siècles de frottements, de conflits, mais aussi, de nombreuses réussites des diversités juives, chrétiennes et musulmanes. C’est contre ces entités qu’est née la conviction qu’être catholique, c’est être espagnol. Ceci a été le moteur qui a poussé à l’unification ibérique. Sur ce socle, l’Europe a commencé à forger une identité en opposition à l’Orient musulman et l’altérité juive. De nos jours, c’est à Grenade que chaque 2 janvier des mouvements ultranationalistes venant d’Espagne et d’Europe, viennent rappeler qu’ils ont vaincu les musulmans dans une théâtralisation parfois surréaliste de ce que fut la victoire des catholiques sur les musulmans, même si une bonne partie des habitants trouvent cette fête totalement déplacée et archaïque. Dans la tête de ceux qui sont à cette manifestation, le combat pour une Europe « blanche et chrétienne » continue. On y entend des échos de discours de libération contre l’Islam, des militants citant Vienne ou Poitiers. C’est un paradigme fort qui traverse le discours de l’extrême droite en France, revendiquant ses racines puisées de ces moments de conflits avec l’autre par excellence, le maure, l’arabe, le musulman, le noir, le juif… Rappelons que ces derniers, avec la défaite de Boabdil en 1492, durent se convertir au catholicisme des inquisiteurs ou partir de la péninsule. Ils subirent le diktat delimpieza de sangre, de la pureté de sang. Ils partirent en masse vers Fès, Tlemcen, Oran ou Istanbul… où la convivencia continuait tant bien que mal.
Le poète Lorca, était, bien évidemment contre cette célébration du 2 janvier, parlant du « gitan, du noir, du juif et du maure que nous portons tous à l’intérieur de nous ». Oui, j’ai vu Le Pen agiter le même épouvantail de l’autre, du réfugié, du migrant, de l’islamophobie pour rallier les votes des laissés pour compte de la mondialisation. J’ai pensé, face à la tenue peu reluisante du débat Macron-Le Pen, à la trumpisation de la politique française. Et à la racialisation des urnes, telle qu’on l’a constaté dans le vote « blanc » (racialisé) des Américains, exprimant un retour de l’identitaire sur la scène politique occidentale.
Ce débat Macron-Le Pen a mobilisé trois millions d’électeurs de moins qu’en 2002 et un million de moins lors du débat Hollande/Sarkozy. Avec quelque 38 pour cent des abstentions, je suis inquiet. Même si les sondages donnent Macron gagnant, je suis hanté par l’imprévisible. Par l’incertitude des sondeurs. Par la possibilité d’une abstention accrue qui pourrait profiter à l’extrême droite. On n’a pas vu venir Trump ou le Brexit… Pour moi, si Le Pen gagne, ce qui n’est pas exclu, car les sondeurs se trompent souvent, sa victoire accomplirait le mouvement de fond initié par le Brexit et Trump. Encore une fois, comme le 2 janvier 1492, la convivencia, la convivialité des diversités, prendrait du plomb dans l’aile. Un mouvement puissant déferlerait sur l’Europe, au risque de l’éclater, envoyant des signaux inquiétants dans un monde globalisé où l’imprévisible et la peur de l’autre sont des courants anxiogènes quasi permanents. Nous assisterions là à une régression incontestable des diversités et des identités coralliennes, ouvertes et ancrées à la fois, et cela ne présage rien de bon pour les temps à venir. J’espère me tromper… Parfois l’intuition poétique est tenace, mais je me raisonne avec le bon sens du voyageur dans un monde où les humanités sont brassées, dans un élan incompressible…
Je suis à Grenade, et autour de moi, dans une Espagne laminée par la crise, où les diversités sont à l’oeuvre encore, malgré les défis permanents et les réfractions, les gens ont les yeux braqués vers une France qu’ils voient d’un air incrédule dialoguer avec des temps sombres. Quelque 525 ans après, je me dis que laconvivencia européenne, cette fois, se joue dans l’Hexagone et non plus en Andalousie.
Le discours des acteurs « unificateurs » de la patrie, basés sur la pureté du sang et la religion, semble avoir franchi les Pyrénées pour marquer les esprits de façon durable et déterminante quant à l’avenir de la « démocratie des diversités. » Je suis à Grenade et je pense à Lorca, fusillé à la porte d’Elvira, par la milice franquiste qui défendit ces mêmes valeurs d’Isabelle et de Ferdinand de Castille, portées aux fonts baptismaux de l’ultranationalisme. Et je me dis que la libératrice autoproclamée des laissés pour compte, la championne de l’identité exclusive et anti mondialisation de France, me rappelle qu’en 1492, ici, l’Europe a marqué un temps d’arrêt avec son Histoire mosaïque, portée par l’idée de l’identité meurtrière, pour citer Amin Maalouf…
Des populations entières furent réduites au départ ou à l’extermination. Et s’il existait un syndrome de Grenade à exorciser par un effort citoyen ouvert sur les humanités, qui serait capable de vaincre ces sombres retours de l’Histoire sur le vieux continent ? C’est là tout notre espoir…
Ici à Grenade, de nombreuses personnes et organismes, malgré des obstacles, semblent désireux de rouvrir la page de la convivialité faite de la rencontre des cultures, alors que le pays qui jadis vota la Déclaration des droits de l’homme semble hésiter entre le repli et l’ouverture. La complexité, certes, ne doit pas être éludée quant au choix offert entre les deux candidats, qui déroute beaucoup d’électeurs. Même si les sondages donnent Macron gagnant, je me dis que tant que les résultats ne seront pas proclamés ce soir, le syndrome de Grenade planera encore sur ce vote capital… Tuera-t-on Lorca une deuxième fois ?