À l’invitation de Mgr Ian Ernest, évèque anglican de Maurice, le révérend David Ravinder Salvaraj vient d’effectuer un court séjour chez nous. Né en Inde, le Révérend Salvaraj a fait des études en théologie à Singapour, en Inde, en Grande Bretagne, aux États-Unis et en Thaïlande.  Lors d’une interview réalisée jeudi dernier, le révérend Salvaraj a accepté de répondre à nos questions sur la situation socioéconomique et politique actuelle de l’Inde.
Votre CV est tellement impressionnant avec des études universitaires entreprises et réussies en Inde, à Singapour, aux États Unis, en Grande-Bretagne et en Thaïlande que je ne sais comment vous définir. Je vous en laisse le soin.
Je me décrirais comme étant quelqu’un qui est debout aux côtés de ceux qui se battent pour la paix. Je suis avec ceux qui, dans diférentes parties du monde, mènent le même combat pour la paix et la justice, qui sont interdépendants. Je suis un théologien, un prêtre, un activiste en train d’apprendre à découvrir comment on mène le combat pour la paix.
Le combat pour la paix et la justice est censé être un des combats fondamentaux de notre civilisation dite moderne.
On pourrait même définir ce combat comme étant un droit fondamental et inaliénable. J’ai, d’ailleurs, fondé un institut à Bangalore où ces questions sont étudiées.
De quelle partie de l’Inde êtes-vous originaire?
Du sud, plus précisément de Bangalore, où ma famille réside depuis plus de quatre générations, mais elle a des racines au Kerala et au Tamil Nadu. Bangalore est une ville cosmopolite où vivent plusieurs cultures et religions s’exprimant dans plusieurs langues.
Depuis quand est-ce que votre famille est chrétienne?
C’est une longue histoire. Une partie de ma famille remonte à ce que l’on appelle la tradition de St-Thomas, au tout début de la chrétienté. D’autres ont fait partie de la tradition des missionnaires.
Ce devait être compliqué, pour le moins, d’être chrétien dans le sud de l’Inde
Aujourd’hui?
Est-ce plus difficile aujourd’hui qu’hier?
Je pense que la tolérance religieuse est en train de disparaître en Inde, comme la nécessité du dialogue entre communautés et religions. Je crois qu’il est important pour les Indiens, quelles que soient leurs religions et leurs castes, de faire renaître ce dialogue.
Pourquoi dites-vous que la tolérance et le dialogue entre communautés est en train de disparaître en Inde?
Pour plusieurs raisons. En raison de la forte émergence d’une certaine forme du fondamentalisme hindou. J’ajoute immédiatement, et en le soulignant, que tous les hindous ne sont pas des fondamentalistes et n’appartiennent pas à ce courant.
Est-ce que ce courant fondamentaliste est majoritaire en Inde?
Il a commencé comme un mouvement qui a grandi au fil des années au point où un parti hindou avec une idéologie de droite fait partie du gouvernement central. Au départ, le mouvement était censé propager les valeurs de la communauté hindoue, mais cela a été modifié dans le cadre d’une politique identitaire qui s’est developpée. Pour affirmer son identité, il est de bon ton de nier – ou de se battre contre – celle des autres. Ce problème, qu’on appelle aussi nationalisme, n’est pas propre à l’Inde. Il commence à se répandre dans plusieurs pays et c’est un germe fécond pour l’épanouissement du fascisme. Nous sommes en Inde dans une période où, de plus en plus, la peur et la suspicion sont en train de faire partie du quotidien. Cette ‘culture’ de la peur et de la suspicion commence à atteindre des niveaux très inquiétants.
La réputation de tolérance, d’ouverture vers les autres de l’Inde est -elle une image du passé? Au lieu de développer cette manière de vivre, la modernité l’a fait reculer en Inde?
