Un événement marquant a lieu en cette fin de juillet dans l’Église catholique : la célébration des 150 ans de présence de la Compagnie de Jésus à Maurice. Le calendrier d’activités initié en décembre dernier prend fin mardi prochain avec une messe présidée par l’évêque de Port-Louis, en présence de plusieurs jésuites venant de l’étranger dont un représentant de Rome. Cette commémoration met en lumière une communauté religieuse jusqu’ici très discrète mais pas moins active au plan de la mission évangélisatrice, de l’éducation et de la solidarité sociale. L’on note aujourd’hui à la Résidence Saint Ignace un désir de communiquer davantage, comme en témoigne la récente visite de Pierre de Charanteney, prêtre jésuite, journaliste, qui a donné plusieurs conférences dont l’une portant sur les relations de l’Église avec les médias.
« On n’a rien commencé », dit avec humilité le père François Besse, 88 ans, doyen de la communauté à Maurice. De nationalité française, le père Besse, après 40 ans de mission en Inde du sud, en pays tamoul, est arrivé à Maurice il y a plus de 25 ans. « On est venu pour s’occuper de l’évangélisation et bien vite on est passé à autre chose », raconte-t-il. « On a commencé à travailler dans les paroisses et on s’est lancé aussi dans la formation. On s’est adapté à ce que le diocèse nous demandait et on a aussi fait des choses par nous-mêmes. On s’est coulé dans une Église vivante ». En effet, la mission spécifique des premiers missionnaires jésuites venus du Tamil Nadu à leur arrivée dans l’île en 1861 était d’évangéliser les engagés indiens et chinois, les soutenir dans leurs besoins et aider à leur intégration dans la société. Au fil de ces 150 dernières années, ils se sont engagés dans d’autres activités ; une mission multidimensionnelle qui touche à la fois les jeunes et les adultes. Ils exercent leur ministère de prêtre dans les paroisses et sont aussi à l’oeuvre dans la formation des laïcs, dans l’accompagnement spirituel, dans la pastorale des jeunes, dans les prisons pour un travail d’écoute, dans l’éducation et dans le social, particulièrement auprès des plus pauvres. À ceux qui veulent approfondir leur vie spirituelle, la communauté propose la méthode ignacienne (connue comme “les exercices spirituels ignaciens”), d’ailleurs très demandée depuis quelques années. Bon nombre de jeunes universitaires et de jeunes professionnels catholiques y montreraient un intérêt certain. La naissance du Mouvement Social de la Jeunesse Mauricienne (MSJM) qui fête le mois prochain ses 40 ans d’existence porte l’empreinte de quelques prêtres jésuites.
Humilité
Pour marquer ce jubilé, les jésuites sont retournés durant ces six derniers mois dans quelques-unes des régions où ils ont travaillé, notamment à Mont-Roches, Goodlands, Beau-Bassin, Mahébourg, St François Xavier, Bonne-Mère à Flacq et Ste-Anne à Rose-Hill et y ont organisé une exposition itinérante qui retrace leur riche bilan. C’est pour faire mémoire du travail entrepris par tous ceux qui les ont précédés. « Que le passé soit pour nous un acquis pour envisager un avenir qui est aujourd’hui fait et façonné par d’autres confrères y compris ceux du clergé diocésain », explique Steve Babooram, Supérieur de la Compagnie de Jésus à Maurice. Ce devoir de mémoire est capital dans les célébrations de cet événement. « Au-delà des remerciements un peu formels, marquer cet événement est une manière pour nous d’entrer dans l’histoire de notre mission qui n’a jamais été écrite et qui se poursuit. C’est grâce aux pères qui nous ont précédés durant ces 150 dernières années que nous sommes là aujourd’hui. Nous n’avons rien inventé », ajoute Sylvain Victoire.
Cette contribution marquante des jésuites dans l’histoire de l’Église de Maurice est caractérisée par la discrétion. Est-ce un devoir d’humilité ? Toujours est-il que cet effort de discrétion entourant ce collectif fait qu’il est encore inconnu, ou méconnu d’un grand nombre de chrétiens ou de citoyens laïcs. Discrétion certes, mais la communauté est bien ancrée dans la vie du Diocèse de Port-Louis, comme le souligne avec force le Père Jean Dravet, originaire de Marseille et qui poursuit son apostolat à Maurice depuis 1994. « Nous sommes une communauté bien vivante. Nous sommes là pour servir et nous ne développons pas une pastorale qui est en marge de l’Église de Maurice. Notre mission ne s’inscrit pas à distance ou en parallèle avec le diocèse de Port-Louis », dit-il. Pendant ces 150 ans, la Compagnie a aussi été témoin du développement spectaculaire du pays et de l’évolution de la société mauricienne. Ses membres gardent une certaine retenue lorsqu’on les interroge sur la situation socio-économique de ces deux dernières décennies. « Nous avons des opinions un peu divergentes… Cette société dans sa diversité a de belles choses à donner et laisse de belles traces pour ceux qui viendront après nous. Au-delà de ce qui peut bien arriver dans le pays, on est bien là et la joie d’y être témoigne de notre participation à cette diversité à notre manière », répond Sylvain Victoire.
Présence médiatique
Si les jésuites oeuvrent dans la discrétion, en revanche, le lieu de résidence de la communauté est connu, voire très fréquenté des Mauriciens de toutes les confessions religieuses. « Mo pe al Saint Ignace » n’est pas rare à entendre. L’immense portail de la Résidence Saint Ignace — située au coeur du centre commercial grouillant et bruyant de Rose-Hill et à une minute de la gare routière – reste ouvert jusqu’à tard dans l’après-midi, permettant à de nombreux Mauriciens de se recueillir au pied de la statue de St Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Il y a aussi un prêtre en permanence pour un service d’écoute pour ceux qui recherchent un réconfort ou une oreille accueillante.
Cette commémoration lancée en décembre et qui atteint son apogée ces jours-ci rend plus visible la présence et les réalisations des jésuites sur le sol mauricien. La communauté est aussi plus présente dans les médias. Les conférences à Maurice en mai dans le cadre de cet événement par leur confrère Pierre de Charanteney, également journaliste et directeur de la revue Études, ne sont pas passées inaperçues. Selon ce spécialiste des médias, personne ne peut être en marge de la communication dans la société moderne. « L’Église se rend compte de l’obligation d’être présente dans les médias pour se faire entendre. (…) On peut exister et être heureux sans les médias, avoir une vie de famille. Mais celui qui veut être connu très largement et faire passer son message a besoin des médias », avait dit le conférencier jésuite dans une interview accordée à l’hebdomadaire Week-End. Une réalité que les jésuites à Maurice ne peuvent occulter. La présence de l’ensemble des membres de la communauté lors d’une rencontre avec Le Mauricien pour parler de ce parcours de 150 ans traduit peut-être ce désir de s’ouvrir médiatiquement.