Pour le décrire, nous jonglerons entre le féminin et le masculin. Roland Tave s’assume androgyne et jouit de cette liberté avec exubérance. Cela donne des couleurs à sa vie et à ses shows. Il sera sur scène dans le cadre des représentations de La cage aux folles.
Dans la vie, il est Roland. Comme certains n’arrivent plus à le voir au masculin, “ils préfèrent m’appeler Rolande ou Rolanda”. Sur scène, quand il n’est pas Tina, il devient Santakanaya Cher. “C’est un peu long, je le reconnais. C’est un ami réunionnais qui m’avait donné ce surnom, il y a longtemps de cela.”
Puisqu’il fallait un numéro suffisamment coloré pour combler les vides au moment des changements de décor, c’est ce personnage qui assurera le show au cours des intermèdes de La cage aux folles. Ceux qui connaissent Roland Tave comprendront pourquoi Philippe Houbert a arrêté son choix sur Santakanaya pour son spectacle. Exubérante, colorée et d’une aisance déconcertante, l’artiste a la faculté rare de savoir occuper et illuminer la scène par sa seule présence, tout en donnant corps aux titres de son répertoire. À partir du 16 novembre, quand les rideaux tomberont, elle sera tour à tour Zizi Jeanmaire pour interpréter Mon truc en plumes, et reviendra en Amanda Lear pour sa version de I am what I am.
Être
Roland Tave a pris le temps d’écouter chacune des paroles de cette chanson pour comprendre son message : “Sur scène, il ne s’agit pas simplement de mimer. Mais il me faut aussi communiquer le sens de la chanson au public quand je la reprends.” Composée par Jerry Herman en 1983, reprise par plusieurs artistes dont Karen Mulder, Gloria Gaynor ou encore Christophe Willem, cette chanson, Santakanaya la vit avec intensité. Pour Roland Tave, elle résume en un refrain ce qu’il serait tenté de dire à ceux qui s’étonnent (ou s’offusquent) encore de son mode de vie. Inévitablement durant l’interview, le titre sera repris en guise de citation, comme pour balayer d’un revers de la main l’inévitable qu’en-dira-t-on.
Extrêmes colorés
Il ou elle ? La question est-elle réellement importante ? “Si on me demande, je réponds que je préfère il, dit-il, avant de préciser : “Moi, cela ne me pose aucun problème. Je me considère davantage androgyne.”
Il y a eu beaucoup de moments difficiles, de gestes et de mots souvent très durs, uniquement à cause de sa différence. Mais le besoin de s’assumer travesti s’est finalement imposé avec naturel chez Roland Tave, à partir de cette prise de conscience survenue alors qu’il était encore collégien. Certains épisodes, surtout les plus sombres, laisse-t-il comprendre par ses silences, appartiennent au passé. Au fur et à mesure de son épanouissement, en se libérant des chaînes conformistes et du poids des regards, il a appris à s’assumer jusqu’à repousser les limites.
Les couleurs vives de son maquillage, le côté chic fantaisiste de ses vêtements, l’originalité de ses coiffures changeantes font qu’il ne passe jamais inaperçu. Chose qu’il ne semble pas forcément rechercher. Si des esprits chagrins trouvent encore à en redire, “moi, j’ai mes écouteurs sur les oreilles pour ne pas les entendre. De toute manière, pendant qu’ils font leurs commentaires, moi je continue ma route”. Pour Roland Tave, ce ne sont pas ces futilités qui le dévieront de sa conviction intime que “la vie vaut la peine d’être vécue”. Autant donc en profiter follement.
Show
Ce sont des amis réunionnais qui l’ont introduit au monde du spectacle. Roland Tave s’est laissé tenter, et a aussitôt pris goût à la scène, ses premiers passages ayant été, dès le départ, très acclamés. Après des débuts au Palladium du temps des Soirées Bizarres, il a fait le tour des boîtes de nuit, a animé plusieurs fêtes et bals, et s’est même produit à La Réunion.
Sur l’une des étagères de son salon, un élément anodin au milieu du matériel, des produits, des miroirs et des posters : un livre. Son titre : Moi Tina, la biographie de la chanteuse Tina Turner. La vie et la carrière de cette artiste d’exception ont profondément marqué Roland Tave. S’il incarne plusieurs chanteuses, Tina Turner reste celle qu’il préfère le plus incarner. Sa réputation s’est aussi faite par ses évocations de Patricia Kaas, Shirley Bassey, et d’autres encore.
Prévention
La scène demeure pour lui “un passe-temps durant lequel j’aime bien me lâcher”. Il aurait pu être artiste professionnel. Mais Roland Tave a fait le choix d’une carrière de coiffeur. À Résidence Barkly et auprès de sa clientèle en général, sa réputation n’est plus à faire. Faut-il encore qu’il ait le temps de répondre aux nombreuses sollicitations qu’il reçoit. En ce moment, il n’a pas que les préparatifs de La cage aux folles. Il est aussi engagé dans d’autres activités. Cela fait treize ans qu’il est travailleur social, sur le terrain, pour le compte de la AIDS Unit.
Avec José Tieve et quelques autres, Roland Tave a été parmi les premiers à avoir pris conscience de la nécessité d’apporter un encadrement aux membres de la communauté homosexuelle à Maurice. Alors que les tabous étaient encore forts, ils avaient accepté que soient brisés les silences pour des discussions franches et ouvertes sur des sujets d’importance. Y compris le VIH/Sida. Très tôt formé sur ce sujet, il participe toujours aux campagnes de prévention à travers la distribution de préservatifs, l’organisation de séminaires ou des prises de contact directement sur le terrain. Au sein de Visa G, du Collectif Arc-en-Ciel à un certain moment, et d’autres mouvements, il est un militant engagé du respect des droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT).