De Sylvio Michel, certains diraient, et disent probablement, que c’est un entêté et un utopiste dans son inlassable combat pour la mise en place de pleines réparations aux descendants d’esclaves et de coolies à Maurice.
Sa dernière initiative est une grève de la faim au (symbolique) Jardin de la Compagnie (française des Indes), accompagné de ses proches et camarades du mouvement des Verts fraternels. Son combat « entêté et utopiste », toujours non-violent, évoque bien pourtant ceux du mahatma Gandhi et de Martin Luther King.
Cette grève de la faim des VF a débuté quelques jours seulement après que les 15 États membres de la Caricom (Communauté caraïbéenne) eurent porté leurs réclamations de réparations pour l’esclavage colonial à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU.
La Caricom, comptant aussi Haïti et Surinam, anciennes colonies de France et de Hollande, a du coup retenu les services de l’étude juridique anglaise Leigh Day pour intenter une poursuite formelle dans ce dossier contre Londres, Paris et Amsterdam devant la Cour internationale de La Haye.
Crimes contre le Mau Mau et renversement d’Aristide
Cette firme a arraché, plus tôt cette année, près de 20 millions de livres à la Grande-Bretagne en compensation aux victimes des internements, tortures et massacres au Kenya dans la répression de l’insurrection Mau Mau des années 1950.
À noter que les revendications de la Caricom ne sont pas sans rappeler la position d’Haïti sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide, qui a réclamé de la France le remboursement de « la rançon de l’indépendance » – qu’Haïti a été obligé de verser sur près de deux siècles, une somme qui s’élevait à $21 milliards autour de l’An 2000. Cette réclamation a été l’un des facteurs qui ont poussé la France, avec les États-Unis et le Canada, à renverser Aristide en 2004 (après un 1er putsch en 1991).
La réclamation de la Caricom elle-même, arrêtée par consensus après concertation, fait suite à la publication, en février dernier, des fruits de trois années de recherches sur l’esclavage colonial et l’économie britannique menées par une équipe de la University College London (UCL) dirigée par la Professeure Catherine Hall.
onnées des fortunes de l’esclavage, incluant Maurice
Les auteurs du projet, appelé LBS ou « Legacies of British slave-ownership », ont mis en ligne (http : //www. ucl. ac. uk/lbs/) une étonnante banque de données sur les fortunes de familles et de firmes britanniques fondées sur plusieurs siècles d’esclavage colonial.
L’étude est à deux volets : “Legacies of British Slave-ownership”, déjà complété et qui examine l’impact de l’esclavage colonial sur la construction du Royaume-Uni moderne, et “Structure and significance of British Caribbean slave-ownership 1763-1833”, qui se poursuivra jusqu’an 2015, avec des analyses régionales détaillées.
La recherche ne comporte pas un volet sur les Mascareignes, mais en examinant les compensations globales de 20 millions de livres (de 1835, soit quelque 20 milliards de livres en 2013) versées par la Grande-Bretagne aux propriétaires d’esclaves à l’abolition de l’esclavage, le projet LBS a établi la liste d’esclavagistes mauriciens et de sommes que chacun/e a touchées. Ces données sont accessibles dans la banque de données mise en ligne.
Lenteur du suivi de la Commission Justice et Vérité
Le principal grief des Verts fraternels semble porter sur l’extrême lenteur des autorités à mettre en application les recommandations de la Commission Justice et Vérité (CJV) à Maurice, deux ans après qu’elle eut soumis son volumineux rapport, cela au terme de près de trois années d’enquête.
C’est une chose de se faire embobiner par ceux qui ont profité de l’esclavage colonial, métropoles et colons confondus, mais c’est pire quand on se fait poireauter par son propre gouvernement, dirigé de surcroît par le Parti travailliste qui a mené avec succès le dur combat contre le double colonialisme interne et externe de Maurice.
Cette Commission Justice et Vérité était déjà mal nommée au départ. La seule justice, qui n’arrive toujours pas d’ailleurs, ne concerne que ceux qui ont été dépossédés de leurs terres. Quant à la Vérité, elle est restée, pour le moins, très fragmentaire.
La Dre Catherine Boudet, chercheure rompue au décodage de textes complexes, a avoué que, sur les 3000 pages du rapport, il n’était « pas facile de s’y retrouver dans le fouillis des différents volets des propositions », tant elles lui paraissaient « maladroites, voire contradictoires ».
Un défi pour les “nouveaux historiens” de Maurice
La Professeure Vijaya Teelock, qui a été vice-présidente de la CJV, a constaté « avec tristesse » en janvier 2013 que « la réalisation des recommandations se fait lentement ». Selon un quotidien, « elle accuse le comité interministériel (chargé de leur application) de manque d’intérêt », et préconise que ce comité soit élargi à « d’autres personnes plus compétentes et plus crédibles ».
En attendant la Justice, Maurice devrait se pencher avec le plus grand sérieux sur la Vérité, en réunissant par exemple une équipe autour de la Professeure Teelock pour exploiter les filons disponibles grâce au projet LBS du University College London. Elle pourrait s’adjoindre des chercheurs du LBS pour établir le plus clairement possible l’impact de l’esclavage et de l’engagisme coloniaux sur la structure économique et sociale de Maurice.
