28 ans et déjà un passé très lourd qu’il traîne. Mais ce jeune homme qui a opté pour le prénom de Gujjoo ne s’en encombre pas. Reconnaissant « avoir fauté », celui qui a été « très proche d’un ex-caïd de la drogue » s’est lancé un nouveau défi : s’engager professionnellement dans le secteur de l’hôtellerie. Déjà, il a suivi une première formation pour laquelle il a obtenu un premier diplôme. Mais il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin… Gujjoo demande « quelques mois, pendant lesquels je vais prendre un autre emploi, histoire d’économiser quelques sous. Ensuite, je reprends ma formation et je chercherais du boulot dans ce secteur. »
Début 2012, Gujjoo recouvre la liberté. « J’ai fait de la prison trois fois… » La première fois qu’il y met les pieds, Gujjoo vient de souffler ses 18 bougies. Il est coffré à la suite d’allégations portées à son encontre. À l’époque, notre interlocuteur n’était déjà plus novice, et cela, depuis belle lurette…
Depuis le début de cette année, Gujjoo, avec l’aide de l’ONG Kinouete, a suivi une formation professionnelle dans le secteur de l’hôtellerie. « Je suis très débrouillard et je peux m’adapter à plein de boulots. Et j’ai déjà travaillé un peu dans le domaine du tourisme et des hôtels… » Détenteur d’un premier diplôme dans le sillage d’un cours qu’il a suivi, notre interlocuteur compte « continuer dans cette voie. Il y a un autre cours qui m’intéresse et je vais bientôt m’y inscrire. Les animateurs de Kinouete m’ont déjà promis leur soutien. » Mais avant cela, Gujjoo souhaite « trouver un autre boulot, j’ai d’ailleurs eu déjà des propositions. C’est juste histoire de me faire un peu d’économies afin de pouvoir financer mes prochaines études. »
Pas blasé mais très philosophe, ce jeune homme qui ne fait pas son âge ajoute : « À un moment, j’étais totalement désespéré et je ne croyais pas que j’allais pouvoir remonter la pente. » Cependant, poursuit-il, « avec l’aide des animateurs de Kinouete, qui m’ont beaucoup motivé, et surtout, parce que j’ai moi-même changé d’attitude, de comportement, je vois que j’avance. » Il relève : « Si pa sanze mentalite, konportman, pu zoine tase. Bizin ena enn tigit pasyans ek fode pa negatif. Si ou fer arogan ou fezer, oumem pou perdi. »
Benjamin d’une famille de sept enfants, originaire de la région de Notre-Dame, Montagne-Longue, Gujjoo a terminé sa scolarité primaire et était en plein cycle secondaire quand l’une de ses proches épouse un homme qui a été un caïd de la drogue. « J’allais souvent chez eux. Je donnais un coup de main… » Il s’agissait de « koup ek detay bann doz heroin-la, mett par demi-quart ou doz, pou ale vende ». Il a alors 13 ans. « Mo ti deza dan liniver la. Mo ti pe trouv tou deroule devan mo lizie… »
À l’époque, Gujjoo ne touche pas au Brown Sugar. Il réussit à s’en protéger. « Mes proches me surveillaient de très près ». Mais il admet aussi avoir été « rapidement séduit par cet univers qui me permettait d’avoir de l’argent, beaucoup et très facilement. » En ces temps-là, explique-t-il, « je me faisais entre Rs 3 000 à Rs 4 000 par jour. Le “boss” devait vendre 1 gramme par jour, ce qui lui revenait à environ Rs 1 million, et, en enlevant divers frais, cela revient à mettons Rs 900 000. Ça, c’était le quotidien… » Et notre interlocuteur n’évoque pas « les bons jours… »
Curiosité
Un soir, « par curiosité, un ami m’a proposé de sniffer du Brown… Je me suis laissé tenter. » Ses proches ont rapidement vent de sa petite expérience et « ils m’ont dès lors interdit de revenir mettre mes pieds ici. » Gujjoo reprend sa scolarité secondaire et parvient jusqu’en Form 3 quand il doit, une nouvelle fois, tout arrêter. « Mes parents se séparaient, explique-t-il. La situation familiale était très instable. Je me retrouvais tantôt chez mon père, tantôt chez ma grand-mère… » Le jeune homme est « très attaché à mon père. Il était tout pour moi. C’était pas la même chose pour ma mère. Elle n’est ma mère que parce qu’elle m’a mis au monde. Elle ne s’est jamais souciée de moi, si j’étais bien ou pas. Elle n’est jamais là un jour de fête ou d’anniversaire… »
Vivant dans ces conditions précaires, Gujjoo se retrouve avec une nouvelle donne : « Des gens qui m’avaient connu quand je travaillais avec ce caïd m’ont retracé. Ils sont venus vers moi et m’ont proposé de les rejoindre… » Au départ, Gujjoo est « jockey. Mo ti pe pran en gro, lerla kouper, detayer, mett doz ek vande. » Avec l’argent qui entre, le jeune homme « démarre quelques business avec mes frères. On a acheté un camion et avec un autre, on a monté un business de taxi… » Ces “affaires” permettent également occasionnellement « de blanchir l’argent provenant de la vente de la drogue. »
À 17 ans, Gujjoo ne mène pas la vie des autres ados de cet âge. « Mo ti ena larzan, mo ti a l’aise. Kontan abile, diverti… » Quand un “ami” sort de prison, il lui offre « Rs 5 000 et deux grammes d’héroïne. Cet ami m’a alors invité à m’injecter une dose. » C’est la première fois que Gujjoo s’y aventure. « K. O net ! Mo pa leve ditou, ni rant lakaz ! » Mais concédant que « ti mari nisa, enn lot monde net », il décide de recommencer l’expérience… Une fois, deux fois… Et l’habitude s’installe.
