Inattendu, ou pas… Inhabituel, en tout cas. L’écrivain Marc Lambron, présent au Salon International du Livre, a répondu, lors d’un colloque, à la question : quels ont été ces chemins vers l’écriture ? Et en évoquant le « hier » de l’écrivain, une fenêtre s’ouvre inévitablement sur une « catholicité romaine » qu’il retravaille en « un autel de livres ». L’auteur de « L’oeil du silence » (Prix Fémina 1993), en « prêtre raté », devient témoin sincère d’une vocation pour la création romanesque. Un autre regard sur ce mystère étrange : l’appel de la page.
« Demain est un autre livre » … D’accord. Mais « demain » passe par un détour par « hier ». Et lors de ce colloque du samedi après-midi à Confluences, Nathacha Appanah a lancé la question : qu’est-ce qui vous pousse à l’écriture ? Chez le Réunionnais Jean François Sam Long, il s’agit d’une « révolte contre une langue qui n’est pas reconnue », pour la Malgache Michèle Rakotoson « une révolte contre un pays qui ne répond pas », pour la Mauricienne Ananda Devi, « une révolte contre une société qui ne répond plus » … Mais pour le Français Marc Lambron, « révolte » de quoi, « réponse » à quoi ?
De Dieu, et à s’y méprendre… On ne saura s’il faudrait dire « petit “d” » laïc ou « grand “D” » divin. Que l’on choisisse une convention plutôt que l’autre n’importe pas. Marc Lambron combine, d’une manière bizarre, curieuse, inattendue, peu conventionnelle, le petit “d” au grand “D” en une littérature assumée.
Marc Lambron remplace Dieu par livre-dieu. Il livre au public de Confluences sa vraisemblable incroyance. Puis, il avoue dans un même élan son appel à la mystique littérature, qui le réconcilie avec son passé « très religieux ». D’où la prétention de cerner le personnage… De tenter de comprendre les mécanismes d’une réflexion qui se refuse à croire qu’il faut être croyant pour s’inspirer des Textes.
Car, à évoquer son « hier » et ce désir – et d’hésiter entre les mots : « désir », « besoin », « compulsion » – d’écrire, on part d’emblée sur cette espèce de « psalmodie » que l’on retrouve toujours dans toutes les littératures.
D’abord il y a le contexte, cette enfance « dont on ne guérit pas ». Il y a Lyon, il y a l’éducation catholique romaine et puis cette « invention des trente glorieuses » qui voulait conforter la génération de l’après-guerre que « désormais tout irait bien » … Ensuite, « il y a le doute de l’adolescence, de ce Dieu qui ne répond pas ou qui ne répond plus… ». C’est cela peut-être, une littérature comme travail de substitution.
Se sauver
Il y a deux mouvements. Écrire pourquoi ? « Les écrivains, je les voyais comme des enchanteurs, des multiplicateurs d’univers, des mondes au-delà de notre monde. Pour l’enfant, il y aura peut-être la cosmogénie de Tolkien, d’un réel au-delà du réel ». Pour Lambron, « tous les auteurs sont assimilés ». On est « toujours précédé ». Mais surtout – deuxième mouvement – il y a le fait de « relier l’écrit à l’histoire familiale ». Et de se rapprocher du « roman qui consiste à faire son salut, à chercher une clarté… De là, on peut parler d’une parole – comme pour la Parole, mais avec un petit “p” – d’un roman qui devient verbe. Montaigne, Voltaire, Molière, ce sont bien des exemples que la littérature se veut d’aller plus loin que le corps périssable… Que la signature puisse aller plus loin que la pierre tombale ». Et d’ajouter, avec humour, « ou dire comme Morand, pour être riche et célèbre ».
« Parole », « clarté » – y aurait-il une religiosité dont on ne se défait pas ? « Dans la Bible, il y a toujours des héros, des tyrans… J’ai bénéficié d’une certaine éducation religieuse, dans le contexte particulier des Trente Glorieuses. Et je retrouve cette essence biblique dans l’expérience de l’écriture. De là, je me réclame d’une certaine histoire… Et simultanément, un contemporain de plusieurs ».
