Comment aborder le problème de l’éducation artistique ? Nous avons choisi de le faire avec un artiste qui en est concerné : Didier Wong, professeur certifié en Arts Appliqués qui enseigne dans un lycée en région parisienne. L’artiste est docteur en Arts et science de l’art (Université Paris 1) . Il mène de front création personnelle et enseignement et tente de concilier les deux. L’artiste peut-il enseigner l’art ? Didier Wong nous éclaire sur cette question avec une idée majeure : l’enseignant-artiste ne doit pas ignorer les questions liées à l’actualité artistique et balayer tout ce qui nous est donné à voir.
Comment un artiste doit se positionner pour enseigner l`art? Il doit être un bon pédagogue ou savoir ce qu’il entend par l`enseignement de l’art ?
D. W : Pour enseigner, je pense qu’il faut qu’on soit un tant soit peu pédagogue. Enseigner l’art n’est pas la même chose qu’enseigner les mathématiques, par exemple. Il n’existe pas une méthode particulière. Le professeur d’arts plastiques doit avoir une ouverture d’esprit et doit se dire qu’il n’y pas une bonne réponse pour répondre à un sujet mais qu’il y a différentes propositions possible. Par ailleurs, je dirai que tous les artistes n’ont pas la capacité d’enseigner l’art. Enseigner exige une approche complètement différente d’une démarche de création. Le fait d’enseigner n’est pas obligatoire dans un parcours artistique.
Est-ce qu`on peut parler d’un recul par rapport à son travail de peintre pour mieux structurer les élèves?
Je pense effectivement qu’il faut que le peintre-enseignant ait un peu de recul par rapport à son propre travail. Il ne s’agit pas d’enseigner sa technique picturale à ses élèves, ni de les influencer. Ces derniers doivent, dans un premier temps, comprendre qu’est-ce qu’une composition ? Qu’est-ce qu’une structuration ? Qu’est-ce qu’un équilibre ? Bref, les fondamentaux. Une fois ces bases acquises, les élèves pourront pratiquer en ayant conscience de ce qu’ils sont en train de faire. Je dirai que l’académisme est révolu et par conséquent les élèves ont la liberté d’expérimenter ou d’explorer plusieurs techniques. Structurer les élèves, c’est aussi leur permettre de choisir le médium qu’ils souhaitent, mais également avoir une réflexion sur leurs travaux — chose essentielle et qui aide à avoir un recul par rapport à ce qu’on a fait ou ce qu’on est en train de faire.??
On n`enseigne pas le fait de devenir artiste, on peut donner des clefs, des techniques, orienter le regard, partager. Vous êtes d’accord avec cette idée??
Je suis assez d’accord avec cette idée. Je pense qu’on est (ou naît artiste) dans l’âme. On ne peut pas demander à quelqu’un de devenir artiste sur simple commande. Etre artiste, c’est être passionné par ce que l’on fait. Etre artiste relève d’un besoin de créer. Il faut aussi beaucoup de conviction, de travail et de ténacité. On peut nous proposer des méthodes pour éduquer le regard, la sensibilité, l’envie de faire des recherches. On peut nous apprendre à affiner nos qualités, nos techniques et avoir une vision de ce qu’est l’Art.
?Est-ce que les étudiants doivent se situer par rapport à l’histoire de l’art?
Je pense qu’il est important que les étudiants et même les élèves (je fais la distinction car trop gens utilisent le terme étudiants pour ceux qui sont en collège) doivent connaître les faits marquants de l’histoire de l’art, les grands mouvements, les plasticiens majeurs, etc. Aujourd’hui, dans le programme des collèges et des lycées en France, on ne parle plus d’histoire de l’art, mais d’histoire des arts. En effet, nous ne pouvons pas faire abstraction de ce qui se passe dans les autres domaines de la création. Nous sommes souvent sensibles à ce que font les autres. Nous pouvons faire des connexions, des liens, des parallèles qui peuvent nous aider à faire évoluer notre pratique et avoir des regards nouveaux.
