Tim Dyer, pasteur anglican australien et directeur du John Mark Ministries vient d’effecteur un court séjour à Maurice à l’invitation de Monseigneur Ian Ernest. Lors de ce séjour, Tim Dyer a animé un séminaire à l’intention des pasteurs et des membres du clergé anglican et des prêtres catholiques. Avant son départ, il nous a donné des explications sur ce séminaire pour hommes d’église et ses objectifs.
Qui êtes-vous Tim Dyer ?
Un citoyen Australien né en Tasmanie, une des îles qui fait partie de l’Australie. Une île qui a été d’ailleurs découverte lors d’une expédition dont le point de départ dans l’océan Indien était l’île Maurice.
C’est vrai que Maurice, et on ne le dit pas assez, a joué un rôle important dans l’administration de l’Australie pendant la période coloniale.
Vous avez tout à fait raison. D’ailleurs, pendant un certain laps de temps l’église catholique d’Australie était administrée depuis Port-Louis.
Voilà une page d’histoire qu’il faudrait raconter aux Mauriciens. Mais intéressons-nous à votre parcours Tim. Vous êtes né et avez été élevé en Tasmanie…
… c’est ça. Et ensuite j’ai quitté mon île pour aller poursuivre mes études dans le « mainland », plus précisément à Melbourne. J’ai fait des études de psychologie et d’histoire aux universités de Melbourne et de Monach et j’ai obtenu un diplôme en éducation et en psychologie. A partir de là, j’ai commencé à travailler avec le John Mark Ministries. C’est une institution qui a pour objectif d’aider les pasteurs à faire face à leurs responsabilités. Je suis aujourd’hui le directeur de cette institution qui travaille avec des pasteurs et des membres du clergé de différents groupes chrétiens en Australie.
En quoi consiste précisément votre travail ?
Tout d’abord à discuter avec eux pour établir la liste des problèmes auxquels ils ont à faire face dans leur ministère et aussi, souvent, dans leur vie personnelle. Ensuite à leur apprendre à utiliser certains outils psychologique pour faire face à ces problèmes et leur trouver une solution. Il est souvent question de leadership, de réaction aux demandes, de plus en plus pointues des membres de leurs communautés.
Je pensais que les hommes d’église étaient/sont des hommes de savoirs, des leaders qui maîtrisent les outils psychologiques nécessaires pour diriger leurs communautés, les guider. Et là vous êtes en train de me dire que les guides ont besoin d’être guidés ? Vous êtes en train de me dire que ce sont des hommes comme les autres ?
Je vous le confirme : ce sont des êtres humains comme les autres et j’en fais partie. La société contemporaine pose une série de nouveaux défis aux êtres humains dans leur quotidien, dans les relations humaines, familiales et professionnelles. Les problèmes relationnels au sein de la famille, au sein des couples, des entreprises sont de plus en plus importants. La pression sociale enferme les individus dans leurs difficultés et ils arrivent difficilement à s’en sortir, à trouver un interlocuteur. Autrefois, les prêtes et les membres du clergé faisaient cette fonction mais elle était limitée dans le temps. On allait les voir pendant la journée, j’oserais dire pendant les heures ouvrables. Aujourd’hui, avec le téléphone mobile et l’internet, ils peuvent être contactés 24 heures sur 24 et cela a changé les choses. Les fidèles dans la détresse appellent à n’importe quelle heure et s’attendent à ce que leur prêtre soit atteignable et disponible quand ils en ont besoin. Autrefois, on hésitait à faire appel aux membres du clergé après certaines heures. Aujourd’hui, les outils de communication modernes ont changé profondément la nature des relations entre les fidèles et le clergé, et, comme dans d’autres secteurs professionnels d’ailleurs, la limite entre le travail et la vie privée s’amenuise. Essayer d’établir une balance entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle est devenu un des grands problèmes des prêtres à travers le monde.
Est-il plus difficile d’être prêtre aujourd’hui qu’autrefois ?
La réponse est oui. Le prêtre ne doit pas uniquement faire face à la demande, grandissante, pour être disponible et accessible à n’importe quelle heure. La démocratisation de l’accès à l’internet permet désormais aux fidèles de disposer de toutes sortes d’informations, dont des informations religieuses. Les gens sont beaucoup plus éduqués, peuvent être, s’ils le désirent, mieux informés, sont plus exigeants, ont plus de questions sur l’éthique, la moralité, les pratiques professionnelles. Ce sont des sujets qui confrontent les êtres humains et ils ont de plus en plus besoin d’en discuter avec quelqu’un en qui ils ont confiance pour savoir quelle est la bonne attitude à adopter. Pour eux, l’homme d’église est un interlocuteur privilégié à qui on peut dire des choses sur soi qu’on ne dit pas toujours à son médecin sur tous les aspects de sa vie.
Faut-il considérer cette démocratisation de l’accès à l’information, qui peut parfois déboucher sur de la désinformation, comme une bonne chose ?
C’est définitivement une bonne chose pour tout le monde. Cela fait partie des avancées de l’évolution de l’être humain, même si cette avancée comporte des défauts et des erreurs. Cette avancée a également permis aux prêtres de se professionnaliser pour mieux maîtriser certains sujets mais elle leur a également permis de reconnaître les limites de leurs compétences et de leur champ d’action. Ils savent qu’ils ne sont pas des experts en tout et que dans certains cas, leur rôle est de diriger le fidèle vers des professionnels plus qualifiés dans divers domaines. Le prêtre doit savoir s’adapter à cet environnement social en perpétuelle évolution, dans une société de plus en plus multiculturelle, plus difficile à appréhender.
Faut-il considérer un homme d’église comme un professionnel comme les autres ?
Quelque part il l’est. Dans un sens il est devenu un professionnel comme les autres, surtout dans ses relations one to one avec les autres, comme un médecin, un psychologue, un consultant spécialisé ou un avocat. Mais contrairement à ces professionnels, qui laissent leurs dossiers au bureau, le prêtre est également un leader au sein d’une communauté. Il a par conséquent des relations différentes, plus poussées, il est investi d’une responsabilité morale et spirituelle que n’ont pas les autres professions. Il doit construire une relation dans le quotidien avec ses fidèles, régler avec eux différents types de problèmes, les accompagner sur le chemin de la vie. Il est donc, et je reviens à votre question de tout à l’heure, plus difficile d’être un prêtre aujourd’hui. Il y a l’accessibilité qui est plus grande, il y a également le fait que les méthodes modernes de communication donnent accès à beaucoup d’informations d’ordre religieux, ce qui fait que le prêtre doit être plus et mieux informé et répondre parfois à des questions que l’on ne posait pas autrefois, que l’on n’envisageait même pas. Le prêtre ne peut plus être seulement celui qui transmet le dogme, mais doit être préparé à répondre à des questions plus pointues sur les textes religieux, leurs interprétation, et le fonctionnement de l’église.
Quels sont les principaux problèmes et défis auquel le prêtre doit faire face aujourd’hui ?
Le time management, la balance entre sa vie familiale et ses obligations professionnelles, surtout dans les petites communautés, comme c’est souvent le cas en Australie. Tout en étant prêtre, il doit faire face à ses obligations d’époux, de père, de chef de famille. Il doit travailler en équipe alors qu’autrefois il se contentait d’être le chef du groupe incontesté, ce qui peut mener à des conflits au sein du groupe. Son autorité et ses décisions peuvent être remises en question, parfois pour de bonnes raisons. Il faut que tout en étant leader du groupe, le prêtre agisse également comme un simple membre tout en ayant des connaissances sur le travail d’équipe et la gestion des conflits. Ce sont d’ailleurs, avec le time management, les thèmes qui reviennent souvent dans les séminaires.
Est-ce que les prêtres sont débalancés par cette nouvelle manière d’être de leurs paroissiens ?
Certains se sentent un peu… menacés, mais avec les outils dispensés pendant une formation appropriée, plus particulièrement dans le domaine de la psychologie, ils s’en sortent. De toutes les manières le bon prêtre est au service de la communauté et pas le contraire. Ceci étant, ce n’est pas un métier facile dans le mesure où le prêtre doit vivre et travailler avec des personnalités différentes et il doit donc trouver l’approche et le ton nécessaire dans chaque relation « one to one » tout en ne négligeant pas les attentes de la communauté, ne serait-ce qu’en acceptant les invitations à participer à des célébrations familiales. Au contraire d’un médecin ou d’un avocat, l’activité professionnelle d’un prêtre continue après les heures de bureau et ses « clients » sont beaucoup plus exigeants sur son implication personnelle.
Comment fait-on appel à vos services et comment se déroule un de vos séminaires ?
Les responsables des communautés religieuses font appel au John Mark Ministries qui leur envoie quelqu’un qui se déplace pour animer des séminaires. Cette démarche a été entreprise par l’Evêque Ian Ernest et j’ai été désigné pour venir à Maurice. Le séminaire commence par une présentation générale du séminaire et des sujets qui seront abordés. Cette présentation est suivie d’une discussion ouverte avec les participants qui précède l’organisation de groupes de discussion qui permettent aux participants de partager leurs expériences et leurs problèmes. Tout cela nous mène aux discussions « one to one » entre le participant et l’animateur. Les séminaires se déroulent sur une période de cinq jours, de 9 à 17 heures.
