Ces femmes, mères de famille, ne sont pas citées dans des statistiques ou autres études sociales. Pour cause, c’est dans l’ombre qu’elles affrontent les difficultés de la précarité et qu’elles refusent de se laisser happer par celle-ci. Pour confronter la pauvreté, beaucoup refusent l’assistanat. Elles se retroussent les manches et décident de se battre pour générer un revenu. Trois d’entre elles nous confient leurs parcours.

« Kot mo ale mo sarie mo gro sak lor mo zepol », confie Jennifer, 42 ans, dans un grand éclat de rire. Pourtant, porter ce gros sac chaque jour est loin d’être une partie de plaisir. Mais Jennifer, mère de quatre enfants, ne veut rater aucune opportunité d’écouler ses produits. Et en matière de proposition, la mère de famille a de quoi sortir de son fameux gros sac. Entre les brochures de cosmétiques en vogue, la liste des produits nettoyants pour maison, la palette d’achards qu’elle réalise elle-même, Jennifer n’a pas le temps de chômer. Elle est aussi femme de ménage. Il y a quelque temps encore, cette habitante de Flacq, qui ne travaillait pas encore, se demandait comment elle allait faire pour ne pas s’engouffrer dans la précarité. Cette question tourmente et revient sans cesse comme une ritournelle dans la tête de nombreuses femmes et mères de famille mauriciennes dont la situation économique est aléatoire. Il ne suffirait que de très peu pour tomber dans la pauvreté.

Toutefois, ces femmes comme Jennifer se battent dans l’ombre pour réussir à éviter cette condition à leurs enfants et foyers. Elles ne sont pas citées dans des statistiques ou autres études sociales, mais loin de toutes ces analyses (pourtant indispensables) qui ne s’intéressent pas toujours à elles, ces femmes ne s’en plaignent pas, car elles ont d’autres préoccupations. Et même si elles n’arrivent pas à subvenir aux besoins de leur famille comme elles l’auraient souhaité, elles demeurent un socle sur lequel celle-ci s’appuie, sinon la cellule familiale peut s’effriter à n’importe quel moment, si elles flanchent.

Reshma (nom modifié), 40 ans, avec cinq enfants scolarisés, en a fait l’expérience. « Aujourd’hui, je souris, mais cela ne veut pas pour autant dire que j’ai remonté la pente. Je vais mieux, mais je suis toujours en train de grimper pour arriver au sommet », concède cette dernière. Il y a deux ans, elle frôlait la dépression, jusqu’au moment où un projet lui a été présenté. De son côté, Mélissa, tout juste 30 ans, s’est lancée dans une nouvelle entreprise où elle est son propre chef. Mère de deux filles de 7 et 12 ans, la jeune femme, qui habite un village de l’Est, a décidé de prendre le taureau par les cornes pour contribuer au budget et épauler son époux, qui était jusque-là la seule source de revenus de la famille et ce, uniquement lorsqu’il trouvait du travail. « Ces sept derniers mois étaient extrêmement difficiles car il était au chômage », explique Mélissa

Mis à la porte à Noël

C’était la veille de Noël. Reshma, son époux et ses cinq enfants s’apprêtent à quitter leur maison de deux pièces. Non pour une promenade, mais parce que le couple a été contraint par le propriétaire de quitter la maison qu’il lui louait. « Alors que des maisons s’étaient parées pour la fête de Noël, la mienne était décorée par des boîtes de carton, contenant nos effets. Je n’avais rien à offrir à mes enfants. On n’avait plus rien. On avait décidé de les envoyer chez des proches et mon mari et moi, nous ne savions même pas où aller. J’ai connu des moments très difficiles pendant le chômage. Mais ce jour-là, c’était le moment le plus dur que j’ai eu à affronter », confie Reshma, la voix brisée. Avec sa famille, elle est finalement hébergée par ses parents.

Cette situation découle de plusieurs années de chômage. Avant son mariage, Reshma était employée dans une compagnie privée, dans le département des ventes. À la naissance de ses enfants, elle se rend compte, explique-t-elle, qu’elle n’arrive pas à concilier son travail et sa vie familiale. « Je rentrais tard le soir, sur la pointe des pieds, comme un voleur, pour ne pas réveiller les enfants. » Reshma décide de quitter son emploi, croyant prendre la bonne décision. Mais les conséquences financières n’allaient pas être des moindres. Avec un salaire qui atteint Rs 10 000, le mari de Reshma peine à subvenir aux besoins de sa famille.

Pendant les cinq années qui allaient suivre, Reshma et les siens sombraient petit à petit dans la précarité. Au point où, non éligible à une allocation sociale, elle a dû se résoudre à frapper à la porte d’une Organisation non-gouvernementale pour des aides alimentaires. « Ce n’était pas la vie que mon époux et moi envisagions avant le mariage. Me voir aller chercher de la nourriture auprès d’une ONG le frustrait, mais on n’avait pas le choix. Il craquait et moi aussi. Ma frustration se traduisait par des accès de colère, je ne communiquais plus. Notre couple a connu des moments explosifs », raconte Reshma.