Savez-vous que la République indienne possède une des constitutions les plus progressistes du monde? Elle fait provision pour tous les aspects du dévelopement de l’Inde et de ses habitants. Mais elle n’est pas mise à exécution dans sa totalité. La beauté de l’hindouisme découle du fait qu’il est traversé par une multitude de courants qui y cohabitent pacifiquement, en s’enrichissant. Mais depuis quelque temps, certains se sont mis en tête de donner à l’hindousime une identité, une seule identité. Dans cette quête d’une unique identité, on a mis de côté les multiples composantes, à tous les niveaux de l’hindousime, pour n’en garder qu’une seule. C’est la première problématique. Dans cette recherche de l’identité hindoue, on a ignoré ou nié les autres indentités – culturelles, religieuses – qui font partie  intégrante de la République indienne.
Comment est-ce que les autres composantes de la République indienne réagissent à cette politique prônant une seule forme d’hindouisme?
Il y a, même à l’intérieur du mouvement vers l’hindouisme, des voix qui s’élèvent contre. Mais elles sont minoritaires. Ce sont celles des intellectuels qui veulent revenir au concept que plus qu’une nation, l’Inde est une idée. C’est une civilisation qui s’est construite et s’est developpée dans le dialogue et la riche diversité de ses cultures et religions. Ma crainte, qui est également celle de beaucoup d’intellectuels indiens, c’est qu’en construisant une Inde hindoue, on en arrive à diminuer ou à faire oublier la véritable image de l’Inde au monde: celle d’une grande civilisation. Il faut se battre pour que l’Inde redevienne ce qu’elle était.
Est-ce que vous vous sentez, d’abord et avant tout, comme un Indien à part entière ou un Indien du sud de l’Inde appartenant à une religion chrétienne, une religion non indienne?
Je me sens profondément Indien. Un Indien chrétien qui vient du sud et qui est profondément enraciné dans son pays. Mais je suis aussi un citoyen du monde qui s’est construit en puisant dans différentes traditions culturelles. Comme le disait Gandhi, “ouvrez vos fenêtres et laissez les brises du dehors entrer dans votre demeure.” En ce faisant, en étant ouvert aux autres, il faut savoir rester ce que l’on est.
Avez-vous peur pour l’avenir de l’Inde?
J’aurais peur pour l’avenir de mon pays si la tendance sociopolitico-économique qui y prévaut actuellement continue à se développer. Ce n’est pas seulement un courant culturel vers un hindouisme unique qui est en train de se développer. Nous sommes en train d’aller vers une confluence du politique, de l’économique et du culturel. Les liens sont proches, trop proches au point où on n’arrive plus à discerner les différences.
Est-ce que, malgré l’ouverture de l’Inde et de son économie, son entrée dans le monde globalisé; l’arrivée d’internet, de la télévision par satellite; malgré la “modernisation”, le courant vers une identité hindoue unique continue à progresser?
Il faut, tout d’abord, souligner une chose dont on ne semble pas prendre conscience sur l’Inde. Une très grosse partie des Indiens vit en dehors du monde globalisé et n’a pas été affectée ou touchée par lui. Il existe 70 multimilliardaires en Inde, ce qui fait de nous le 3e pays du monde dans cette catégorie. Mais en même temps, il existe en Inde 600 millions d’Indiens, soit la moitié de la population, qui vivent avec 40 roupies indiennes par jour. Est-ce que cette différence abyssalepourra un jour être comblée? Jamais, si nous continuons avec le système économique en vigueur. À partir de 1991, année importante puisque c’est celle de l’ouverture de l’Inde au marché global, l’Inde enregistre officiellement entre 6 et 8 suicides d’agriculteurs par jour.
À quoi faut-il attribuer cette situation officiellement reconnue?
Aux changements dramatiques survenus dans le domaine de l’agriculture depuis 1991. Nous avons adopté les recettes commerciales venues d’ailleurs, nous avons commencé à planter pour exporter vers le marché étranger en négligeant le marché local, entre autres. À mon avis, une des principales raisons de ces suicides est l’impossibilité des petits agriculteurs à avoir accès à des crédits. Ces agriculteurs font partie des 70% d’Indiens qui vivent dans les régions rurales et des 600 millions qui ne sont pas concernés par la globalisation. Au niveau économique, il existe deux Indes distinctes.
Celle de la modernité opposée à celle des traditions?
Je ne pense pas qu’on puisse réduire tout ça à deux catégories. Il faut ajouter à cela deux problématiques que l’Inde doit résoudre: le système des castes et le problème des intouchables. Et je vous rappelle que selon la Constitution indienne, la perpétuation du système des intouchables est une offense. Cependant, elle continue à être pratiquée.
