Les quatre anciens pensionnaires d’un centre d’accueil pour enfants en détresse dans leur nouvel appartement payé par une ONG. Leur parcours démontre les failles du système quand il s’agit de la réinsertion sociale après le shelter ou autre structure de réhabilitation

Ils sont quatre, trois jeunes filles et un adolescent, anciens résidents d’un centre d’accueil, géré par une organisation, pour mineurs en détresse à prendre en charge eux-mêmes leur réinsertion sociale. Retirées de leur environnement familial, les filles ont été renvoyées dans la société sans aucun suivi. Aujourd’hui, elles habitent un appartement insalubre et vivent au jour le jour.

À la veille de leur majorité, Sonia, Prisca et Varshinee apprennent qu’elles devront quitter le centre pour enfants en détresse qui les avait recueillies. Les deux premières y ont passé pratiquement toute leur vie, tandis que Varshinee son adolescence. Cette étape dans la prise en charge des enfants en placement est sans aucun doute un des moments les plus redoutés pour les shelters ainsi que pour les jeunes majeurs.

Assurer la transition entre le shelter et la vie sociale des mineurs en placement n’a jamais été le point fort de ceux qui en ont la responsabilité, notamment la Child Development Unit (CDU). Ainsi, quand les trois filles ont quitté la maison d’accueil, elles ont fini par se retrouver livrées à elles-mêmes. Nous les avons retrouvées dans un appartement mal entretenu dans les Plaines-Whillems, où elles cohabitent avec trois autres jeunes, dont le frère mineur de Sonia, Jordan, âgé de 16 ans.

« Quand on nous a dit que l’heure est arrivée pour nous de nous en aller, on est bien sûr tristes. C’est dans ce shelter que nous avons grandi et construit une famille », dit Sonia. À 21 ans, elle paraît en avoir 17. Elle est la plus âgée de la bande. Les autres ont 19 ans à peine. Cela fait deux ans que Sonia a essayé de prendre sa vie en main. Tandis que Prisca et Varshinee ont quitté leur centre il y a un an. Sans accompagnement soutenu, le parcours de ces jeunes est loin d’être simple. Il y a quelques mois, c’est la panique pour les trois filles. Depuis qu’elles ne sont plus en shelter, elles avaient élu domicile « kot gagne », « kot fami », « kot kamarad. » Mais ont aussi vécu brièvement dans un halfway home où, visiblement, elles avaient du mal à s’adapter à la discipline. Après avoir claqué la porte de la structure, pour ne pas dormir à la rue, Sonia avait loué une maison où elle a cohabité avec Varshinee et deux autres jeunes ex-pensionnaires du half-way home. « Je travaillais dans un hôtel, je percevais un salaire. Je pouvais donc payer un loyer », explique-t-elle. Mais la cohabitation ne marche plus et Sonia se retrouve au chômage. Pendant une certaine période les filles, incertaines de leur avenir, craignent d’être jetées à la rue. Mais grâce à une travailleuse sociale d’une organisation non-gouvernementale, elles échappent de justesse à la rue. Cette dernière qui les connaît pour avoir travaillé auprès des centres d’accueil remue ciel et terre pour leur trouver un toit. « Quand il faut trouver un logement pour des jeunes qui sont passés par un shelter, le Rehabilitation Youth Centre ou le Correctional Youth Centre, qui va accepter de leur faire confiance en leur louant une maison ? », confie la travailleuse social.

Il y a deux mois, ses recherches ont fini par payer. Les filles, leur deux amies et Jordan emménagent dans l’appartement que la travailleuse sociale loue, le temps que tout ce beau monde devienne autonome financièrement. Depuis, leurs deux amies sont parties, mais ont été vite été remplacées par une jeune fille de 19 ans et son frère, bientôt 20 ans.

Elle retourne auprès de son père toxicomane

Avant qu’un jeune qui devient majeur ne quitte un centre d’accueil pour enfants, celuici doit s’assurer qu’il intègre un half-way home, au mieux une famille, ou trouve du travail pour se payer un loyer et subvenir à ses besoins. Quand le jeune intègre une cellule familiale, les autorités qui assurent le suivi de son dossier sont dans l’obligation de visiter la famille en question. Dans le cas des jeunes rencontrés, leur centre d’accueil avait “validé” leur lieu de transition vers la vie sociale. « Une amie m’avait proposé de m’installer chez elle. Shelter ti al la ba. Zot dir tou korek », raconte Sonia. Mais la jeune fille, qui n’a jamais connu sa mère et qui n’a jamais non plus grandi au sein d’une famille, n’a pu intégrer celle de son amie. « Je n’avais pas ma place là-bas », dit-elle.

Dans un premier temps, Prisca était retournée vivre auprès de son père, un toxicomane. « Je suis restée avec lui pendant un an. Apre pa kapav, li droge », dit-elle. La CDU avait pourtant estimé que Prisca, dont la mère se prostituait, était à risque aux côtés de ses parents. Et tandis que de son côté Sonia cherche encore à se stabiliser, elle est parvenue à obtenir la garde de son jeune frère, lequel a connu un bref passage au CYC, où il avait été placé après avoir été accusé d’attempt upon chastity sur une résidente du shelter où il résidait également. Cuisine et salle de bains insalubres, chambres en désordre, c’est dans une maison qui ne connaît ni le ménage ni le rangement que vivent les anciens enfants du shelter. Dans une des pièces, ils ont enfermé deux chiots qu’ils ont recueillis. Les deux garçons du groupe travaillent, le plus âgé dans un centre d’appel et Jordan dans un snack.

Varshinee, quant à elle, vient de décrocher un emploi comme caissière dans une grande surface. Si elle veut s’accrocher à son nouvel emploi, dit-elle, c’est pour devenir indépendante. Par contre, confie la jeune fille, le défi auquel elle doit faire face tous les jours est de prouver qu’elle peut être digne de confiance. « Mon superviseur et mes collègues savent d’où je viens. Au début, je sentais leur regard sur moi pendant que je travaillais. Un matin, pendant notre formation, on était au rayon de maquillage quand mon superviseur m’a conseillé de ne pas me laisser tenter par les produits. Je n’ai rien dit, mais je n’ai pas apprécié ses remarques. Elle avait des préjugés et c’était injuste », raconte Varshinee.

Partir, travailler sur un bateau de croisière, tel est le rêve de Sonia. La jeune fille, qui a déjà suivi une formation à l’école hôtelière et qui a de l’expérience en cuisine, vise d’autres horizons. « Mais, dit-elle, je ne cacherai jamais d’où je viens. Je suis une enfant de shelter et il n’y a aucune honte à cela. Grâce au centre, j’ai été scolarisée et on m’a donné une famille. » Entre-temps, c’est Sonia qui aide Varshinee à préparer les repas. Cette dernière n’a pas encore touché son premier salaire. C’est Jordan qui achète les aliments et quand il en manque, le groupe compte sur les aides.