Le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne (Brexit) et les changements anticipés dans la politique commerciale des États-Unis sous l’ère Trump auront définitivement des implications pour Maurice, notamment au niveau de ses échanges commerciaux avec ces deux pays. C’est qu’ont souligné l’économiste Paul Baker, Chief Executive Officer (CEO) d’International Economics Consulting Ltd, et l’industriel Maurice Vigier de La Tour lors d’un dîner débat organisé à l’Hennessy Park Hotel, à Ébène, par la Chambre de commerce et d’industrie France Maurice (CCIFM). Les deux intervenants ont préconisé que Maurice, gouvernement et secteur privé confondus, se prépare dès maintenant à s’engager, si nécessaire, dans des négociations avec le Royaume-Uni ou les Etats-Unis, que ce soit individuellement ou au sein d’un groupe de pays.
Premier intervenant, Paul Baker, qui a déjà travaillé pour le compte de l’Union européenne (UE) et qui siège actuellement sur le comité technique chargé d’évaluer les retombées du Brexit sur Maurice, a fait ressortir d’emblée que l’exposition aux effets du Brexit varie selon les régions et selon les secteurs d’activité pour ce qui concerne le continent africain. Il apparaît, a-t-il fait comprendre, que Maurice compte parmi les pays les plus exposés. Mais Paul Baker s’est empressé de souligner qu’il est « difficile de prédire l’issue des négociations entre le Royaume-Uni et l’UE » et qu’un échec de ces négociations aura des répercussions sévères pour l’économie britannique. Le fondateur du cabinet de consultants International Economics Consulting Ltd a indiqué que le Royaume-Uni semble être ouvert à des discussions débouchant sur des accords de libre-échange avec plusieurs pays ou groupements régionaux.
A moyen terme, anticipe Paul Baker, il y a un risque d’érosion de la compétitivité africaine face aux autres accords de libre-échange qui seraient conclus. A plus long terme, un problème de confiance pourrait se poser. De plus, des observateurs n’écartent pas la possibilité d’un risque de contagion que pourrait provoquer la sortie du Royaume-Uni de l’UE compte tenu du fait que certains pays pourraient emboîter le pas aux Britanniques.
Incertitudes
Paul Baker s’est attardé sur les prévisions concernant l’économie britannique, indiquant que le taux de croissance pourrait s’élever à 2% en 2017 et passerait à 1,8% en 2018. Des incertitudes subsistent concernant l’investissement privé et, avec le Brexit, des revers sont anticipés concernant le secteur des services financiers. Analysant dans la foulée les liens commerciaux entre Maurice et le Royaume-Uni, Paul Baker a fait remarquer que 10% des exportations mauriciennes sont dirigées vers le Royaume-Uni mais que la part de ce dernier dans nos exportations totales a tendance à diminuer. « Même si Maurice est en train de diversfier ses exportations, il demeure que la dépendance du marché britannique reste forte. Il y a par ailleurs les grosses dettes à court terme libellées en livre sterling, qui sont dues par des banques locales à d’autres banques.
Paul Baker a fait plusieurs simulations portant sur des choix stratégiques de politique commerciale que pourrait adopter le Royaume-Uni dans le cadre du Brexit. Il se pose la question de savoir si le Royaume-Uni sera toujours partie prenante de l’accord de partenariat économique entre l’UE et des groupes de pays africains ou si des accords séparés seront négociés avec des groupes de pays (Commonwealth, Union africaine ou autres blocs régionaux). Même si certains observateurs pensent que le Brexit aura peu d’impact sur Maurice, Paul Baker considère que les implications sont importantes. Les autorités, selon lui, devront se préparer pour négocier de nouveaux accords avec diverses parties. L’étendue et la profondeur de ces accords devront être minutieusement étudiées et un soutien devra être apporté aux institutions qui seraient les plus affectées.
S’agissant du niveau secteur privé, il pense que des changements d’approche seront nécessaires : 1) repenser les chaînes de distribution, les sources d’approvisionnement; 2) évaluer constamment toute érosion de la compétitivité; 3) avoir à l’oeil la volatilité du taux de change; 4) bien négocier les changements douaniers ou tarifaires; 5) considérer l’impact sur les investissements; et 6) être partie prenante des discussions portant sur les APE avec l’UE ou de tout accord bilatéral avec le Royaume-Uni.