Lambron déroute. Si ce n’est pas religieux, ça y ressemble. Mais l’écrivain, qui conflue inlassablement à sa « judéo-chrétienté », se refuse à toute idée de déisme. Entourloupe et autre référence : « Voilà une autre idée qui m’est chère : l’image du voleur de feu comme Prométhée sur le Caucase… » Mais, toujours « salut », « salut », « salut » … Est-il le Prométhée d’une littérature de théologie laïque ? « Chez un écrivain, il y a du prêtre. Il y a une sécularisation de la foi, une aspiration à un au-delà du monde. Et d’ailleurs, certains de nos plus grands écrivains – de Bossuet, de Massillon et de Bourdaloue – étaient des prédicateurs de la cour royale, comme pour ramener les rois à leur humilité de mortels. Et ce, dans une langue admirable, et d’une sensibilité d’écrivain à part entière. » Ainsi, « tendre vers ce type d’écriture, c’est toujours cette recherche d’une justice, du bon droit contre les pouvoirs d’une tyrannie ». Écrire : « Quelque chose d’évangélique ». « Certains écrivains sont des prêtres ratés », postule Marc Lambron.
Le tout peut paraître new-age. Il y a un retour du jungien, de cet « archétype » d’une littérature inspirée de l’idée du divin, sans Divin. Effet de mode ? « Vous savez, les Français sont à mon sens profondément républicains, voltairiens, mauvais esprit, avec une tendance à prêter à soupçon. On s’emploie à aller à la traque – derrière les a priori – aux idées cachées, à une notion de salut. Il y a spiritualité-toque et kitsh spiritisme contemporain. Or, on peut être religieux en opposition aux illusions de la religion. Je parle d’une religion d’esprits libres, et pas de gourous. »
Renouveler
Eriger son propre « verbe », se réapproprier le sacré, sans l’idée de Dieu, n’est-ce pas se déifier soi-même ? Signaler sa toute-puissance ? Marc Lambron sort un autre de sa boîte à référence : « Flaubert disait qu’écrire est “être dans sa création comme Dieu dans la sienne” … On remplace le grand C par le petit c de créateur ».
Mais à force de rendre hommage à tous les monuments littéraires, est-ce le meilleur dispositif de création, petit c ? L’écriture n’est pas qu’une émulation biblique. « L’écriture, c’est du vaudou. On est marabouté. Je lis Chateaubriand à voix haute, et c’est lui, sa voix, sa plume. C’est un événement vertigineux que d’être contemporain rien que par la lecture ou la vision d’une esthétique exploitée il y a déjà longtemps. » On ne peut donc pas être original à 100 %… « On fonctionne toujours en écho à un texte qui existe déjà. Et en même temps le neuf, c’est du contemporain. Par exemple Tom Wolfe, écrivain américain, sortira dans trois semaines, un roman sur le Miami des filles aiguillées, des mafias, des écarts de la télé-réalité… C’est cela faire du neuf. Chateaubriand ne vit pas aujourd’hui, mais Wolfe peut porter le même type de regard sur notre temps. »
Regard, salut, religion… La littérature pour les uns sera à teneur philosophique, complexe, compliquée voire compliquante. Pour d’autres, elle sera un « diable au corps », une « déjection » comme l’évoquait Céline ou encore comme l’a soulevé Michèle Rakotoson lors de Confluences 2013 : « Écrire pour tenir ». Ne pourrait-elle pas être plus simple, moins austère, jouissive ? Écrire, est-ce souffrir toujours ? « Non, non, non, non ! Je pense qu’il y a des hommes et des femmes pour qui écrire est une jubilation. Il y a un bonheur d’écrire. Je pense que Voltaire était un écrivain heureux. Chateaubriand était non seulement heureux mais content de lui. Il y a eu des Giraudeau, des Morand pour qui écrire était appétit de vivre, amour des femmes. Il y a bien plaisir. Bien sûr, s’il y a toutefois une image de l’écriture moderne à la Beckett à Flaubert, il n’est pas fatal qu’un écrivain soit sinistre. »
Mais demain sera-t-il « un autre livre » ? On pourrait continuer de faire le tour des concepts et des considérations ambitieuses. Et M. Lambron aura été généreux dans ce sens. Toutefois, il aura un véhicule beaucoup plus direct pour exprimer son « fait d’écrire ». La phrase : « L’ambition, au fond, c’est qu’un des petits enfants puisse dire qu’il y a eu un drôle de type qui a fait un album qui s’appelle roman ». « Je ne serai plus là, et je serai content de cela », dit-il.