Cuban journalist of independent media El Estornudo, Monica Baro, writes on her laptopat her home in Havana, on January 23, 2020. - Cuban independent media broadcast exclusively online since they are considered illegal on the island, but have beene award-winners abroad: El Estornudo (The Sneeze) won a Gabo Award in 2017, Barrio Journalism won a Spanish environmental in 2018, and El Toque (The Touch) won a journalism award online in 2019. (Photo by YAMIL LAGE / AFP)

L’enquête de Monica Baro sur des cas de saturnisme à La Havane lui a valu un prestigieux prix latino-américain de journalisme. Mais le site pour lequel elle écrit est bloqué à Cuba, où le gouvernement voit d’un oeil suspect les médias indépendants.

Deux ans sur le terrain, six mois de fact-checking: derrière la publication de son article sur le site Periodismo de Barrio, une course de longue haleine.

« Dans un contexte moins hostile, cette enquête aurait peut-être pu être faite, rédigée et vérifiée en un an, mais ici tout est beaucoup plus compliqué », explique la reporter de 31 ans, sur le canapé de son appartement havanais qui lui sert aussi de bureau.

Quand elle a entendu parler, en 2016, d’intoxication au plomb dans le quartier populaire de San Miguel del Padron, Monica Baro est allée rencontrer les habitants. Beaucoup avaient peur, les informations étaient rares, confuses.

La plupart des sources officielles refusaient de lui parler. Pour internet, elle devait se connecter au wifi public à 2 dollars de l’heure. Et toujours cette possibilité d’être suivie, harcelée, menacée.

Dans ce pays classé 168e sur 180 pour la liberté de la presse par Reporters sans Frontières (RSF), le journalisme indépendant est illégal aux yeux de l’Etat même s’il est toléré, du bout des lèvres.

Les efforts de la journaliste, qui travaille désormais pour un autre site, ont payé: elle a reçu en octobre à Bogota un prix Gabo (Gabriel Garcia Marquez), l’un des plus reconnus du continent.

– « Vision biaisée » –

Diffusés exclusivement en ligne, les médias indépendants cubains brillent à l’étranger depuis quelques années: en 2017 un prix Gabo pour El Estornudo, en 2018 un prix espagnol dans l’environnement pour Periodismo de Barrio, en 2019 un prix du journalisme en ligne pour El Toque.

Mais à quel prix. Le 16 janvier, le directeur d’un portail officiel d’informations a publié sur internet une liste de 21 médias non officiels, dénoncés comme des « plateformes pour le rétablissement du capitalisme à Cuba ».

Deux jours plus tard, plusieurs de ces sites étaient temporairement inaccessibles sur l’île. Certains étaient déjà bloqués de façon permanente.

Le gouvernement socialiste les assimile au journalisme d’opposition, pratiqué par des sites généralement gérés depuis Miami, et les accuse d’être financés par le gouvernement américain. La fameuse liste des 21 mélangeait les deux genres.

« Les médias indépendants n’existent pas, ni à Cuba ni, je crois, nulle part dans le monde », affirme le journaliste de l’hebdomadaire officiel Trabajadores Francisco Rodriguez Cruz, 49 ans.

Ce sont des « médias dépendants de l’extérieur » dont « très souvent (la) vision trop biaisée ne privilégie que les éléments critiques de la réalité cubaine », poursuit-il. « C’est facile (…) dans une société comme la nôtre, sous embargo du gouvernement américain (depuis 1962, NDLR) et avec de multiples difficultés économiques ».

– Troisième voie –

Nés pour la plupart lors de la détente entre Cuba et les Etats-Unis (2014-2016) et portés par l’arrivée de l’internet mobile fin 2018, ces nouveaux médias ont pour ambition affichée de trouver une troisième voie, dépouillée de toute idéologie, entre presse d’Etat et d’opposition. Ils ont profité de la courte ouverture pour oeuvrer plus librement.

Financés, selon les cas, par une fondation suédoise, des ambassades européennes (Norvège, Pays-Bas, etc), une ONG britannique, une radio néerlandaise, ils comptent dans leurs rédactions une dizaine de jeunes reporters passés par les mêmes bancs de l’université de journalisme que leurs camarades entrés dans les médias d’Etat.

