Sebastiano Dessanay est compositeur et contrebassiste. Son opéra contemporain The Cry of the Double Bass est une oeuvre musicale et théâtrale basée sur le livret de Mike Carter, sous la direction du plasticien et chorégraphe Riccardo Buscarini. Sebastiano Dessanay nous livre dans cet entretien ses expériences musicales et une approche moderne de l’opéra où toutes les disciplines possèdent une valeur artistique. Un exemple de l’art comme “construction” ou “composition” d’éléments tirés de l’actualité de la vie sociale par un artiste.
Est-ce que vous vous considérez d’abord comme un musicien, ensuite un compositeur exploitant musique, texte et d’autres éléments pour une meilleure compréhension de la vie ?
Je dirai que de manière générale que je suis musicien. J`aime la création musicale, artistique, j’aime réaliser de la musique aussi (pas nécessairement mes propres compositions). Musique et création artistique sont liées et je ne serais pas un être complet sans ces deux aspects. Je ne dis pas que ma musique ne me procure pas une compréhension de la vie, mais c’est plutôt la vie qui irrigue mes expériences musicales.
Quels sont les défis auxquels les compositeurs doivent faire face quand ils entreprennent un nouveau projet d’opéra et quels sont les opportunités qui existent ?
Les défis sont nombreux : l’envergure du projet, les énergies et talents nécessaires pour créer quelque chose d’aussi grand sans la certitude de la performance ! Il existe des opportunités, mais généralement il faut courir après et souvent investir son argent. Il y a de nombreux festivals d’opéras contemporains en Angleterre, mais généralement il faut être bien établi, avoir une renommée pour faire partie du programme. La vie d’un compositeur moins connu peut comporter des épisodes dépressifs en terme de travail et c’est la raison pour laquelle je reste toujours actif dans l’interprétation musicale.
Quand est-ce que vous avez commencé à composer et quelles ont été vos premières influences ?
J’ai écrit ma première mélodie ou morceau de musique au piano à l’âge de dix ans (cette mélodie apparait sous différentes formes dans The Cry of the Double Bass!) Mon grand-père était violoncelliste et un amoureux de l’opéra. Donc, j’ai été d`abord influencé par l’opéra italien et la musique classique, ensuite j’ai découvert la musique pop et le rock. J’ai pensé sérieusement à la composition à partir de mes vingt ans, mais je n’avais écrit que des fragments de musique, des mélodies qui sont restées dans ma tête tout le temps.
Quel est le défi que vous vous êtes lancé dans la composition de The Cry of the Double Bass — développer un langage musical dans ses différents aspects ?
Il s’agissait principalement de trouver la bonne combinaison entre les instruments. Au départ j’avais en tête l’idée de deux quatuors à cordes (violon, alto, violoncelle et contrebasse) et une famille d’instruments à vent (flute, clarinette, cor, tuba) complétés par les percussions et le piano. J’ai ajouté ensuite d`autres instruments pour traduire la vision que j’avais de l’histoire, un piano jouet, un percussionniste supplémentaire, un quatuor de contrebasse et quelques autres musiciens jouant des instruments à cordes. C’était difficile, en composant, d’imaginer l’équilibre désiré entre ces instruments. Parfois, les instruments à cordes peuvent être dominés par les instruments à vent. Il faut être prudent et exploiter la bonne dynamique. J’ai dû réduire l’ensemble, seulement un percussionniste et pas d’instruments à cordes supplémentaires (à cause du manque de financement et d’autres aspects pratiques) et transposer le cor et le tuba à partir du trombone et du saxophone baryton (j’avais deux amis musiciens prêts à jouer). Il a fallu apprendre à être flexible et à s’adapter à ce qui est disponible !
Comment avez-vous imaginé la relation entre l’instrument (les contrebassistes et leur instrument) et les autres éléments dans le processus créatif ?
Je pense que chaque musicien entretien un rapport unique à son instrument. Pour moi, la contrebasse était un instrument « dur » quand j’ai commencé à le pratiquer à l’âge de vingt ans. Ce n’est pas venu naturellement (même si j’avais appris à jouer le violoncelle et la guitare électrique). J’aimais les idées exprimées dans le livre de Patrick Süskind Der Kontrabass, un rapport amour-haine lorsque vous vous battez pour obtenir un système sonore convenable, une bonne intonation et de la résistance physique. Il faut avoir la foi, la détermination, la pratique pour que ça marche. On peut éventuellement résoudre ces questions, mais il faut aussi entreprendre un voyage explicatif pour se découvrir à travers l’instrument. Chaque personne étant différente, il n’y a pas de comparaison possible. Il faut alors trouver en soi-même, l’instrument, votre son, votre technique, votre style.
Quelle est la source d’inspiration de la pièce et comment fonctionnent les techniques que vous avez développées ?
