Il était porté manquant, avec sa mère, pendant trois jours. Ally Peerboccus dit avoir vécu des moments très éprouvants à La Mecque. Il confie que c’est après avoir attendu pendant deux heures sous un soleil ardent que des pèlerins ont commencé à se bousculer pour s’abriter sous les chapiteaux. Dans la panique, c’était du « chacun pour soi », certains n’hésitant pas à marcher sur les autres pour sauver leur peau. Sa mère s’est retrouvée avec six côtes cassées. C’est avec difficultés qu’elle se remet de ses douleurs et de ses émotions.
Au premier jour de la bousculade meurtrière à Mina, une quinzaine de Mauriciens étaient portés manquants. Parmi eux : Ally Peerboccus et sa mère Jamila, 76 ans. Rentrés au pays dimanche dernier, ils se remettent peu à peu des événements difficiles de La Mecque, tout en ayant la satisfaction d’avoir pu accomplir leur devoir. « Si nous sommes là, c’est par la grâce divine. Dieu n’avait pas encore besoin de nous », confie le père de famille de Vallée-Pitot.
Comment s’est-il retrouvé là, alors que les autres groupes de Mauriciens attendaient encore leur tour ?? « Il faisait très chaud et certains n’en pouvaient plus d’attendre. Ils ont préféré sortir pour accomplir leur pèlerinage et revenir à l’hôtel. » Ce dernier confie que, pour les rituels de Mina, des chapiteaux sont mis à disposition des différents groupes. Les pèlerins avaient le choix de revenir au chapiteau pour y passer la nuit ou rentrer à l’hôtel. « La dernière étape du pèlerinage se trouvait sur le chemin de l’hôtel. Il faisait très chaud et passer la nuit sous le chapiteau aurait été très difficile, surtout pour ma mère. »
C’est justement sur le chemin du retour que la bousculade s’est produite. « À un certain moment, on n’avançait plus. Nous avons appris par la suite que les routes étaient fermées, car un Prince devait passer par là. Nous sommes restées là à attendre, pendant deux heures… Avec la chaleur tapante, certaines personnes ont commencé à se sentir mal. J’ai vu des gens changer de couleur. Surtout des Arabes de teint clair qui devenaient pourpres… D’autres tremblaient, d’autres encore se sont évanouis. À mon avis, beaucoup de personnes sont mortes à cause de la chaleur. »
Chacun pour soi
C’est dans ces conditions extrêmes, poursuit Ally Peerboccus, que la bousculade s’est produite. Certains ont commencé à élever la voix. En l’absence de représentants de l’autorité, le désordre a commencé à s’installer. Les gens ont cherché à s’abriter sous les chapiteaux dressés des deux côtés de la route. « Ces chapiteaux ne peuvent contenir que 100 personnes chacun. D’où la bousculade. Tous voulaient s’y réfugier et ceux qui y étaient déjà ne voulaient pas laisser entrer les autres, car c’était rempli. »
Dans ce désordre, Ally Peerboccus s’est retrouvé à terre en deux occasions. Sa mère également. « J’ai eu le temps de protéger ma maman. Étant parvenu à me relever, je l’ai prise dans mes bras pour la sortir de la foule. J’ai demandé de l’aide, mais dans la panique c’était du “chacun pour soi”. J’ai vu des gens qui tombaient et d’autres qui leur marchaient dessus comme si de rien n’était. Chacun voulait sauver sa peau », confie-t-il, encore marqué par les événements.
Notre interlocuteur avoue avoir dû se montrer ferme lui aussi pour pouvoir rester en vie. Finalement, des Comoriens ont accepté de l’aider à placer sa mère sous un chapiteau. « Cependant, ils n’ont pas voulu m’aider moi. J’ai dû me débrouiller. Ce n’est qu’après quatre ou cinq heures que finalement les secours sont arrivés. J’ai dû moi-même aller chercher un brancard pour transporter ma mère. »
Conditions traumatisantes
Les Peerboccus n’étaient pas au bout de leur peine pour autant. Une fois arrivés à l’hôpital, c’était le cafouillage total. « Nous avons changé d’hôpital trois fois. Dans les deux premiers, je dois avouer que nous n’avons pas eu les soins nécessaires. J’ai rencontré une femme sur place, qui m’a conseillé de ne pas quitter ma mère un seul moment car je risquais de la perdre. Effectivement, après m’être absenté un court instant, on l’avait déplacée. Il a fallu attendre d’être dans le troisième hôpital pour recevoir les soins appropriés. C’est là que j’ai appris qu’elle avait six côtes cassées. »
Sans moyen de communication, Ally Peerboccus dit n’avoir pu entrer en contact avec sa famille ni avec la délégation mauricienne. Il devait même craquer devant les conditions éprouvantes. « J’ai pleuré pendant trois jours… J’étais à bout, je me suis même évanoui deux fois. »
Il a fallu attendre que sa mère soit en sécurité pour qu’Ally Peerboccus puisse quitter l’hôpital et donner des nouvelles à la famille. « Après un jour, je voulais quitter l’hôpital pour donner signe de vie, mais on ne m’a pas laissé sortir. Quand je suis retourné, j’ai appris qu’on nous cherchait, qu’on croyait que nous étions morts… J’ai alors emprunté un téléphone pour rassurer ma famille. »
Ces conditions traumatisantes mènent notre interlocuteur à dire qu’il n’est pas facile actuellement, de laisser des personnes âgées accomplir le hadj seules. « Si je n’étais pas là pour m’occuper de ma mère, elle n’aurait peut-être pas été sauvée. Je conseille de ne pas laisser partir les personnes âgées seules ou même avec d’autres personnes âgées de la famille. »
Ally Peerboccus affirme tout de même être satisfait d’avoir pu accomplir le pèlerinage en dépit des conditions difficiles. Il partage sa tristesse pour ce qui s’est passé avec les familles Janoo et Nujurally. « Nous n’avions pas de contact avec les Janoo. Je les ai vus comme ça, dans le groupe. Par contre, les Nujurally étaient à côté de notre chambre. Lors de la bousculade, le fils a tout perdu… »