Vous êtes en train de me décrire l’organisation d’un séminaire psychologique type.
C’est exact. N’oubliez pas que je suis un psychologue qui travaille avec les prêtres.
Comment ont réagi les pasteurs mauriciens ?
Très positivement. Comme tous ceux qui participent à un séminaire en s’y investissant totalement. Au cours des conversations, j’ai souvent entendu : « vous m’avez raconté l’histoire de ma vie », « vous avez décrit mon ministère. » Ce qui permet de comprendre que dans l’ensemble les prêtres doivent faire face aux mêmes problèmes et questionnements ici et en Australie, où j’anime ce genre de séminaire depuis des années.
Les problèmes sont donc les mêmes ?
Dans l’ensemble ils sont similaires. L’Australie est un pays plus séculaire que Maurice avec des traditions profondément enracinées, bien que nous soyons un pays multiculturel, vous vivez beaucoup plus intensément la multiculturalité que nous. Nous avons beaucoup de communautés et de cultures différentes mais la majorité des Australiens parlent anglais. A Maurice, on passe facilement de l’anglais au français et au créole et probablement dans d’autres langues.
Le séminaire que vous avez animé était également, et je pense que c’est une première, ouvert aux prêtres catholiques.
Vous avez raison. Cela découle d’une collaboration entre nos deux églises chrétiennes. J’ai eu une longue et passionnante discussion avec l’Évêque Maurice Piat qui m’a fait un état des lieux de la situation des prêtres mauriciens et demande d’intervenir sur quelques sujets spécifiques.
Est-ce que les problèmes psychologiques des pasteurs anglicans sont différents de ceux des prêtres catholiques mauriciens ?
Bien que reposant, au départ, sur une base commune, nos églises ont des histoires et des évolutions différentes. La tâche du prêtre anglican est plus compliquée dans la mesure où il a une famille et doit trouver le temps nécessaire à lui consacrer. Je pense que les prêtres catholiques souffrent plus de la solitude et de l’isolement que les pasteurs anglicans dont le problème principal est de concilier la vie de famille avec leur mission. Les prêtres catholiques vivent en communauté, ce qui développe les relations de manière différente, tandis que les anglicans vivent dans une structure familiale avec une femme et des enfants, ce qui fait une énorme différence. Un des problèmes récurrents des prêtres catholiques réside dans le fait qu’ils sont tout le temps en train de donner d’eux-mêmes et n’ont pas suffisamment de temps pour se recharger les batteries, pour leurs propres besoins émotionnels et leurs relations avec les autres.
Quels sont les principaux problèmes des épouses des pasteurs anglicans ?
J’aimerais préciser que dans le cadre du séminaire nous avons également une session réservée aux épouses des pasteurs. Un des principaux problèmes des épouses, c’est que quand le pasteur rentre chez lui après une journée de travail, il a des difficultés à régler les problèmes familiaux. Comme tous les professionnels engagés dans leur activité professionnelle il a tellement donné de lui qu’il ne lui reste pas grand-chose pour sa famille. Il a tendance à laisser la responsabilité des affaires de la famille à son épouse et cela pose problème. Le stress du pasteur rejaillit sur son épouse et sa famille et cela fait monter la pression. C’est un sujet sur lequel nous avons beaucoup discuté ici, pendant le séminaire, et c’est un des problèmes le plus souvent abordés en Australie. Donc, comme je vous l’ai dit, le « time management », la capacité d’établir une barrière entre les activités professionnelles et la vie familiale est un problème important pour le clergé Anglican. Ce problème est tellement important en Australie que des évêques ont mis à la disposition des pasteurs un Mentor avec qui ils peuvent parler de leurs difficultés professionnelles et familiales afin de trouver ensemble des solutions pour s’en sortir. Le travail des Mentors est d’une importance capitale.
Je suis étonné que les pasteurs soient aussi fragiles au niveau psychologique.
Il s’agit plus de capacité de résistance à la pression que de fragilité psychologique. Lors de ma discussion avec l’Évêque Maurice Piat, il m’a suggéré comme thèse pour le séminaire « Les pressions et défis des ministères chrétiens » et nous avons eu une discussion en profondeur sur ce sujet au Thabor.
Est-ce que le thème suggéré par l’Evêque de Port-Louis vous a surpris ?