« Aprann koz franse ek fer kont ! »

Bien que leur situation soit modeste, son époux ne souhaitait pas que Jennifer travaille. Lui travaille à son propre compte — il fabrique des objets en fer forgé. Chaque roupie supplémentaire gagnée, il la confie à Jennifer. Son revenu sert à payer les factures, faire bouillir la marmite et habiller leurs deux enfants. Les deux autres, nés d’un précédent mariage de Jennifer, vivent avec leur père. « Erezman lakaz pou nou », dit-elle. Mais Jennifer en avait assez de compter sur le peu d’argent que lui remettait son époux et qui, dit-elle, « ti zis ase pou abiy bann zenfan. »

Puis, un jour, dit-elle, elle accepte de vendre à ses connaissances des pots d’achard que lui remet une personne de sa localité. « Je gagnais Rs 10 sur chaque pot », raconte celle-ci. C’est le déclic. Jennifer se retrousse les manches et se met à confectionner elle-même une variété d’achards. Et de bouche à oreille, elle se fait une fidèle clientèle. Encouragée par les retombées de ce début d’activité professionnelle, la mère de famille prend aussi de l’emploi comme femme de ménage.

Ainsi, après 20 ans comme mère au foyer, sans revenu, c’est une autre vie que découvre Jennifer. Ne plus compter sur un seul revenu, qui plus est jamais fixe, est un soulagement, dit-elle. Sans oublier la satisfaction d’être indépendante financièrement. « Si mo pa ti bouze, mo pa ti pou avanse », ajoute Jennifer. Mais motivée par les retombées de son indépendance financière, elle a trouvé du temps pour vendre des produits nettoyants pour maison et cosmétiques. « Pa fini ! lance t-elle tout sourire et surtout toute fière, mo pa konn lir mwa. Mo’nn kit lekol klas siziem. Depi de mwa, de fwa par semenn, mo al swiv kour alfabetizasion. Mo pe aprann koz franse ek fer kont. » Depuis, Jennifer ramène non seulement de l’argent à la maison, s’achète des vêtements et complète le budget familial, mais elle sait aussi tenir ses comptes et faire ses transactions bancaires sans aucune aide.
Quand son mari perd son emploi, Mélissa sait très bien que si elle ne trouve pas du travail à son tour, sa famille connaîtra rapidement une certaine précarité. Avec deux enfants scolarisées à sa charge et de condition modeste, le couple se devait de trouver une solution. Cependant trouver du travail n’est pas toujours chose facile pour lui. « Je ne concevais pas rester les bras croisés », explique Mélissa. D’ailleurs, c’est elle qui qui prendra les devants. Dans un premier temps, elle transforme une partie de son jardin en potager. Elle y cultive des herbes fines, de la salade entre autres, qu’elle vend chaque dimanche matin au marché de Bon Accueil. Les quelque Rs 2 000 hebdomadaires aident le couple à subvenir très moyennement à leur besoin.

« Je peux acheter à manger »

Il y a presque deux ans, Mélissa est initiée à la fabrication artisanale de bijoux en minéraux. Elle apprend non seulement l’aspect esthétique des bijoux, mais les rouages de la partie commerciale. Ses confections sont revendues auprès des touristes autour de l’île ainsi que de clients locaux. Et petit à petit, elle se met à en faire tous les jours après s’être occupée de ses enfants et des tâches ménagères. Le succès de son projet se mesure aux nombreux appels téléphoniques qu’elle reçoit. Alors, c’est à son mari et deux jeunes filles de son village qu’elle fait appel. Mais il y a aussi des périodes creuses. « Je ne m’en inquiète pas car je crois dans cette activité. Je suis optimiste, je sais que j’ai encore du chemin à parcourir », dit-elle, déterminée. De rien quand elle ne travaillait pas, elle est passée à une moyenne de Rs 15 000 mensuellement. Mélissa confie que grâce à sa nouvelle activité, elle peut offrir à ses enfants leurs nécessités sans se serrer la ceinture, qu’elle a pu rénover sa salle de bains et compte en faire de même cette année pour sa cuisine.

Même si Reshma ne peut encore parler de succès financier, elle aborde le même optimisme que Jennifer et Mélissa. C’est alors qu’elle pense avoir touché le fond de la précarité qu’une ONG lui demande de s’inscrire à une formation dont l’objectif est de renforcer la capacité des bénéficiaires. En quelques mois, elle développe un talent créatif qui ne surprend pas qu’elle, mais aussi ses formateurs et l’ONG. Reshma confectionne des tapis de sol avec du textile recyclé comme personne. L’idée d’en vendre commence à germer. Les premiers clients sont des membres de sa famille, puis d’autres connaissances, avant que la nouvelle ne commence à circuler.

Reshma peut enfin percevoir un petit revenu. « Pas grand-chose, dit-elle. Nous avons déménagé de chez ma mère et nous louons une maison. Nous sommes toujours en train de lutter quotidiennement, mon mari et moi. Mais la bonne nouvelle est que je peux acheter à manger. » Un peu essoufflée lors de notre rencontre avec elle, Reshma explique qu’elle rentrait d’une formation. Cette fois-ci, ce n’est pas elle la bénéficiaire. Reshma a été désignée formatrice par l’ONG qui lui avait tendu la main. Elle initie un groupe de femmes en situation de vulnérabilité économique à la confection de tapis recyclés destinés à la vente. « L’une d’elles vient de me confier qu’elle s’est acheté une robe sans l’aide de son mari… » dit Reshma, heureuse.