Depuis cinq mois, un nouveau dynamisme s’est installé à la Résidence Sir Gaëtan Duval à Grande Rivière Nord-Ouest (GRNO). Grâce au soutien de la ENL Foundation, les enfants de la localité ont droit à un accompagnement scolaire et au service d’une psychologue clinicienne. Ce projet est venu créer un véritable élan de solidarité dans la communauté. Jeunes et adultes s’activent pour permettre aux enfants de réussir leur parcours scolaire. Désormais, GRNO veut aussi inscrire son nom dans l’histoire du pays et voir émerger des petits champions comme ailleurs. En pleine période d’examens, on met les bouchées doubles pour que les enfants passent leurs épreuves dans de meilleures conditions. Mais le mot d’ordre est que l’apprentissage doit être un plaisir et non une contrainte.
Penché sur son cahier, Leroy reproduit le dessin du système solaire. « Kan soley tourn otour Later, lerla enn parti pei gagn lalimyer ek lot parti fer nwar », explique-t-il. Le jeune élève de Std IV a bien retenu la leçon du jour. Cela l’aidera certainement pour son papier d’histoire-géographie qui doit avoir lieu le lendemain.
Comme d’autres petits camarades, Leroy bénéficie du programme d’accompagnement scolaire mis en place par la Demo Act Youth Association et la ENL Foundation. Cet encadrement offre un nouvel espoir aux jeunes du quartier, dont une bonne partie éprouve des difficultés d’apprentissage.
Virginie Bissessur-Corsini, psychologue clinicienne, est engagée par la ENL Foundation comme responsable de ce projet. Un programme similaire a été mis en place à Jonction, Pailles, avec 20 enfants. Celui de Résidence SGD comprend 60 enfants. « L’objectif de cet accompagnement est d’apporter un soutien scolaire aux enfants en leur accordant une attention individuelle et en s’appuyant sur des méthodes d’apprentissage non académiques », explique Virginie Bissessur-Corsini.
Treize bénévoles de la Résidence SGD ont été formés par la psychologue pour appliquer cette nouvelle approche dans le programme d’accompagnement scolaire. « Ce n’est pas comme dans une classe classique avec la leçon au tableau. Nous suivons le programme de l’école en expliquant les notions de base des différentes leçons individuellement à chaque enfant. »
Virginie Bissessur-Corsini explique que lorsque l’enfant comprend sa leçon, cela lui évite d’avoir à la répéter par coeur, comme c’est souvent le cas. De même, il est recommandé aux encadreurs de ne pas corriger les fautes et surtout, ne jamais mettre des croix. « Autrement, l’enfant apprend sous contrainte. Il se sent obligé de bien faire pour avoir une bonne note ou passer ses examens. Or, notre but est de faire de l’apprentissage un plaisir. »
Ainsi, lorsqu’un enfant apporte son cahier avec des fautes, l’encadreur l’aide à récapituler la leçon afin qu’il trouve la bonne réponse de lui-même. Pour cela, l’accompagnement se fait en petit groupe.
Après cinq mois de cours, Virginie Bissessur-Corsini dit constater avec satisfaction que beaucoup d’enfants ont fait des progrès. « Il y a une nette amélioration dans les notes de l’école en comparant le premier et le deuxième trimestre. »
Pour récompenser les enfants de cette bonne performance, une sortie à l’Île-aux-Aigrettes a été organisée. Cette excursion était à la fois un moment de détente et une sortie éducative. D’autre part, elle servait de motivation pour inciter les enfants à faire encore mieux.
Repérer les enfants à problèmes
Toutefois, il y a des cas particuliers, où tout doit être recommencé à zéro. « Je suis étonnée de voir des enfants de 4e ou de 5e qui ne savent même pas écrire leur nom. Je me demande comment on peut laisser des enfants dans cette situation monter en classe. » Souvent, les enfants avec un tel retard d’apprentissage viennent de familles en difficultés. Mais pas seulement. « Il y a aussi des cas où les enfants sont dyslexiques ou ont des problèmes de vision. » La plupart du temps, le problème n’est pas repéré parce que l’enfant se contente de copier sur son voisin. « Avec une classe de 30 élèves ou plus, il est difficile pour l’enseignant d’identifier tous ces problèmes. Ou alors, ils n’ont pas les moyens nécessaires. »
La présence de la psychologue dans ce projet prend alors toute son importance. Lorsqu’un enfant éprouve des difficultés, un diagnostic est réalisé, afin de savoir d’où vient le problème. C’est ainsi que des enfants dyslexiques ont été repérés dans le groupe de la Résidence SGD. Virginie Bissessur-Corsini estime qu’il est même nécessaire de faire appel à un orthophoniste. Souvent, les enfants accumulent ainsi des échecs. On leur colle des étiquettes, sans savoir qu’ils ont un réel problème.