Un choix assumé. Si leur salaire peut être trois à quatre fois supérieur –ce qui leur vaut des critiques–, ils dépendent de l’arrivée des fonds étrangers, souvent vivent modestement, en travaillant chez eux avec leur propre matériel, sans certitude sur l’avenir de leur publication.

– Touche-à-tout –

Leur credo, c’est de toucher à tout avec les standards internationaux, de couvrir des sujets jusque-là négligés par la presse officielle, environnement, violences conjugales, bien-être animal, etc.

Sur leurs sites, on peut lire une enquête sur l’état de délabrement des logements de La Havane après le décès de trois fillettes écrasées par la chute d’un balcon, un projet multimédia sur « les visages de la sécheresse » à Cuba, un reportage sur les grands projets hôteliers du pays.

Ils « montrent une autonomie saine pour réaliser un journalisme responsable dans le contexte de l’île, même si effectivement l’autonomie d’un média est toujours relative », observe Abel Somohano, universitaire cubain qui écrit au Mexique une thèse sur le sujet.

Leur objectif? « Défendre leur possibilité d’exprimer ce qui ne se voit pas dans le discours des médias officiels ».

Le président Miguel Diaz-Canel déplorait en 2018, dans un entretien à Telesur, « l’excès d’apologie » des médias d’Etat, pas toujours « capables de refléter certains thèmes ».

Mais, dans un climat à nouveau tendu avec Washington, la méfiance à l’encontre des médias indépendants redouble.

Pour chaque reportage la discrétion est la règle, surtout en province: « Si tu sors de La Havane, les mécanismes de la Sécurité de l’Etat (les services de renseignement cubain, NDLR) fonctionnent à la perfection et te repèrent », raconte José Jasan Nieves, rédacteur en chef de El Toque, 32 ans. « Tu entres dans un village pour faire un reportage et tu termines arrêté et expulsé ».

« Tu dépends de la volonté d’une source de te donner des informations (…) parce qu’elle ressent de la sympathie pour toi ou qu’elle a une vision de l’information très ouverte, ce qui est exceptionnel à Cuba » où la population craint généralement de parler ouvertement aux médias non officiels, souligne Monica Baro.

La pression va plus loin: une cinquantaine de journalistes, blogueurs et militants cubains ont récemment réclamé dans une lettre ouverte la « fin de la répression » et du « harcèlement » des autorités à leur encontre.

Ils y évoquent « des détentions arbitraires et des incarcérations, des fouilles de logements, la confiscation d’équipements, des interrogatoires ». Ou encore « une présence au pied du domicile pour empêcher la couverture de l’actualité », comme cela a été le cas pour une dizaine d’entre eux le 10 décembre, journée internationale des droits de l’homme.

« Cuba Posible », le blog d’intellectuels indépendants le plus important de Cuba, a dû fermer en 2019, dénonçant des pressions qui ont miné son réseau de collaborateurs et lui ont coupé tout accès aux financements.

– « Place assiégée » –

« Dans un contexte où l’agressivité américaine ne cesse d’augmenter, (le gouvernement) renoue avec la mentalité de place assiégée », analyse José Jasan Nieves, comme le démontrent les récentes arrestations du dissident José Daniel Ferrer ou du journaliste du média d’opposition Cubanet Roberto Quiñones.

Ce regain de fermeté vis-à-vis de la dissidence fait du journalisme indépendant une « victime collatérale », regrette José Jasan. Car pour l’Etat, « un journaliste indépendant d’un média alternatif est comme un opposant politique, donc il lui applique les mêmes outils de contrôle ».

Maykel Gonzalez, directeur de Tremenda Nota, 36 ans, a été arrêté trois fois ces dernières années. Il reçoit régulièrement des appels de la Sécurité de l’Etat, subit chantages et menaces en ligne. Début décembre, alors qu’il s’apprêtait à partir pour l’Europe, il a appris son interdiction de sortie du territoire.

« Pour eux, nous sommes des contre-révolutionnaires », soupire-t-il. « Certains jours, je me réveille très découragé ». Il évoque un ami qui a fait le choix de travailler dans un média officiel pour « avoir une vie tranquille ».

Des confrères ont déjà abandonné la bataille et quitté le pays. Aujourd’hui, « il y a plus de peur, plus de départs », constate Monica Baro. « Tout le temps, je me demande si je dois partir, si je n’en ai pas marre. Pour moi, ce serait plus simple d’aller raconter des histoires ailleurs ».

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