Marmite en fonte, bidon de lait, moule à « poutou », réchaud à alcool, fer à repasser à charbon, poissonnière, bassine… Il y a quelques dizaines d’années, les artisans mauriciens, influencés par les nécessités de la vie de l’époque, donnaient naissance à des objets populaires qui ont rendu service à des générations de femmes au foyer. Ces ustensiles de cuisine d’autrefois, tout comme d’autres objets d’usage courant, ont aujourd’hui encore des adeptes tels que Sonalee et Vishnu Deonanan. Ce couple de Curepipe Road nous propose de découvrir les traditions mauriciennes d’antan à travers une riche collection d’objets utilitaires.
Sonalee Deonanan est tombée dans la marmite depuis sa tendre enfance. Ses parents cuisinaient avec les mêmes ustensiles qu’employaient ses grands-parents. Aujourd’hui encore, ce sont les mêmes objets qu’elle préfère utiliser et, chez elle, sa cuisine ne s’est pas modernisée. « J’utilise toujours marmites et casseroles en fonte. La saveur des aliments est renforcée par la cuisson dans ce type de récipients. Le goût est très particulier. Et ils offrent, de plus, de nombreux bienfaits pour la santé car ils sont composés de fer », assure-t-elle. Et pour la cuisson du poisson, elle a une préférence pour la poissonnière, récipient de forme rectangulaire dans lequel « on dépose le poisson tout entier avant de tranquillement le laisser cuire ». Les objets artisanaux ne trônent d’ailleurs pas que dans la cuisine. Chez les Deonanan, le courrier arrive dans une boîte aux lettres en aluminium, et les oiseaux sont nourris dans des mangeoires faites dans le même matériau.
Les ustensiles de cuisine ou les autres objets usuels anciens, Sonalee Deonanan ne les a malheureusement pas hérités de ses parents, mais les a pour la plupart achetés de collectionneurs ou de personnes souhaitant s’en débarrasser. Une pièce d’abord, puis une deuxième, et elle ne s’est plus arrêtée. Grâce à ses nombreuses trouvailles, elle a même pu, au fil des années, rassembler une riche collection. Ainsi, dans son local situé à côté de la pharmacie Pierre Simonet à Curepipe Road, on peut retracer presque un siècle d’histoire… Bidon de lait, réchaud à charbon, « caraille la fonte », arrosoir, fer à repasser à charbon, balance, tirelire en aluminium, ou encore une lampe vieille de plus de cent ans : accessoires de toutes sortes sont disposés sur les étagères ou à même le plancher. À ceux-ci viennent s’ajouter le fruit du travail de son époux Vishnu, lui-même ferblantier de profession : divers récipients de cuisine, poêles, tirelires ou vases.
« Tous ces objets représentent la sueur de nos grands-parents. Nous voulons conserver cette tradition. C’est surtout la préservation de ce patrimoine qui me motive. Je ne veux pas qu’il se perde », explique Sonalee. « Les donner un jour à mes enfants, c’est faire perdurer cette tradition. Ces objets sont porteurs de souvenirs et les offrir, c’est non seulement faire le lien entre les générations, mais aussi rappeler à mes enfants d’où ils viennent. »
Dans sa boutique, Sonalee se partage entre ses deux passions que sont la collection d’objets anciens et les vêtements orientaux. Elle est également créatrice de mode, souligne-t-elle. Sonalee Deonanan a commencé à rassembler les objets d’antan avant même qu’elle ne se marie avec Vishnu. S’il y a autre chose que les sentiments pour les unir, ce serait certainement cette passion commune pour les objets d’autrefois. Vishnu, lui, fabrique ou redonne vie aux objets oubliés, dans une ruelle adjacente. Malgré les innovations apportées par la modernisation, ils ont voulu arrêter le temps pour rester immergés dans une époque lointaine qui les émerveille et, surtout, les satisfait amplement.
Leur clientèle est surtout constituée de personnes âgées, de ceux qui essaient par tous les moyens de conserver un morceau de leur passé, de leur histoire ou de leur vie. Ils ont chez eux des objets parfois les plus banals du quotidien, imprégnés d’odeurs d’autrefois. Yusoof Auckloo, accompagné de son épouse Sahela, nous montre le réchaud à alcool qu’il vient tout juste d’acquérir et qui porte l’étiquette « Métiers d’art ». « Le réchaud à alcool est un petit outil de chauffe, très économique et durable. Son dispositif est souvent d’un grand dépannage et, de plus, un litre d’alcool peut durer très longtemps. À l’époque où je travaillais, je pouvais porter le petit réchaud avec moi pour réchauffer mon thé. Et aujourd’hui encore, nous l’utilisons toujours, surtout en temps de cyclone », explique le septuagénaire. Le principe est simple : il suffit de verser une petite quantité d’alcool dans la coupelle avant de l’allumer avec une allumette, et le tour est joué.
Il y a trente ans à Maurice, ces objets du quotidien dépendaient encore du talent des artisans locaux. Chez le ferblantier Vishnu Deonanan, ce savoir est transmis de génération en génération. Dans l’actuelle course folle aux progrès technologiques, il est bon de partir sur les traces des anciens pour comprendre comment ils travaillaient. C’est à ce voyage dans le temps que Vishnu Deonanan nous invite en nous proposant une visite de son atelier, où travaillait avant lui son père, Chand. « J’ai commencé à travailler avec mon père dans l’atelier à l’âge de 13 ans », se souvient-il.
Outre les objets et les accessoires du quotidien, Vishnu réalise également des meubles ou des portails en fer forgé. Suspendue dans son atelier, toute la collection d’outils de son père est mise à l’honneur : tranche, cisaille, marteau à bec, fer à souder, enclume, gouge, etc. « Ma vie a toujours été plongée dans la ferblanterie », dit-il. «Alors, donner une nouvelle vie à des objets, c’est du bonheur pour moi. Cela fait plaisir de les voir revivre. »
Gagnant du concours Métiers d’Art organisé par le Rotary Club en 1987, Vishnu a conservé ce nom pour raconter l’histoire de ces pièces et leur redonner une âme. Celles-ci, souvent rares ou précieuses, ont bien plus qu’une valeur pécuniaire aux yeux de Sonalee et de son époux. Si ces derniers continuent de chiner tout ce qui peut ressembler à une « machine à remonter le temps » afin de leur donner une nouvelle vie, Vishnu constate en revanche que la ferblanterie « est un métier qui tend à disparaître… »