Notre interlocutrice relate le cas de cette fille qui écrit toujours un “o” à tout ce qu’on lui demande. Elle est actuellement en 4e et personne n’était au courant de sa situation auparavant. « Comment peut-on laisser monter une enfant comme cela dans les classes supérieures sans prévenir les parents ? » se demande la psychologue.
Avec les enfants dans cette situation, Virginie Bissessur-Corsini estime qu’il faut mettre de côté le programme scolaire et s’adapter à l’enfant. « Il faut d’abord identifier quelles sont les difficultés de l’enfant et travailler par rapport à cela. » Pour un enfant qui ne sait pas lire, par exemple, la psychologue adopte une approche participative. « Au lieu de lui dire que “b-a” fait “ba”, je lui demande de me dire des mots commençant par le son “ba”. À partir de là, il apprendra à écrire et lire les mots qu’il a lui-même trouvés. »
Créativité et jeu
Pour les plus jeunes, la psychologue préfère jouer sur la créativité. Différentes activités sont ainsi élaborées où l’enfant joue et crée, tout en faisant son apprentissage. Virginie Bissessur-Corsini insiste une nouvelle fois sur le fait que l’apprentissage doit être un plaisir et non une contrainte.
Même avec les plus grands, il faut parfois passer par le jeu pour les aider à mémoriser certains concepts. Cela s’applique particulièrement pour les mathématiques. « Nous faisons, par exemple, des labynombres. C’est comme un labyrinthe, mais il faut faire des opérations mathématiques pour s’en sortir. Ainsi, l’enfant fait des additions et des soustractions tout en jouant. »
Pour les langues, des mots croisés sont utilisés. Ici, on traite de domaines de la vie courante comme les fruits et légumes, les moyens de transport ou les différentes parties du corps. Au fur et à mesure qu’on trouve des mots, on met une image à côté du mot. « L’apprentissage de la lecture est très important. Autrement, l’enfant ne comprend rien lorsqu’il doit répondre à une question. »
Pour cela, Virginie Bissessur-Corsini dit accorder tout le temps nécessaire aux enfants pour qu’ils mémorisent les mots. « Parfois on passe une demi-heure à écrire 10 ou 15 mots. Avec les plus grands, ceux de 4e, 5e et 6e, on les fait aussi lire à haute voix, dans la classe et à la maison. »
La psychologue ajoute que lors de tels exercices, on sait tout de suite qui sont les enfants qui ont l’habitude de la lecture ou dont les parents leur achètent des livres. « Il est important que les parents démontrent leur intérêt pour ce que font leurs enfants. Dix minutes par jour suffisent pour jeter un coup d’oeil au cahier de l’enfant ou lui demander ce qu’il a fait à l’école aujourd’hui. »
La plus grande force du programme d’accompagnement scolaire réside sans doute dans l’implication de la communauté de la Résidence SGD. « Les bénévoles connaissent le background de chaque enfant, cela nous permet de nous adapter au contexte. Ils sont aussi le lien entre les parents et nous. Sans eux, le projet n’existerait pas. »
Solidarité
Faute d’endroit, les cours se tiennent à l’école maternelle de Lisebye Cotte, une habitante du quartier. Ainsi, chaque après-midi, après s’être occupée des tout-petits pendant la journée, cette dernière accueille les grands chez elle. L’accompagnement scolaire concerne les enfants de Std I à VI. « Ici, beaucoup d’enfants éprouvent des difficultés à l’école. C’est pour cela que je n’ai pas hésité à mettre mon école à la disposition du projet. C’est pour le bien des enfants. Je veux les aider à progresser. »
Il faut dire que Lisebye Cotte est une personnalité incontournable de la localité. La plupart des enfants, jeunes et adultes, de la Résidence SGD, ont été à l’école maternelle chez elle. C’est là qu’on se retrouve souvent pour faire un brin de causette, ou pour partager une petite douceur. « Il règne une ambiance très conviviale ici. Je me sens bien accueillie et très à l’aise », témoigne Virginie Bissessur-Corsini.