Politique commerciale américaine
Maurice Vigier de la Tour s’est appesanti pour sa part lors de son exposé sur l’élection « surprenante » de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et sur ce que cela représente comme implications sur les échanges internationaux, notamment sur les économies africaines et mauricienne. Les Etats-Unis, a-t-il rappelé, ont été pendant de longues années les champions de la mondialisation, mais Donald Trump a dit clairement, depuis le début de sa campagne, qu’il avait l’intention de changer de politique commerciale. « Il avait fait comprendre que le temps de la générosité était terminé, que les Américains ne doivent plus être les perdants et qu’ils n’ont plus les moyens de financer des déficits commerciaux astronomiques et perdre systématiquement des emplois au profit des pays émergents et de partenaires commerciaux, comme le Mexique ou la Chine », a déclaré Maurice Vigier de La Tour. Ce dernier a ensuite analysé trois composantes de la nouvelle politique commerciales américaine qui, selon lui, ont des conséquences directes sur les échanges internationaux et, plus particulièrement, sur le continent africain et Maurice. Il s’est référé à la nouvelle politique concernant les accords de libre-échange (FTA), à l’African Growth and Opportunity Act (AGOA), aux accords commerciaux préférentiels (Trade Preference Programms) et à la Border Adjustment Tax.
L’intervenant a fait référence au Trans Pacific Partnership rejeté par le président américain, et qui faisait provision pour un accès “duty free” des produits de 12 pays, dont le Vietnam. « Ce rejet est certainement une bonne nouvelle pour l’Afrique et pour Maurice », a dit Maurice Vigier de La Tour, surtout pour leurs produits textiles. Donald Trump a aussi menacé de sortir de la NAFTA, accord liant les Etats-Unis au Canada et au Mexique. « Si les Etats-Unis décidaient de se retirer de cet accord, de nouvelles opportunités surgiraient pour les pays membres de l’AGOA, le Mexique étant actuellement le 8e exportateur de vêtements sur le marché américain », a ajouté l’industriel.  
AGOA : l’après 2025
« Les accords multilatéraux comparables au TPP ne sont plus à l’ordre du jour. Donald Trump montre clairement qu’il favorisera les accords bilatéraux, ce qui pourrait à terme poser un problème à l’AGOA », estime Maurice Vigier de La Tour. Ce dernier a fait état d’un rapport publié à l’occasion du forum de l’AGOA en 2016, où mention était faite de la possibilité d’accords de libre-échange avec divers pays pour remplacer l’AGOA à son expiration, en 2025. « Il y a de nombreux signes qui montrent que l’administration Trump a clairement l’intention de prendre une nouvelle direction concernant les accords d’échange préférentiels. »
« Trump a demandé au département du Commerce de faire une évaluation des FTA, des pays avec lesquels les Etats-Unis ont des déficits commerciaux et si une telle situation résulte de pratiques injustes. Le décret exécutif autorisant de telles investigations mentionne pour la première fois les Trade Preference Programms, tels l’AGOA », a-t-il constaté. Maurice Vigier de La Tour a par ailleurs évoqué l’idée d’une « Border Adjustment Tax » envisagée par l’administration américaine. Si une telle taxe (20%, selon les estimations) est appliquée sur les importations, les produits d’habillement coûteraient plus cher aux consommateurs américains.
« La stratégie derrière le BAT est diamétralement opposée à tous les accords de libre-échange, en particulier l’AGOA. Le président Trump est-il capable d’influencer ou de s’adapter aux règles du commerce international régies par l’OMC ? Les FTA et autres accords commerciaux préférentiels peuvent-ils résister à la volonté de Trump et de son administration d’obtenir systématiquement des “Good Trade Deals for America and the Americans” ? L’AGOA, tel que nous la connaissons, ne sera plus valable après le 30 septembre 2025. Les prochaines huit années suffiront-elles pour conclure des FTA qui doivent continuer à protéger les économies les plus fragiles au monde ? » s’est demandé Maurice Vigier de La Tour. Pour ce dernier, il n’y a pas une minute à perdre.