Peintre, poétesse, musicienne, critique. L’Italienne Emanuela Forti-Padiachy aura su conjuguer chorégraphies et coups de pinceau. « Le Mauricien » est allé à sa rencontre à son domicile pour évoquer son art, sa capacité de « tout faire ». Mais tout faire, c’est encore vivre et vivre « pour qui ne peut plus vivre ».
À la manière d’un chef d’orchestre, ses mains dirigent la symphonie de sa pensée. Ou est-ce alors des mots qui dessinent des gestes ? Au-delà du possible, l’Italienne Emanuela Forti-Padiachy ne fait pas mentir Claude Barzotti. « Je suis rital et je le reste… dans le verbe et dans le geste. » Et son italien transposé au français vient apporter à la langue de Molière une candeur, une innocence et une élégance renouvelées : un côté imagé qui promène l’interlocuteur du conscient au subconscient. On la tient par la main. Elle nous transporte dans un songe.
Emanuela Forti-Padiachy n’est pas à l’aise en français. Mais elle aura certes su préciser sa pensée d’une façon parfaitement « imparfaite » pour paraphraser Baudelaire, auteur qu’elle aime à citer. « L’imperfection, c’est la perfection mais pour arriver à être imparfait, il faut écraser la perfection ». Elle y croit et ses brèches linguistiques sont résonnantes de vérité. Ce qui fait écho à Samuel Beckett qui s’efforçait à écrire « en dehors de sa langue maternelle ». Un « supplice qui purifie l’expression artistique ».
Sortie de son italien, Emanuela Forti-Padiachy semble tendre vers cet idéal de précision maladroite, inconsciemment peut-être. Elle s’excuse de son « mauvais français ». De quoi nous faire sourire. Nous laissons l’artiste parler. L’interlocuteur devient une toile : le verbe devient substance, acrylique, à la fois corrosif et cathartique.
Comment tout faire ?
« Personne ne travaille mieux que lorsqu’il fait une seule chose », dit l’adage. Comment tout faire ? Saltimbanque, équilibriste – toujours entre le cinéma, la peinture et les mots –, Mme Forti-Padiachy n’a-t-elle pas peur de se tromper, d’amalgamer, d’être diffuse ? « Je fais de l’art le sens de vivre… Et cela depuis que je suis toute petite. » Quelle que soit la forme, l’Italienne ne fait qu’une chose : vivre… et épouser le sens du monde, dans ses couleurs et ses nuances. Il s’agit surtout d’instinct, de réponse à un désir de bouger, voir, exprimer, sauter, rire aux éclats… « J’ai faim de vie », dit-elle.
Ainsi l’art devient besoin, pas quelque chose que l’on planifie ou que l’on improvise : « L’art, ce n’est pas se réveiller un matin et se dire : je suis artiste aujourd’hui. » Elle poursuit : « On ne se complète pas dans l’art… L’art, c’est toujours un début. » Mais que chercher dans cet art, cet éternel début ? « Dans la danse, la musique, la peinture – une seule chose : l’amour. Mais malheureusement peut-être, on a qu’une seule vie… Je déteste le temps qui passe. »
L’art, à la manière de Gide, pour suggérer l’oubli, notamment l’oubli du temps ? Non, pas exactement… « L’art pour aimer le temps, lui donner une valeur. » Comme quoi pour bien tout faire, faut-il encore ne faire qu’une chose : aimer.
Mais comment être à la fois artiste et critique ? Des vocations bipolaires ? Emanuela Forti-Padiachy voit presque sa critique comme un art, ou en tout cas, la vit comme une exigence. Quoi chercher dans l’oeuvre d’autrui ? Chercher, c’est se fourvoyer un peu. « On ne cherche pas… On doit se mettre dans une disposition où l’on reçoit. Pour cela, je dois sortir de moi, de ma vie quotidienne, je dois devenir froide, sans coeur. » Le but de la démarche ? « Je dois savoir si je suis devant un personnage ou un artiste. » Et d’ajouter que « cette vie est pleine de personnages, pas de personnes, de personnages… de gens qui campent un rôle ». Pour effleurer le sentiment de l’artiste, il faudrait donc l’extirper de son « rôle ». La vraie question : « Pourquoi va-t-il vers l’art ? De quoi a-t-il besoin ? »
La Mauricienne
Deux années qu’elle habite ici… Mais « deux ans, ce n’est pas beaucoup pour connaître le pays », dit-elle. Néanmoins, ce certain recul mêlé à une âme d’artiste lui permet d’affirmer à partir d’un regard nouveau. « Maurice a une richesse intérieure, pas moindre aux autres pays, apprécie-t-elle, mais je ressens une peur d’aller vers l’autre culture. » Et de l’art à Maurice ? « Il faut plus de compétence pour ouvrir le chemin de l’art… On ne s’improvise pas galeriste. »
« Le pays doit être protégé d’une invasion touristique […] Il faut développer une exigence de l’esthétique par l’architecture (Enfin, ce n’est pas qu’un problème mauricien, c’est comme ça ailleurs aussi). »
Les couleurs qui résument Maurice ? « Les couleurs de votre drapeau. De belles couleurs », affirme-t-elle. Et son coup de coeur artistique dans l’île : Éric Triton. « J’aime beaucoup Éric Triton, j’aime beaucoup la langue créole même si je ne comprends pas tout. »
Le mot de la fin ? Un merci. « Pour tout le monde », souligne-t-elle. « Je remercie tout l’être humain même le banal, car il n’existe pas de banal… Je remercie tous ceux qui ont essayé de casser mes rêves… J’accueille cela, j’accepte la fragilité, c’est comme ça. » Mais surtout Emanuela Forti-Padiachy n’oublie pas son mari, l’avocat Bala Padiachy.
Emanuela Forti-Padiachy est somme toute un être humain généreux, reconnaissant de tout.