La psychologue raconte qu’il n’est pas rare qu’elle soit abordée en chemin par des habitants de la localité qui lui demandent : « Ou mem ki psikolog la ? Mo ena enn problem avek mo zanfan. » Elle se fait alors un plaisir de s’arrêter pour discuter avec les personnes.
Les parents dont les enfants suivent le programme d’accompagnement scolaire, eux, ont la chance de rencontrer la psychologue une fois par mois. « Nous faisons ensemble l’évaluation du progrès de leurs enfants dans le programme comme à la maison. J’en profite pour donner quelques conseils aux parents sur comment mieux accompagner leurs enfants et aussi, comment établir le dialogue sur d’autres sujets. »
Maryline et Dorine sont de ceux-là. Les deux mamans se disent satisfaites de voir à quel point leurs enfants sont intéressés par les classes d’accompagnement scolaire. « C’est une chose formidable que nous n’avons jamais vue dans le quartier. Grâce à ce programme, nos enfants sont en train de faire des progrès. »
Ce qui est d’autant plus intéressant ici, c’est que ce ne sont pas uniquement les adultes qui encadrent les enfants, mais aussi les jeunes. Joanita et Mary-Jane sont respectivement en Form V et IV. Même si elles ont leurs propres études et sont en pleine période d’examens, elles tiennent à apporter leur contribution au projet. Mary-Jane s’arrange pour réviser ses leçons pendant la soirée, alors que Joanita, elle, se réveille à 4 h du matin pour cela. « Je ne trouve pas cela dur car je suis contente de mettre mes connaissances au service des enfants. Je parviens à m’organiser pour mes propres révisions. »
Permettre de rêver
Toute cette volonté force le respect, dit Virginie Bissessur-Corsini, émerveillée devant ces personnes se dévouant autant pour leur quartier. Et il ne s’agit pas que de femmes. Les hommes s’y mettent aussi. Sancho Joséphine est le vice-président de la Demo Act Youth Association, qui travaille en partenariat avec la ENL Foundation pour la réussite du projet. « C’est un rêve qui se réalise aujourd’hui. Depuis longtemps, nous attendions une telle initiative dans notre quartier. Maintenant, Résidence SGD pourra aussi produire ses stars comme ailleurs. »
Ivan est un autre jeune homme qui se dévoue pour les enfants de la localité. Il avance qu’il a préféré s’engager dans un tel projet au lieu de rester à ne rien faire à la maison. Aucun projet ne peut réussir sans le dévouement de la communauté, ajoute pour sa part Virginie Bissessur-Corsini. Pour le reste, les habitants de la Résidence SGD peuvent compter sur le soutien de la ENL Foundation. Outre le service de la psychologue, celle-ci offre aussi le matériel scolaire et le service d’autres spécialistes. « Nous allons faire venir un bus dentaire et un ophtalmologue pour prendre soin de la santé dentaire et la vision des enfants. »
Forts de cette belle expérience d’accompagnement scolaire, les habitants de la localité veulent maintenant lancer une école de musique pour les jeunes, ainsi qu’une école des parents. Tout cela pour permettre à la Résidence SGD de sortir de l’exclusion. Cette détermination de s’en sortir s’accompagne de la nouvelle appellation du quartier, autrefois connu comme Cité Mauvilac. « Parfois, quand vous dites que vous habitez dans une cité, les gens ont des préjugés sur vous. Le changement de nom sera sans doute une bonne chose, surtout pour nos jeunes en quête d’un emploi », dit Lisebye Cotte.
Sancho Joséphine est lui d’avis que les jeunes de la Résidence SGD doivent s’inspirer de la grande personnalité qui donne son nom à la localité. « Cela doit les inciter à devenir des grands eux aussi. »