Pas du tout. La nécessité d’établir une balance entre les vies professionnelles et familiales est une des grandes questions de notre temps et touche toutes les catégories de professionnels, dont les prêtres. On travaille beaucoup plus longuement qu’autrefois et les outils modernes de communications ne vous permettent pas de faire la coupure nécessaire. Ils sont supposés êtres disponibles à tout instant et cette accessibilité est une source de tension et de pression. Il y a par ailleurs le fait que la demande sur des questions de moralité et d’éthique a considérablement augmenté et que les gens veulent une réponse immédiate. Ils veulent savoir si les réponses trouvées sur internet relatives à ces questions sont les bonnes et font donc appel à leur pasteur ou leur prêtre qui sont également des guides en qui ils ont confiance. Il faut réaliser une chose : on demande beaucoup aux hommes d’église et dans pratiquement tous les domaines. On leur demande d’être disponibles, d’avoir la réponse immédiate à des questions compliquées, on leur demande d’être toujours en forme, avec l’esprit clair et la mémoire en parfait état de marche. On demande — et parfois on exige — à des hommes d’église ce que l’on n’oserait pas demander à d’autres catégories de professionnels. Ils ont besoin de se ressourcer, de se reconstituer, de se soigner et de se reposer. La journée de repos une fois la semaine est une chose indispensable dans le quotidien d’un homme d’église pour qu’il puisse faire la coupure et recommencer le lendemain.
J’ai lu qu’un de vos domaines d’interventions est ainsi intitulé « Sexual dynamics and pastoral ministry ». Est-ce que les hommes d’église souffriraient de problèmes sexuels ?
Une fois encore, je vous rappelle que les prêtres sont, au départ, des hommes comme les autres. J’attendais la question qui est malheureusement d’actualité. On ne peut pas parler de l’évolution des églises chrétiennes sans parler de ces pages sombre de leur histoire qui n’ont été que récemment révélées après des années de résistance, sous la pression de l’opinion publique. Vous savez qu’en Irlande, aux Etats-Unis et même en Australie il y a eu des révélations de scandales sexuels impliquant des hommes d’église et des mouvements de jeunes adolescents. Quand les autorités religieuses ont fini par accepter d’ouvrir des enquêtes, on a découvert que la plupart des abus avaient été perpétrés entre 1970 et 1985. Les conclusions du rapport commandé par les autorités catholiques de New York attribuent ces abus à l’explosion de la liberté sexuelle, l’usage de la contraception, la montée de la pornographie et d’une manière de vivre permissive qui ont marqué ces années là dans la société occidentale. Je crois personnellement que c’est un élément important de ces abus, mais pas le principal. Je crois que tout cela est lié au fait qu’avant cette période on ne parlait pas ouvertement de sexualité, que beaucoup ne savaient pas comment cela fonctionnait et que c’était une question éminemment tabou. Depuis, avec la démocratisation de l’information dans tous les domaines, les choses vont mieux et chacun contrôle et maîtrise plus efficacement ses pulsions sexuelles. Les églises ont pris la question au sérieux. Des protocoles ont été établis au sein des églises, sur ce que les prêtres peuvent et ne doivent pas faire, des garde-fous ont été érigés pour éviter que les dérives des années 70 puissent se reproduire. Comme tout le monde les prêtres sont aujourd’hui plus documentés sur les questions de sexualité et je pense que la situation est, en général, bien meilleure qu’elle ne l’était au cours des quinze années entre 1970 et 1985. Ceci étant, il faudra encore beaucoup de travail de recherche pour comprendre ce qui a provoqué ces nombreux abus qui ne sont, en aucun cas, excusables et qui ont ruiné la vie de centaines d’hommes et de femmes à travers le monde. Au cours du séminaire nous avons également abordé la question de la dynamique de l’attraction sexuelle au sein du clergé et des moyens de s’en protéger.
Votre mot de la fin de cet entretien ?
Je voudrais souligner la démarche novatrice de Monseigneur Ian Ernest pour avoir organisé ce séminaire à l’intention des pasteurs de l’église anglicane à Maurice. Je voudrais également souligner la collaboration entre Mgr Ernest et l’Evêque catholique Maurice Piat pour l’organisation de cette activité qui va permettre, j’en suis convaincu, aux pasteurs et aux prêtres de mieux faire leur travail dans leurs communautés et leurs paroisses. C’est une initiative qui doit être saluée.
Ma dernière question : est-ce qu’un séminaire de cinq jours, aussi intenses qu’ils aient été, suffit à régler les problèmes psychologiques des pasteurs et des prêtres ?
Le séminaire est un point de départ d’un travail sur une plus longue durée. Je vais continuer le travail, peut-être en revenant plus tard pour un autre long séminaire. Mais en attendant, je vais rester en contact avec les pasteurs — et les prêtres qui le souhaiteraient — par internet et les autres moyens de communications modernes qui, bien utilisés, peuvent jouer un rôle important dans ce genre de formation.