Comme je l’ai mentionné plus haut, la source principale provient de l`ouvrage de Patrick Süskind « Der Kontrabaß. » J’ai traduit beaucoup de questions techniques décrites dans le livre en matériau créatif. Par exemple, le combat du bassiste voulant imiter la virtuosité du violon dans un registre élevé se termine souvent dans une situation impossible sinon comique. Cependant, les harmonies de la contrebasse sont d’une richesse incroyable. J’ai beaucoup utilisé cette technique pour obtenir un registre élevé qui sonne magnifiquement.
Pensez-vous qu’il est important que l’audience puisse être capable de comprendre le concept, les idées, derrière une oeuvre ?
Je ne pense pas que ça a de l’importance. Le “behind the scenes” attire généralement les musicologues. Ce qui m’intéresse c’est de transmettre à l’audience l’essentiel de la pièce sans se soucier de la technique ou du processus créatif suivi. Pour un opéra le but principal est de transmettre un message fort et éveiller des émotions chez le public.
Votre collaboration avec le librettiste Mike Carter est basée sur une bonne compréhension de la scène ?
Oui. Mike Carter est auteur et directeur de théâtre. Nous voulions créer un opéra inspiré de la production théâtrale. J’avais besoin d`un librettiste qui puisse garantir la valeur littéraire. Je voulais aussi mêler les éléments scéniques à l`histoire. Cette approche n’est pas nouvelle, mais définitivement moins utilisée dans l’opéra. Dans The Cry of the Double Bass il y a un comédien, un danseur et souvent les chanteurs parlent au lieu de chanter. La narration possède les caractéristiques et le rythme du théâtre que de l’opéra. Ce qui a rendu les choses plus difficiles pour moi en composant la musique, mais je pense que le résultat est très original.
Est-ce que Mike Carter a écrit une histoire qui fait appel à l’imagination, à la fantaisie, à une approche multidisciplinaire pour interroger notre société ?
Définitivement. C’était notre intention d’avoir une approche multidisciplinaire pour des raisons artistiques, mais aussi pour raconter une histoire avec un message universel pour un public de tous âges et milieu social. C’est la raison pour laquelle il n’y a aucune référence à l’espace et au temps. L’histoire peut se dérouler n’importe où et à n’importe quelle période et a une signification universelle, Chacun peut s’identifier à ça. Ça reflète le voyage psychologique et émotionnel dans la quête de soi.
Est-ce que vous pensez que vous contribuez à redéfinir l’opéra — la façon dont on compose, chante, danse, etc. ?
Peut-être. L’opéra est un vaste concept. Il existe des opéras avec un piano et un chanteur, des opéras de cinq minutes… Mon idée n`était pas de révolutionner le monde de l’opéra, mais de passer de la tradition à une approche moderne où toutes les disciplines possèdent une valeur artistique. Les livrets de l’opéra traditionnel sont affreux d’un point de vue littéraire. Je voulais d’un texte qui relève d’un bon travail. La danse possède généralement un second rôle dans l’opéra, mais nous voulions que la danse soit un élément constant de même que le jeu. Concernant la musique, certains opéras contemporains sont trop extrêmes en termes de contenu musical. Je veux que mon opéra possède les références de là où il provient, en grande partie l’Italie, mais pas seulement et d’ajouter ma touche personnelle à cela en fonction de mes expériences musicales, le jazz et la musique populaire inclus.
Un mot sur votre participation au « Tête à Tête Festival 2017 » à Londres et sur le financement participatif ?
En avril 2017, le directeur artistique Bill Bankes-Jones est tombé d’accord pour accueillir au dernier moment mon opéra dans le festival. Mais cette année c`est le 10e anniversaire du festival et je voulais vraiment en faire partie. « Tête à Tête » a toujours été ouvert aux nouveaux opéras, nouveaux compositeurs. C’était parfait pour moi. De plus, le festival procure de bons endroits dans le centre de Londres, une campagne marketing appuyée et une campagne de publicité. Mais il fallait montrer le produit fini. Je n’avais que six mois pour trouver le financement. Toutes les demandes que j’ai faites auprès des organisations publiques et privées n’ont donné aucun résultat (la compétition est sévère en Angleterre). Alors j’ai lancé le processus du financement participatif pour trouver le financement destiné à couvrir les frais. Ça marche bien, mais il nous faut encore plus de contributions pour atteindre notre objectif. Tous les artistes et collaborateurs vont travailler pour une somme modique, mais ils sont déterminés et travaillent définitivement pour des raisons artistiques que financières.
Si le public veut contribuer à cette performance, ils peuvent le faire à travers le lien ci-dessous :
https://www.indiegogo.com/projects/the-cry-of-the-double-bass-a-chamber-opera#/