— Alorrrs, tout est paré pour le réveillon. Tu as fini de tout acheter.

— Les achats, j’ai fini de faire. Maintenant avec ce cyclone-là, on sait plus, toi.

— D’après ma voisine, dont le futur gendre travaille à la météo, le cyclone va seulement passer entre nous et Rodrigues.

— S’il passe entre nous et Rodrigues c’est bon. On aura un peu « lapli, lapli » et des « passing showers » comme ils disaient à la météo. Mais…

— Mais quoi ?

— Avec le réchauffement de la planète, on ne sait plus, toi. Tu as vu la grosseur de cette Cilida ? Hé toi, c’est pas une dépression, mais un intense cyclone. C’est un mari cyclone, je te dis. — Oui, mais la météo a dit que …

— Aio cette météo-là ! C’est quand le cyclone est passé ou que les grosses pluies sont tombées qu’ils tirent des avertissements ! C’est quand tu es arrivée devant la porte de l’école avec tes enfants qu’on te dit qu’il n’y aura pas d’école ! C’est du mari n’importe !

— Pour être honnête, c’est plus la faute du ministère de l’Education que celle de la météo. Le ministère se fie sur la météo pour tirer ses communiqués.

— Ayo, ils jouent toujours au pas moi ça si la. Personne n’est responsable dans ce pays ! Mais quand ça t’arrive à toi, à ce moment-là, tu dois aller trouver un quelqu’un pour veiller les enfants…

— Tu peux pas les quitter avec ta maman ?

— Ayo, toi c’est fini cette époque-là. Maintenant madame a des occupations et il faut la prévenir d’avance pour pouvoir quitter les enfants chez elle. Et pas pour une journée ! Elle a un emploi du temps tellement chargé qu’il faut prendre rendez-vous avec elle pour la voir, je te dis !

— Elle est devenue comme ça, maintenant ?

— Qu’est-ce que je vais te dire, toi ! Presque tous les grands-parents sont comme ça maintenant. Ils disent qu’ils ont bien travaillé et que maintenant, ils ont une vie à eux et veulent profiter de leur retraite.

— Ils ont un peu raison, toi.

— Oui, mais en attendant pour faire veiller tes enfants en cas de mauvais temps non prévu par la météo, c’est pas facile, je te dis

— Et ta bonne ?

— Ayo, ne me parle pas de celle-là. Quand il y a mauvais temps, il faut qu’elle veuille les enfants de sa fille qui habite avec elle ! Et dire qu’il va falloir que je lui donne la compensation. ! Ayo, pourquoi tu me poses des questions n’importe comme ça ? De quoi on parlait ?

— De ton réveillon.

— Ah oui. Comme tu le sais, on va faire chez moi, dans la cour. C’est moi qui reçois.

— Qui tu as invité comme ça ?

— Toute la famille proche de mon côté et du côté de mon bonhomme.

— Tout le monde du côté de ton bonhomme, même

— ma belle-mère ? Mais qu’est-ce que tu vas faire, toi : on ne peut pas faire une fête de famille sans elle. Alors, j’ai dû l’inviter. J’espérais qu’elle allait dire non, mais elle a accepté.

— C’est pas d’elle que je te parle, mais de ta belle-soeur. Tu sais de qui je parle.

— Ecoute, c’est Noël, c’est la fête du pardon. De toi à moi j’ai dû peser mon nez pour avaler cette huile boire-là. Mais même si j’ai pardonné, rassure-toi, je n’ai rien oublié ! Un jour ou l’autre mais pour le moment, c’est le réveillon de Noël.

— Vous allez être combien en tout ?

— En comptant les enfants tout ça, une bonne trentaine.

— Ça fait pas mal de personnes. Et tu vas cuire pour tout ce monde-là ?

— Tu vas croire toi-même ! J’ai tout commandé, toi, depuis le manger jusqu’aux assiettes, couverts, en passant par les tables, nappes et les fauteuils de jardin avec coussins.

— Qu’est-ce que tu as prévu comme menu ?

— Au départ on avait pensé à un rôti à la broche, puis on a finalement choisi un barbecue de grillades et plein de salades et la bûche de Noël pour finir.

— Donner à boire et à manger à trente personnes, ça fait pas mal de dépenses. Tout votre treizième mois va passer dans le réveillon, non ?

— Pas du tout. J’ai fait comprendre depuis le départ que j’acceptais de recevoir chez moi, mais que chacun devait payer sa part. On a fait des cotations et un budget avec la nourriture, les accessoires et les serveurs et on a divisé par trente.

— Tu es bien maligne, toi. Tu reçois chez toi, mais chaque invité paye sa part !

— Ecoute, je mets quand même ma cour à la disposition de la famille. J’ai dû faire couper les bambous, le gazon tout ça, hein.

— Alorrrs, tout est OK ?

— Oui, sauf si le cyclone fait des dégâts dans ma cour, qui est inondée quand il y a de grosses pluies.

— J’espère que ça ne va pas arriver, mais si ça arrive qu’est-ce que tu vas faire ?

— Si ça arrive, je vais avoir la plus grosse dépression de toute ma vie.

— Tu veux dire le plus beau réveillon ? — Mais non. Parce que si on ne peut pas faire dans la cour, il va falloir tout transférer dans la maison. MA maison, que je viens de faire repeindre entièrement et où j’ai refait les canapés et les rideaux !

— C’est un cas de force majeure, toi.

— Mais imagine trente personnes, qui auront marché dans la boue de la cour, allant et venant dans ma maison pendant des heures. Ayo, je sens que ma dépression a déjà commencé !