Le mot « historique » est très galvaudé à Maurice, utilisé à toutes les sauces, le plus souvent pour projeter une autorité douteuse. En plus de trahir une pauvreté de vocabulaire, le recours lassant à ce mot souligne à quel point beaucoup le balancent sans posséder vraiment le sens de l’Histoire.
Or ce qui s’est passé mercredi rue Ambrose mérite d’être qualifié d’ « historique » : après 45 années de zombisme collectif qui leur a fait avaler toutes les trahisons, toutes les couleuvres et tous les zig-zags de leur « chef suprême », des militants ont osé élever la voix pour traiter Paul Bérenger de « vander ».
Malheureusement, la colère de ces militants de base reste très personnalisée, suivant de vieux schèmes mauriciens : « Ramgoolam nu pa ule », ont scandé les protestataires – que Bérenger, bien connu pour ses réflexes d’arrogance et d’invectives, a aussitôt traités de « fos militan » et d’ « inbesil ».
Une libération au MMM qui tardait depuis 1970
Mais ce qu’il y a eu d’ « historique » rue Ambrose, c’est un début de décolonisation des esprits et de la parole chez les Mauriciens – un élan de libération à la base, qui tardait depuis qu’une majorité du Comité central vota en 1970 pour l’entrée du MMM dans l’élection partielle de Pamplemousses-Triolet – décision fatidique qui tua le « Mouvement » MMM et qui le rabaissa au rang de vieux parti traditionnel.
On connaît la suite : l’entrée en masse de veyer seke et de roder but dans le MMM, la « communalisation scientifique » du parti, l’abandon du principe de « démocratie directe », l’abandon de la démocratie interne au MMM (illustré par 45 années de règne sans partage de Bérenger), l’abandon aussi du travail pratique de mobilisation à la base et du travail théorique pour une réforme agraire et pour une économie sociale et solidaire, la construction nationale réduite à des slogans creux, le tout accompagné de fausses victoires, des 60-0 mêmes, et de vraies cassures, le plus souvent sur des bases communales.
Une histoire de séduction et de passion aveugle
Séduits par le fait qu’un Blanc, « petit » dans le contexte mauricien, mais ambitieux, charismatique et maniant bien le discours syndical et socialiste comme pour régler des comptes avec l’oligarchie coloniale, soit descendu parmi eux et se soit fait bastonner avec eux, et emprisonner (pour une grève générale déclenchée dans la précipitation en 1971), les « militants », s’étant faits « koltar », ont tout encaissé sur ces 45 ans – Make, Unmake, Remake, Re-Unmake, Re-Remake, tantôt avec le MSM tantôt avec le PTr.
C’est dire la passion aveugle des militants pour leur chef et leur refus entêté de reconnaître qu’il avait sacrifié l’idéal post-indépendance d’une nation unie par la conscience de classes à l’autel d’une stratégie et de tactiques enracinées plus que jamais dans le vieux socle du communalisme, du tribalisme et de la « lutte des races ». Il y a belle lurette que le MMM s’est métamorphosé en néo-PMSD, voué à plafonner autour de 45% de l’électorat – donc à toujours conclure des alliances à droite ou à gauche pour arriver au pouvoir.
Départs fracassants, mais dénégations surtout
Cela aussi les militants koltar refusaient d’admettre – malgré une étude interne au MMM qui aboutissait à cette conclusion sans appel il y a quelques années à peine. Il y eut certes des départs fracassants (Dev Virahsawmy et consorts, Jack Bizlall, Ashok Subron, Lalit avec Ram Seegobin, à gauche, Anerood Jugnauth et son MSM à droite) – mais le noyau dur du MMM restait soudé autour de Bérenger, bien servi par le système électoral du « First Past the Post » (FPTP) et par ses propres dosages et calibrages communalistes.
Aussi, les cris et quolibets de la rue Ambrose résonnent-ils désormais comme la rupture d’un charme. Des militants ont osé interrompre et huer Bérenger sans crainte d’être taxés de « racisme anti-Blanc » – comme toute critique d’Israël fut longtemps condamnée comme « anti-sémite ». À cet égard, les militants en colère de la rue Ambrose ont rejoint le mouvement global de la parole libérée – depuis la victoire des Dalits (Intouchables) contre le brahminisme dans les États indiens d’Uttar Pradesh et du Bihar dans les années 1980, jusqu’au Printemps arabe des années 2010.
Décoloniser aussi le PTr, le PMSD et le MSM
Mais la rue Ambrose, disons le d’emblée, n’a été qu’un début. Le sursaut de décolonisation fera-t-il tâche d’huile, va-t-il s’élargir et s’approfondir ? L’Assemblée des délégués, souveraine, finira-t-elle par s’imposer et imposer son contrôle sur la direction du MMM, rejetant le pouvoir absolu du chef ? Ces questions restent posées, mais il importe de reconnaître qu’un pas « historique » vient d’être franchi en ce sens et une barrière psychologique a été abattue.
Au-delà du MMM, les militants de la rue Ambrose vont-ils d’autre part inspirer les partisans captifs du PTr, du PMSD et du MSM à se décoloniser à leur tour, et à se libérer eux et elles aussi l’esprit et la parole ? Quoi de plus monarchiste et absolutiste en effet que le tour de passe-passe du « White Paper » par lequel Navin Ramgoolam cherche à restreindre le paysage politique à un (faux) bipartisme PTr/MMM, à se ménager un rôle présidentiel exécutif (avec le poste de PM exécutant pour le chef du MMM, d’un Bérenger à l’autre), et à éliminer les tiers partis via une proportionnelle qui place à 10% la barre minimum pour un élu PR ?
 Les dynasties MSM et PMSD ont elles aussi besoin d’être durement et durablement secouées. À l’heure où la main-mise des secteurs privés sur les partis politiques, donc sur l’État, dévoile l’imposture de la démocratie parlementaire dans toute sa nudité, la démocratie, la vraie, participative, délibérative, et quoi encore, est appelée à être rebâtie de bas en haut – pas de haut en bas. Les militants de la rue Ambrose ont-ils sonné la charge à Maurice ? Il faut l’espérer.