Les souvenirs de Marcel Cabon sont frais dans la mémoire de Solange Gale. Cette octogénaire que Scope a rencontrée, est la cousine du journaliste écrivain et poète. Elle se souvient de l’homme : un être sensible à la moindre feuille qui tombe ou à l’enfant qui pleure.
Ce cousin lointain venait souvent avec ses trois enfants rendre visite aux parents de Solange Gale, sur la propriété sucrière de Riche-en-Eau. Au début des années 1940, Marcel Cabon était quelquefois accompagné de sa soeur, Rolande, et de sa mère Agnès. Les ponts sont cependant coupés quand les parents de Solange déménagent pour Curepipe. Ils entendaient parler de Marcel mais ne le voyaient plus. Aussi apprennent-ils un jour que Marcel Cabon est journaliste à Madagascar.
1952. Un après-midi en rentrant chez elle, à Curepipe, Solange Cabon tombe à nouveau sur ce cousin lointain. Marcel Cabon était venu rendre visite à sa mère après le décès de l’époux de celle-ci. “J’avais à peu près vingt ans et lui quarante. Il m’a dit : Oh ! Tu as grandi. Tu es devenue une belle fille. Il s’étonne parce qu’il m’a connue tellement petite, à Riche-en-Eau. Il s’est alors remis à voir tout le mond,e et s’est attaché à nous. Il était séparé de sa femme.”
Marcel Cabon habitait, à ce moment, une petite maison près d’une rivière à Moka. Solange Gale le décrit comme un homme tantôt nerveux, tantôt sensible, que tout pouvait toucher. “Quand il avait eu trop de politiques et de polémiques dans le journal, il mettait un écriteau Do not disturb sur la porte de sa chambre. Il écrivait à la machine ou faisait n’importe quoi, mais ne sortait pas de sa chambre jusqu’à l’heure du dîner. Il était comme ça.”
Le poète avait une sensibilité à fleur de peau. “Vous marchez avec lui dans un champ. La feuille morte qui tombe, Marcel a trop à dire sur elle. Toute une poésie avec des mots fantastiques… Sa sensibilité le poussait à voir ce que vous n’auriez pas vu sans lui.”
Après avoir renoué avec sa famille, Marcel Cabon s’installe dans une maison en dur à Curepipe, à l’impasse Théodore Sauzier. Notre interlocutrice se souvient qu’il les avait hébergés, elle et les membres de sa famille, quand le cyclone Carol avait emporté le toit de leur maison coloniale. “Sa maison était très jolie. Il l’avait décorée avec des plantes à l’intérieur. Il y avait une chambre chinoise où l’on faisait des soirées avec des poètes. Il aimait avoir des gens chez lui.”
L’auteur de Namasté avait un cagibi à Vallée-des-Prêtres. Une habitation tenue par une bonne appelée Yvonne. “Le petit-fils d’Yvonne était comme un Malgache. Il était rondouillard, avec des cheveux crépus. Il avait deux ans quand Marcel l’a vu pleurer dans la cour, avec le nez qui coulait. Et il a dit qu’on ne peut pas laisser un enfant comme ça. Il l’a emmené avec Yvonne à Curepipe et lui a donné son éducation. Petit Jean était toujours le premier en classe de français. Il s’asseyait à table convenablement et avait toutes les manières voulues.” Par ailleurs, Solange Gale se rappelle que Marcel Cabon se rendait aux quatre coins du pays afin de venir en aide académiquement aux jeunes.
Parmi tous ces souvenirs, si seulement une chose était à retenir de Marcel Cabon, que retiendrait aujourd’hui sa cousine ? “Il avait un timbre de voix très grave. Et avait toute la parole et tous les sentiments voulus d’un poète. On pourrait écouter cette voix jour et nuit, sans se lasser. Il avait aussi le sens de l’humour et savait faire rigoler les gens.”
Notre interlocutrice a connu Marcel Cabon de vingt à vingt-neuf ans. Après quoi, la jeune demoiselle Cabon est devenue Mme Gale. “Avant de me rendre en Angleterre, j’avais fait un grand gâteau pour l’anniversaire de Marcel. Quand je suis arrivée chez lui, à Curepipe, petit Jean est venu me dire avec sa voix d’enfant : Monsieur Cabon pleure, mademoiselle Solange. Il est chagrin.”
Solange Gale est revenue à Maurice à Noël 1970. Elle a rencontré un Marcel Cabon qui avait beaucoup changé. Loin de celui qui dans les années 1950 lui demandait de l’accompagner à des banquets et autres événements mondains. Il lui a alors dit qu’elle était restée la même, avec la même joie de vivre… mais que tout cela était fini pour lui. Comme s’il pressentait que son heure était proche.