La déclaration du ministre de l’intérieur, M. Claude Guéant, sur les civilisations et la supériorité de certaines d’entre elles, prononcée lors d’une rencontre entre les élus UMP et l’UNI (syndicat étudiant proche de la droite), le samedi 4 février, a suscité déjà nombre de réactions. On ramène souvent les propos tenus à une tentative de glaner pour la majorité des voix du front national. Les propos de Claude Guéant me semblent être d’une autre teneur, lourde de conséquences pour le vivre-ensemble entre les citoyens et les peuples.
Mais revenons d’abord aux propos tenus par le ministre de l’intérieur : « Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ». Et de conclure en disant qu’en tout état de cause « nous devons défendre notre civilisation ».
Nous devons défendre notre civilisation, mais contre quoi ? Contre la barbarie, bien évidemment. La civilisation occidentale – notons le glissement du pluriel au singulier du mot de civilisation – contre la barbarie. Le progrès contre la barbarie et la sauvagerie. Nous et les autres. Le ministre feint de ne pas vouloir dire ce qu’il dit néanmoins très clairement, en nous ramenant à l’idée de stades de développement de l’humanité, au schéma d’évolution de l’humanité en trois stades : sauvagerie, barbarie, civilisation.
Cette conception unilinéaire de l’humanité permet à  l’auteur du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy (26 juillet 2007) – « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » — de justifier la supériorité de la civilisation occidentale sur les autres civilisations, tout comme elle a permis autrefois aux puissances européennes de justifier leurs expéditions et entreprises coloniales. Le concept de civilisation qui date du XVIIIe siècle – moment où la pensée évolutionniste se développe – est préféré à celui de culture parce qu’il inclut pour l’auteur la notion de progrès, donc de linéarité et de stades. Et elle s’oppose à barbarie, à sauvagerie. Bref, il y a la civilisation et la barbarie et entre les deux il n’y a point de dialogue possible.
Tel n’est pas le cas de l’emploi du concept de culture, entendu comme l’expression d’une forme d’adaptation spécifique à un milieu naturel donné. À ce titre toutes les cultures sont dignes d’une égale reconnaissance et il n’y a pas lieu de les classer, de les hiérarchiser. Claude Lévi-Strauss parle même de « l’absurdité qu’il y a à déclarer une culture supérieure à une autre » (Race et histoire)
M. Claude Guéant est le ministre de l’intérieur de la France, fier de son bilan record d’expulsions d’étrangers en situation dite irrégulière, en 2011. Il appartient à la droite radicale européenne. C’est de là qu’il parle. C’est en fonction de sa vision néoconservatrice occidentale d’homme de droite qu’il évalue les autres cultures, entendues comme des essences éternelles. Cette approche, dite ethnocentrique, n’est, à tout le moins, nullement favorable à  l’acceptation de l’autre et à la compréhension de sa culture. Mieux, le refus de hiérarchiser s’avère même nécessaire à la cohabitation entre les peuples de culture et de religion diverses.
C’est précisément ce refus de hiérarchiser les cultures qui est désigné par l’anthropologie, sous le terme de relativisme culturel. D’où l’attaque du ministre de l’intérieur contre l’idéologie relativiste qu’il qualifie de gauche. Tout se tient dans la pensée de Claude Guéant. Il est trop intelligent pour ignorer le contexte de naissance de ce concept qui a pris aujourd’hui sur le plan épistémologique et sur le mode éthique la forme d’un principe de tolérance, nécessaire au respect des différences et à la cohabitation des citoyens qui ne partagent pas nécessairement la même vision du monde.
Mais comment justifier la mission de la civilisation occidentale qui doit propager les valeurs de sa civilisation au monde entier sans attaquer le principe de l’égale dignité de toutes les cultures, sans mettre en cause le relativisme culturel ? Paul Doumer, ancien président de la République de 1931-1932, disait déjà : « Il ne faut pas que dans le mot de « civilisation’ » vous fassiez passer la notion de _relativisme culturel_, parce que nous ne pourrions plus justifier notre action ou en Indochine, ou en Afrique noire, il faut que ce mot de _ civilisation _ reste comme un absolu et non pas quelque chose de relatif et cela parce qu’il y va de la présence française dans les colonies françaises.»
Il convient de noter que c’est entre les années 1930 et 1940 qu’est apparue dans l’anthropologie culturelle américaine la formulation explicite et systématique du relativisme culturel – à distinguer du relativisme éthique. « Il s’agissait alors, écrit l’anthropologue et militante antiraciste, Annamaria Rivera, de rejeter de manière non équivoque le racisme hitlérien et de réagir vigoureusement à l’évolutionnisme du XXe siècle qui prétendait classer hiérarchiquement les cultures selon une progression linéaire du développement ». Ou tout simplement de lutter contre l’ethnocentrisme – qui est souvent un occidentalo-centrisme.
Même si on sait que le relativisme culturel dans sa déclinaison extrême peut déboucher sur une impasse – en justifiant, par exemple,  l’esclavage moderne, celui de la traite négrière occidentale, comme un fait de culture – il est impératif de défendre le relativisme culturel comme principe épistémologique et de combattre toute pensée qui établit une hiérarchie de valeurs entre les hommes et les peuples. A l’heure de la reconnaissance de la diversité culturelle et du dialogue interculturel, la pensée de Claude Guéant – pensée où affleure le mépris de l’autre – doit être combattue avec acharnement.