Vous apportez votre vision personnelle pour conforter l’élève dans son projet personnel?
L’enseignant en arts plastiques ou en arts appliqués ne doit pas influencer l’élève dans son projet. C’est un projet personnel et, de ce fait, c’est l’élève qui doit apporter ses idées et ses réflexions. Mais l’enseignant est là pour le conseiller, l’orienter vers des pistes qui peuvent l’aider à avancer dans son projet, à analyser et à affiner ses recherches. L’enseignant peut émettre des critiques tout en justifiant ses propos. Mais en aucun cas l’enseignant doit imposer ses idées. Dans ce cas, on ne serait plus dans cette « ouverture » dont on parlait tout à l’heure.??
Vous êtes pour l’abandon à la sensibilité, à la matière, ou pour l’idée, le concept, le discours?
Je ne suis pas complètement pour l’abandon à la sensibilité, ni à la matière. La sensibilité est un élément essentiel quand on est face à une oeuvre d’art. En revanche, je pense que le concept et le discours sont tout aussi importants. L’idée, le concept doivent être posés sur des fondations. Dans certaines oeuvres contemporaines, c’est l’idée qui prime avant tout. C’est le cas dans l’art conceptuel avec comme référence l’artiste américain Joseph Kosuth. Cela peut paraître incongru mais une fois qu’on a compris la démarche de l’artiste, notre regard sur l’oeuvre peut changer radicalement. Aujourd’hui, un plasticien doit être capable d’expliquer son travail de façon plus ou moins précise. Quand je parle d’explication, ce n’est pas du point de vue de la technique, mais plutôt celles qui concernent sa démarche et sa réflexion dans le processus de création.??
Comment l’expérience de l’enseignement peut-elle enrichir la création de l’artiste ?
Je dirai que si on enseigne au niveau du troisième cycle, on peut avoir un échange intellectuel et plastique intéressant avec les étudiants. Quand j’étais moi-même étudiant, les échanges, les analyses, les débats avec mes professeurs et les autres étudiants étaient très stimulants et constructifs et m’ont permis d’aller plus loin dans ma pratique, dans ma réflexion et de remettre parfois en question mon travail — d’avoir un face-à-face avec soi-même. Au niveau du secondaire, on peut se nourrir de certains travaux d’élèves. Ces derniers apportent souvent des choses de l’ordre de l’instinct, du jaillissement, qui peuvent nous donner des idées en tant qu’artiste vers un travail plastique et une réflexion qui vont enrichir notre démarche. Tout échange est productif.
Vous avez un programme qui determine des objectifs precis dans votre enseignement?
Dans le référentiel des arts plastiques, on nous oriente vers des objectifs plutôt précis. A la fin de son cycle secondaire, l’élève doit avoir acquis les compétences artistiques attendues dans le référentiel. Cependant, le professeur est libre de construire ses cours à sa façon avec des séquences de cours ayant des objectifs précis de manière à ce que les élèves comprennent bien le but de chaque séance. Mon objectif dans mon enseignement des arts plastiques et des arts appliqués, c’est de faire découvrir aux élèves un maximum de champs qui font partie de l’art, qu’ils soient classiques ou contemporains. ??
Enseigner l’art, ça veut dire puiser uniquement dans ses propres expériences artistiques ?
Pas du tout. Ce serait une grave erreur que de puiser uniquement dans ses propres expériences artistiques. Nous ne pouvons pas nous permettre aujourd’hui de nous appuyer uniquement sur une ou deux techniques. Il nous faut balayer la diversité des genres et des styles que l’art contemporain nous donne à voir. De plus, nous ne pouvons faire abstraction des pratiques numériques, vidéo, etc (de nouvelles formes d’approche, de nouveaux modes d’expressions). Je pense aussi que pour enseigner l’art, on doit être au courant des actualités artistiques dans son pays, dans sa région et ailleurs dans le monde. L’art évolue et on doit suivre le mouvement.