Maurice n’arrivera jamais ni à la Justice ni à la Réconciliation sans ce travail préalable, qui devrait présenter un beau défi à ceux et celles que Sydney Selvon appelle nos « nouveaux historiens ». Dans mes échanges avec Selvon, et Nandini Bhautoo, sur Facebook, de grands axes d’une « Nouvelle Histoire de Maurice » émergent déjà.
Les « Grands Marrons » et l’Apartheid mauricien
Ainsi, Selvon, qui travaille sur un fonds d’archives hollandaises incluant Maurice, a établi avec certitude que les vrais fondateurs de la société mauricienne sont des esclaves, qu’il appelle, un peu pompeusement, « les Grands Marrons », importés d’Afrique et d’Asie – et non pas les colons d’île de France comme le veut notre mythologie nationale.
Il y a aussi, pour bien comprendre les luttes politiques du 20è siècle, la réalité de « l’Apartheid mauricien » qui a combattu tour à tour le suffrage élargi, le suffrage universel et l’indépendance – et qui veut toujours reprendre le dessus grâce à la continuité de l’apartheid économique malgré la chute de l’apartheid politique en mars 1968.
Ce travail de réévaluation de notre histoire était l’un des grands chantiers incontournables que j’entrevoyais en m’engageant avec le MMM en 1969. Car, pour moi, le MMM était, comme son nom l’indique, un « mouvement » de reconstruction démocratique sur le long terme – pas un « parti » focalisé sur le court terme, sautillant d’élections en élections. Le « parti » a très vite tué le « mouvement ».
L’approche « gradualiste » Ptr/PMSD
J’avais évoqué à l’époque ce devoir de mémoire et de retour sur l’esclavage et l’engagisme avec un militant issu de l’oligarchie, et il en était horrifié. « Ce n’est pas une bonne idée de remuer l’histoire de l’esclavage, ça va nous diviser », murmurait-il, me suivant jusqu’à Montréal en 1970 quand, constatant que le « parti » MMM avait tué le « mouvement » MMM, j’ai décidé d’émigrer au Canada.
Pour l’essentiel, le rapport de forces sociologique de Maurice n’a guère changé, malgré ces 43 années écoulées : alors que les Verts fraternels réclament des réparations pour les descendants d’esclaves et de coolies, le premier ministre travailliste, épaulé par son ministre des Finances PMSD, continuent d’affirmer, comme ils l’ont fait le 1er février dernier, que l’esclavage est derrière nous, que les choses avancent dans la bonne direction, que le gradualisme porte fruit et que « tous peuvent réussir s’ils font les efforts nécessaires ».
Dans cette veine, il n’en manque pas, dans notre culture marquée par une variante du « Syndrome de Stockholm » où les victimes ont intériorisé les discours et les attitudes des colons, pour dire que la demande de réparations équivaut à « un règlement de comptes » ou que réclamer des compensations financières équivaut à « monnayer la souffrance des ancêtres ».
61 ans de réparations allemandes à Israël
Pour rappel, depuis 61 ans, l’Allemagne a versé plus de $90 milliards à Israël, aux familles des victimes et aux survivants de la Shoah, aux juifs réduits à l’esclavage par les nazis, aux juifs spoliés et dont les propriétés, les fortunes, les comptes bancaires ont été pillés ou volés. L’accord cadre de réparations remonte à 1952, et quatre ans plus tard, 87,5 % du revenu du jeune État d’Israël provenait des réparations allemandes.
Ce que cela signifiait pour les Palestiniens est bien sûr une toute autre question !
L’Accord de 1952 a été renégocié et enrichi de plusieurs autres depuis, et Berlin continuera de payer jusqu’à la disparition du dernier survivant de l’Holocauste. Plusieurs fonds spéciaux gèrent l’argent pour compenser les victimes et financer leurs activités.
 Ce qui n’empêche pas Julius Berman, président de la Conférence des réclamations à l’Allemagne, qui demeure toujours en activité, de dire, comme il l’a fait en novembre dernier au New York Times : « Ça n’a jamais été une affaire de sous. Ça a toujours été une affaire de reconnaissance (de responsabilité) ».
Mais, on sous-entend très bien qu’il n’y a rien de tel que des sous pour rendre la reconnaissance palpable, concrète et durable ! Tout comme l’amende que le tribunal inflige au criminel ne saurait être réduite à un simple règlement de comptes.
La longue lutte des frères Michel et des Verts fraternels s’inscrit dans ces grands courants de l’Histoire. Elle prend d’autant plus d’ampleur que l’hégémonie des anciennes puissances colonialistes d’Europe n’est plus ce qu’elle était. Elle décline face à la montée du Sud global, et aussi face à l’activisme croissant de vastes secteurs des sociétés civiles du Nord global pour rendre justice aux victimes et pour rééquilibrer les relations entre humains.
Ce n’est probablement pas pure coïncidence si, quand en 2010 je l’ai rencontré, Sylvio Michel habitait la rue Ratsitatane, à Stanley ! Et de là au Jardin de la compagnie, où trône toujours la statue d’Adrien d’Épinay, il n’y a qu’un pas – mais quel pas, Grand Dieu !