« Je peine à croire que je suis encore vivant ! « , s’exclame les yeux humectés de larmes Sanjay Ramdhayan, 37 ans. Il est parmi les rescapés du grave accident meurtrier de Sorèze du vendredi 3 mars. Mais la famille d’Adeellah Emambokus, âgée de 29 ans et en état de huit mois de grossesse, lui sera toujours reconnaissante pour son geste des plus protecteurs au plus fort du drame. Il avait retenu cette passagère par ses épaules lui épargnant autant que possible des secousses trop violentes et dangereuses pour son état de santé. Sanjay Ramdayan, Cargo Operations Officer à l’aéroport, réalise encore à peine la portée de cette réaction de protection spontanée alors que la Blue Line de la Corporation Nationale de Transport (CNT), immatriculée 4263 AG 07 entamait sa course folle vers le désastre.
Revenant d’une séance de prière au Ganga Talao, hier après-midi, Sanjay Ramdayan, revoit de nouveau ces scènes relevant de l’horreur. « Je ne saurai dire ce que j’ai ressenti. Au début, je croyais que le receveur demandait au passager de se réfugier à l’arrière car ils étaient assis sur les sièges réservés aux handicapés, sous peine d’essuyer une contravention », confie-t-il.
Mais à peine avait-il réalisé la gravité des instructions du receveur d’autobus, que le drame se jouait en direct. « J’ai pris conscience que le bus allait s’écraser. J’ai pensé que le chauffeur allait vers un terre-plein mais en amorçant le virage de Sorèze, il s’est retrouvé face au rond-point. Le bus a cogné contre le caniveau avant de faire des tonneaux. Le chauffeur Deepchand Ganesh a fait tout ce qu’il a pu. Il est le véritable héros », raconte-t-il.
Avant qu’on en arrive là, Sanjay Ramdayan raconte qu’il avait encouragé les passagers debout et ceux des cinq premières rangées à bouger vers l’arrière du bus comme l’avait demandé le receveur. Mais en voyant Adeellah Emambokus, immobile et incapable de bouger à cause de son état de grossesse, il n’a eu d’autre réflexe que de s’approcher d’elle en vue d’intervenir en cas de danger.
« Je suis resté debout. J’avais un bras derrière le dossier de son siège de sorte que son cou et son épaule soient immobilisés lors de l’impact qui était inévitable. J’ai agrippé mon autre bras sur un autre siège pour me maintenir en équilibre. Je suis resté debout. Je voulais empêcher que son ventre et sa tête ne heurtent contre les sièges », explique-t-il.
Corps inertes
« Tout s’est joué très vite, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui arrivait réellement. Lorsque le bus s’est immobilisé, ma première pensée a été pour la dame enceinte. Je l’ai vue allonger sur le dos par terre dans le couloir. Je lui ai demandé si elle allait bien et elle m’a répondu qu’elle ne pouvait bouger son pied. La scène était des plus chaotiques. Le bus était sens dessus dessous. J’avais le pied coincé sous des sièges. J’ai vu le chauffeur coincé dans sa cabine et il était inconscient. J’ai aussi vu des corps inertes. Je me suis dit qu’ils étaient tous morts », poursuit-il d’un trait.
Sanjay Ramdayan devait alors remarquer la présence de badauds à l’extérieur. « J’ai hurlé : Tir Nu, tir nu ladan !  » Des ouvriers travaillant à proximité — sans doute des employés de Maxworks — ont brisé un panneau avant de se introduire à l’intérieur. « Voyant l’état d’Adeellah Emambokus, elle fut la première à être extirpée du bus. Quant à moi, ces ouvriers que je remercie de tout coeur ont libéré mon pied gauche qui était prisonnier d’un des sièges du bus », se rappelle-t-il.
Depuis ce terrible accident, le jeune père de famille revit ce cauchemar. « Lorsque nous avons compris que le bus allait faire un accident, les gens ont hurlé Ayio Canal Dayot enkor. Sap nu lavi ! Sap nu lavi », se remémore-t-il péniblement. Le pire est lorsque l’alarme s’est déclenché : « C’était une scène effroyable. L’alarme a retenti, c’était similaire à une alarme d’incendie. Les passagers hurlaient. De véritables scènes de panique », ajoute-t-il.
Sanjay Ramdayan, qui peut s’appuyer sur le soutien de son épouse, infirmière de profession, se rendait à Port-Louis ce jour-là pour payer la déclaration d’une nouvelle voiture dont il venait de faire l’acquisition.
Indépendamment des douleurs physiques et des séquelles psychologiques, Sanjay Ramdhayan n’oubliera pas de sitôt ce sentiment éprouvé à la lecture de l’article consacré à l’accouchement d’Adeellah Emambokus dans l’édition de dimanche dernier de Week-End. « C’était une sensation indescriptible en lisant que la mère et le petit Madiyam, né le même jour de l’accident, se portaient bien. C’était vraiment une lueur d’espoir dans tout ce traumatisme », a conclu celui qui est devenu un héros malgré lui dans ses circonstances dramatiques en attendant des premières retrouvailles avec les membres de la famille Emambokus…