Les vices de procédures dans le recrutement de travailleurs étrangers, leur traitement souvent indigne et leur exploitation par des employeurs sans scrupule constituent un thème récurrent dans l’histoire de Maurice. Hier on les appelait esclaves ou coolies – aujourd’hui « travailleurs étrangers » – mais le sort qu’on réserve à ces humains qui prêtent leur force de travail semble à peine évoluer. Hier on a dû instituer le poste de « Protecteur d’esclaves » afin de freiner les mauvais traitements des maîtres envers la population servile. Un peu plus tard on mit en place le poste de « Protecteur d’immigrants », assorti d’agents d’émigration basés dans les ports de recrutement, pour superviser un système d’immigration de travailleurs sous contrat pour Maurice. Le système fonctionna suffisamment bien pour permettre l’immigration de centaines de milliers d’individus qui sont venus participer au peuplement de ce pays. L’on sait que certains Protecteurs d’immigrants « protégeaient » plus les patrons que les travailleurs et d’autres, malgré leur bonne volonté ne parvenaient pas à assurer les droits des immigrants, mais au moins ces derniers avaient quelqu’un vers qui se tourner.
Que voit-on maintenant ? Des travailleurs étrangers qui sont censés avoir les mêmes droits et le même salaire que les Mauriciens sont victimisés lorsqu’ils protestent contre leurs conditions de travail et de vie et sont déportés sans autre forme de procès. Ces tactiques d’intimidation visent à terroriser les autres pour qu’ils subissent en silence des mauvais traitements et ne protestent pas. Quid du respect des droits humains ? Quel message envoie-t-on vers les pays émetteurs de travailleurs ? Ne vont-ils pas fermer les vannes de migrants de travail, comme ce fut le cas en 1838 pour l’Inde ?
Car la réalité est que Maurice a davantage besoin de travailleurs étrangers. La raison en est simple : on fait de moins en moins d’enfants, les statistiques le démontrent. Le nombre de naissances est passé de 19696 en 2001 à 14701 en 2011. Cela implique que dans vingt ans il y aura d’autant moins de bras pour travailler et d’autant moins de femmes en âge de procréer que dix ans auparavant. Le nombre de naissances ira donc en décroissant. Il faut aussi savoir que la population mauricienne s’accroît à peine à présent et va commencer à diminuer dans quelque 17 ans. Cette population est vieillissante et selon les projections la proportion de personnes âgées de plus de 60 ans passera de 11.8 en 2011 à 22.7% en 2031 et 29.5% en 2051 (Digest of Demographic Statistics, SM, 2011). Qui fera donc tourner l’économie et qui s’occupera de nos enfants quand ils seront vieux ?
Par ailleurs, il ne faut pas croire qu’on pourra toujours avoir recours aux travailleurs migrants car les pays émetteurs font leur transition démographique et leurs taux de natalité se réduisent également. De plus, le nombre de pays avec une population vieillissante s’accroît fortement et la demande pour les jeunes immigrants va grandissant. On voit déjà une concurrence internationale s’installer pour les emplois à haute valeur ajoutée. Il en est de même pour les métiers spécialisés tels que les infirmiers et les soignants. Dans le contexte qui se dessine pourquoi les travailleurs viendront se faire maltraiter dans un endroit aussi périphérique que Maurice quand des économies plus performantes et présentant plus d’opportunités auront besoin d’eux ?
Une solution pour Maurice serait de réinstaurer une politique d’immigration où les travailleurs étrangers viendront s’installer avec leur famille. Ils insuffleraient un dynamisme dans le marché du travail et dans le taux de natalité du pays. Ils paieraient les taxes qui permettraient aux personnes âgées de jouir de certains conforts. Il faudrait évidemment que des conditions soient suffisamment attractives pour qu’ils s’y installent. L’expérience vécue dans d’autres pays démontre cependant que les immigrants finissent par avoir le même taux de fécondité que les habitants qui les précèdent. Par ailleurs, il est à craindre que les nouveaux immigrants finissent par trouver l’herbe plus verte ailleurs, comme les jeunes Mauriciens d’aujourd’hui, ce qui aggraverait le vieillissement.
L’autre solution consisterait à redynamiser la natalité mauricienne. Pour cela il faudrait prendre des mesures pour encourager les familles nombreuses. Plusieurs pays le font déjà mais le succès reste mitigé. En effet, les transformations au niveau de la famille, des valeurs et de la société en général sont telles que les enfants sont devenus une denrée rare. Toutefois, il importe d’essayer d’influer sur le taux de natalité grâce à un mélange de mesures incitatives et de lois qui faciliterait l’accompagnement des parents dans la tâche d’élever les futurs citoyens.
Dans tous les cas il est nécessaire de changer les « mindsets ». Les travailleurs immigrés doivent pouvoir recourir à quelque autorité indépendante en cas d’insatisfaction de leurs conditions de travail ou de vie. Cette autorité ferait les démarches nécessaires pour leur rapatriement si un tribunal de l’état l’ordonne. Le Protecteur d’immigrants new style, aurait un droit de regard sur la manière dont sont recrutés et traités les immigrants, comme dans l’ancien système. C’est seulement à cette condition que nous démontrerons que nous avons retenu les leçons de l’histoire.