Et quid de la globalisation et de la modernisation?
Il faut dire que la globalisation a profité économiquement à des Indiens, mais à un tout petit groupe comparé à la population indienne. Il s’agit de l’élite au sein de laquelle on recrute aussi les dirigeants politiques et les chefs d’entreprise. Je ne suis pas convaincu qu’il existe au sein de cette élite politique une volonté de transformer le contexte indien actuel. Attention! je ne suis pas en train de dire qu’il n’existe pas de programmes gouvernementaux pour lutter contre la pauvreté, pour promouvoir l’éducation, la santé. Il existent, je le confirme. La question que je me pose est la suivante: est-ce qu’il existe au sein de la classe politique indienne une volonté pas pour gérer le système socio économique, mais pour le transformer radicalement afin de réduire le gouffre financier entre les muti-milliardaires et ceux qui n’ont que Rs 40 par jour pour vivre? Je ne suis pas sûr que cette volonté existe.
Est-ce que les politiciens n’ont pas intérêt à maintenir le système comme il est, car c’est le plus sûr moyen de se maintenir au pouvoir?
C’est précisément le point. 60 ans après l’indépendance, avec la montée des technologies, la modernisation, l’internet, l’ouverture et la globalisation, nous aurions dû avoir aujourd’hui une Inde différente. Ce n’est pas possible parce que le pouvoir est concentré entre les mains de ceux qui possèdent la richesse et la connaissance, contrôlent l’économie et la politique.
La République indienne est dirigée par une espèce de monarchie où se retrouvent politiciens et industriels?
Je crois qu’on peut même dire que c’est une alliance de castes et de classes contrôlée par le pouvoir. À la confluence entre le politique, l’économique et le culturel dont je parlais, il faut également ajouter le système des castes, le patriarcat, les relations hommes-femmes, entre autres. Cette confluence est faite de cercles concentriques qui se surperposent pour former un tout d’où sont issus ceux qui dirigent.
Combien de temps, pour ne pas dire combien de siècles, faudra-t-il pour venir à bout de ce système bien rodé?
En tant que théologien et chrétien, je pense qu’il y a toujours de l’espoir. C’est cette espérance qui me permet de continuer à avancer, à me tenir debout aux côtés de ceux qui se battent pour la justice et la paix. Mon espérance en des jours meilleurs réside dans ma foi mais aussi dans le fait qu’il existe de plus en plus de mouvements religieux et sociaux qui remettent en question cette société injuste qu’est l’Inde aujourd’hui. Ces mouvements, ces réactions, ces mobilisations sont porteurs d’espoir parce qu’ils proposent une alternative.
Vous avez parlé de société injuste. Quelle est la situation de la justice et de la paix – deux de vos thèmes de prédilection – en Inde?
Comme je le disais, il existe en Inde plusieurs mouvements intéressants. Certains se focalisent sur le combat des intouchables – qui est, il faut le répéter, un système inique encore pratiquée aujourd’hui partout en Inde.
Partout?
Oui, partout. Dans les villes comme dans les villages. Même au sein de la soi disant classe moderne et éduquée. Comme le castéisme. Aujourd’hui, en 2013, un mariage entre deux Indiens de castes différentes – s’ils ont le courage d’aller de l’avant – peut conduire à des drames, à la mort. Le système des castes est profondément enraciné dans notre manière socioculturelle et religieuse de penser et de vivre. Il faut se battre contre cette “philosophie” qui autorise et encourage le système des castes et les intouchables.
Mais qui se bat contre ce qu’il faut bien appeler deux des “pilliers” de l’hindouisme?
D’abord et avant tout, ceux qui en sont les victimes, en ont subi la violence. Dans cette catégorie, il faut ranger les mouvements féminins. Savez-vous qu’en Inde, une femme se fait agresser et violer toutes les 22 minutes?
Il y a eu, tout récemment, le viol d’une étudiante à la Nouvelle Delhi qui a fait la une de la presse et provoqué un mouvement de révolte dans le pays.
