« Si j’ai choisi de traduire Le Clézio, c’est avant tout pour le plaisir que j’éprouve à le faire ». C’est ce qu’a déclaré le Professeur Yoshikazu Nakaji de l’université de Tokyo lors de la rencontre avec le public au showroom Audi Zentrum en compagnie d’Issa Asgarally.
Le traducteur de plusieurs livres de J.M.G. Le Clézio a choisi deux titres pour illustrer les difficultés qu’il rencontre lors du passage à sa langue maternelle. C’est ainsi qu’il a traduit prudemment le néologisme français « Ballaciner », formé à partir de « balade » et « cinéma », par « Le Clézio parle du cinéma » au lieu de créer un néologisme japonais ! De même, « La Quarantaine », à cause de ses sens multiples en japonais, a été traduit par « L’île de la Quarantaine ». Le mot « gourmandise » pose le même problème chez Arthur Rimbaud, a ajouté l’universitaire, qui est l’auteur d’une thèse en français et de deux monographies en japonais sur le poète français.
Au cours de l’échange qu’ils ont eu sur la littérature japonaise contemporaine, Yoshikazu Nakaji a dit partager la même admiration qu’Issa Asgarally pour Le Fusil de chasse de Yasushi Inoué et Notes de Hiroshima de Kenzaburo Oé, prix Nobel de littérature 1994. Le fusil de chasse, déclara Issa Asgarally, est constitué d’une lettre que reçoit le narrateur après la publication de son poème dans la revue Le Compagnon du chasseur. Elle vient d’un chasseur, Josuké Misugi. Dans le poème en question, le narrateur décrit la vision qu’il a eue, un jour d’hiver, d’un homme gravissant à grandes enjambées le sentier du mont Amagi, avec un fusil de chasse. Informant le narrateur que ce chasseur, c’était lui, Josuké lui envoie deux jours plus tard trois lettres dont il est le destinataire, trois récits à la première personne de trois femmes. Josuké souhaite que le narrateur les lise avant de les brûler. Ces trois lettres forment les trois faisceaux d’une tragédie. Il y a la lettre d’une jeune fille qui expose à Josuké qu’elle a lu journal de sa mère, Saïko, et qu’elle sait comment et pourquoi celle-ci est morte. Il y a lettre de la femme légitime de Josuké, Midori, qui lui explique pourquoi elle ne le reverra plus. Il y a la lettre de Saïko, la maîtresse, écrite avant son suicide. Au centre de la tragédie, omniprésent, l’homme solitaire avec son fusil de chasse. C’est un récit tout à la fois brûlant et glacé, et d’une intensité qui justifie sa brièveté (96 pages), a ajouté Issa Asgarally.
Notes de Hiroshima raconte le premier voyage de Kenzaburo Oé à Hiroshima durant l’été 1963, lors de la neuvième conférence mondiale contre les armes nucléaires. Rencontrant plusieurs survivants, les hibakusha, de la bombe atomique — que l’Amérique fit exploser sur la ville le 6 août 1945 —, Oé est confronté à deux opinions contradictoires : faut-il en parler ou se taire ? Faut-il, comme les militants du Mouvement contre les armes nucléaires, essayer de convertir de façon positive les misères du bombardement, qu’ils ont subis à la place de l’humanité entière, et conférer à leur honte ou à leur humiliation la valeur d’une arme ? Ou faut-il, comme le dit le Dr Yoshitaka, médecin à Hiroshima, ne pas commémorer le 6 août, passer cette journée dans le recueillement, en compagnie des morts, sans s’agiter dans tous les sens pour préparer cette cérémonie ? Quoi qu’il en soit, comme l’écrit Oé : « Hiroshima est comme une plaie béante, la plus à vif dont ait jamais souffert l’humanité entière. Là affleurent deux possibilités : l’espoir d’une guérison de l’humain, le risque de sa décomposition ». A plusieurs reprises, Oé évoque cette « part de Hiroshima que nous portons en nous-mêmes ».
Humour caustique
Issa Asgarally a évoqué, en outre, Journal des jours tremblants : Après Fukushima de Yoko Tawada et la nouvelle Saules aveugles, femme endormie de Haruki Murakami, « peut-être un futur Nobel de littérature ». Le texte de Tawada, a-t-il dit, est un journal tenu du 13 mars 2011 à juillet 2011, après la catastrophe de Fukushima. L’auteur constate que les voix de ceux qui s’opposaient à la centrale nucléaire n’étaient pas présentes dans la presse japonaise et rappelle que la pire catastrophe pour le Japon est la Deuxième Guerre mondiale. Sur les rapports entre Tokyo et Fukushima, Tawada est fort critique : « Tokyo est une ville qui continue de rire joyeusement la nuit, avec l’électricité que Fukushima produit au péril de la vie des riverains. Cette relation entre Tokyo et Fukushima s’est ainsi construite tout au long de l’histoire. Mais la radioactivité qui s’est échappée n’est pas restée cette fois cantonnée à Fukushima : portée par le vent et l’eau, elle se répand aussi sur Tokyo. » Avec un peu d’humour caustique, Tawada propose de créer une loi qui obligerait les hommes politiques et autres spécialistes prônant la sûreté du nucléaire à venir, tous, habiter à proximité immédiate de ces centrales !
Quant à la nouvelle de Murakami, il s’agit, indique Issa Asgarally, de trois récits enchâssés. Venu de Tokyo, le narrateur, qui accompagne son cousin, sourd de l’oreille droite, à son nouvel hôpital à Kobé, se souvient que, huit ans auparavant, il était allé dans un autre hôpital, où la petite amie d’un camarade avait été opérée d’une de ses côtes. Retournant dans le « champ de sa mémoire », le narrateur se souvient du dessin que la petite amie avait dessiné sur une serviette en papier : sur une colline, une maison entourée d’un bosquet de saules aveugles, et, à l’intérieur, une femme seule, endormie par les petites mouches qui sortent des saules pour pénétrer dans ses oreilles… Hypnotique, cette histoire courte de Murakami nous plonge dans un univers délicieusement insolite et drôle, où d’une situation d’apparence anodine peuvent surgir à tout moment le fantastique et l’absurde.
Pour conclure la rencontre littéraire, Issa Asgarally a insisté sur l’importance de la traduction dans le domaine de l’interculturel et a souligné que le traducteur, lorsqu’il ne trahit pas l’oeuvre, est un véritable passeur entre les hommes et les cultures. « Avec Yoshikazu Nakaji, nous sommes donc dans le champ de l’interculturel. »