C’est peu de temps après que Gujjoo vit sa première expérience derrière les barreaux. Il se retrouve à la prison de Beau-Bassin. « J’avais de la marchandise qui attendait d’être écoulée et du capital avec mes proches », explique-t-il. La découverte de l’univers carcéral est « comme une révélation ! Monn dekouver kouma transpor ek deal fer andan. » Très vite, Gujjoo, d’une nature débrouillarde, se fait « les bons amis. Je trouvais les personnes qu’il fallait à l’extérieur et à l’intérieur pour assurer que la drogue était disponible. » Bien entendu, « cela coûtait plus cher… Il fallait entretenir les “gardes” du “boss” qui mène le jeu, derrière les barreaux… »
Mais quand il en sort, Gujjoo se dit « pris de remords. Mo ti pe vann poison ek zame mo pa ti pe reflesi ki soufrans ena dan enn esklav ladrog kan li vinn aste so doz ! » Devenu lui-même esclave des produits, à cette époque, notre interlocuteur déclare : « C’est à ce moment que j’ai compris ce que cela voulait dire “tracer” : voler ses parents, frapper, tuer… rien que pour avoir cette somme pour se payer une dose ! Parce que je me suis retrouvé dans cette situation, à mon tour. »
La dernière fois qu’il est condamné, soit en 2008, Gujjoo vit une expérience qui produit le déclic chez lui. D’abord et surtout, son père meurt et il est inconsolable. « Mo liniver tombe net. C’était la seule personne qui se souciait de moi. Il m’aidait, même quand j’étais en prison… Quand il est mort, ma vie s’est arrêtée. » Du jour au lendemain, notre interlocuteur dit avoir décidé « d’en finir avec tout cela. J’étais conscient, pleinement, que cette vie que je menais n’était pas bien. Je gaspillais mon temps, mon énergie. Je ne faisais rien de positif. J’ai donc pris la décision de tout changer. »
Gujjoo bénéficie alors de l’aide d’un officier de la prison. « Gard-la tinn remarke monn sanz mo konportman. Li ti konn mo battman deor tou. » L’officier l’approche et propose son aide à Gujjoo. Celui-ci entend alors parler des interventions que l’ONG Kinouete assure régulièrement auprès des détenus et il tente sa chance… « J’étais certain que personne, ni une ONG, ne pourraient m’aider à sortir de là. »
Pourtant, suivant les sessions animées par Martine Hennequin, psychologue attachée à Kinouete, Gujjoo commence à reprendre espoir. Quand il sort de prison, au début de cette année, le jeune homme est tout décidé à continuer sa route avec l’ONG. « J’ai pris un ou deux mois, après ma libération. Je devais me retrouver et mettre de l’ordre dans mes affaires. » Puis, il est revenu à l’ONG sise à la route Nicolay, à Port-Louis. « L’accueil que m’ont réservé Ismael, Laura, Joanne et Shikha était formidable ! Grâce à eux et à un groupe d’amis qui connaissent mon parcours mais qui n’ont jamais touché aux drogues, j’arrive à m’en sortir… »
Son message : « Je sais qu’il y a bon nombre de détenus ou d’autres qui sont sortis et qui se sentent perdus. Je leur recommande vivement de venir chez Kinouete. Comme le dit souvent Ismael, le program coordinator, toutes nos attentes ne sont peut-être pas réalisées, mais on avance positivement. » Et surtout, conclut-il, « je demande à tous de changer de manière de penser. Arrêtez d’être négatif. Votre vie pourra alors changer pour le meilleur… »