Il faut se demander pourquoi la presse a choisi de mettre l’accent sur cette affaire alors qu’une femme est violée toutes les 22 minutes dans le pays. Il faut se demander pourquoi les médias ne parlent pas de toutes les autres victimes. Nous n’avons pas besoin d’une affaire montée en épingle mais d’une campagne quotidienne pour dénoncer la situation et faire de l’éducation plus que du sensationnalisme. Pour revenir à la question, il existe des mouvements qui se battent contre les injustices en Inde. Dans certains cas, ces mouvements font cause commune pour se battre contre le paradigme de la modernité qui vise à aliéner les gens, à les couper de leurs racines et expériences religieuses et culturelles au profit d’une unique forme de développement prônée par l’industrie. C’est le règne de la pensée unique. L’homme doit avoir le droit de choisir son modèle de développement, on ne doit pas lui en imposer un dicté par la logique du marché. On impose des produits uniques des one size fits all dans les supermarchés. Mais là, on s’adresse à des hommes, pas à des machines, à des hommes qui ont une expérience, un passé religieux, culturel qui parfois remonte à des siècles. En face, il n’y a que la logique de la croissance économique et la société de consommation et tout ça ne vise qu’un objectif: créer un modèle unique plus facile à gouverner à tous points de vue. C’est effrayant et cela ne se passe pas qu’en Inde.
Et malgré la situation que vous venez de décrire, vous avez encore de l’espoir dans l’avenir?
Oui, j’ai de l’espoir dans l’avenir. D’abord, à cause de ma foi religieuse. Ensuite, en raison des gens debout qui se battent pour que le monde change. Je ne me vois pas à l’avant-garde du combat, je n’en ai pas les capacités. Mais je sais que  spirituellement, idéologiquement et théologiquement, je dois me mettre à leurs côtés. Aux côtés des gens à qui on denie le droit d’exister et de s’épanouir librement.
Le changement arrive avec les nouvelles  générations. Est-ce que les jeunes Indiens s’engagent dans le combat?
C’est une bonne question dans la mesure où plus de 60% de la population indienne est composé d’adultes de moins de 30 ans. La réponse, ma réponse, est oui et non. Oui, je crois qu’il y a de petits groupes de jeunes Indiens faisant partie des minorités qui s’engagent, font entendre leurs revendications, réfléchissent comme des petits entrepreneurs, pensent comme des gens qui vont apporter le changement. Ils veulent faire carrière, mais tout en se battant pour amener les changements dont le pays a besoin. C’est une petite minorité, certes, mais elle existe. En ce qui concerne la majorité, il faut se rappeler que ceux qui en font partie doivent se battre pour survivre, pour ne pas tomber dans la catégorie de ceux qui vivent avec Rs 40 par jour. La question d’une grosse majorité d’Indiens c’est comment survivre, comment nourrir les siens? Il y a une autre catégorie de jeunes Indiens, ceux qui,  dès l’école, ont appris qu’ils doivent apprendre pour réussir. La réussite devient l’unique but de leur existence. Ils ont tellement  envie de réussir qu’ils en oublient leur famille, leur culture et même leur religion et leur conscience sociale. Ils ont été tellement habitués à ne penser qu’à eux qu’ils ont oublié tout ce qui est autour d’eux, que ce soit la communauté ou la nature. Ils sont en train de devenir des robots. Il faut que les ONG, les clubs service, les religions mettent l’accent, auprès des gens de cette catégorie, sur la nécessité du vivre ensemble avec les autres, avec la communauté.
Où est-ce que les jeunes Indiens apprennent, si l’on peut dire, cette culture de l’égoïsme, à l’école ou dans leurs familles?
Chez eux et à l’école. La logique du marché a pénétré l’institution de la famille, de l’éducation et même de la religion. La religion hindoue a consacré la richesse en lui donnant le nom dela déesse Lakshmi. On prie pour obtenir la richesse et la prospérité. Quand on achète une nouvelle voiture, on dit que c’est grâce à la bénédiction de Dieu. Je l’ai entendu dans des églises chrétiennes.
Revenons aux Indiennes. Comment se comportent-elles face à la situation socioéconomique que vous décrivez?
Encore une fois, il faut se souvenir que quand on parle de l’Inde, on parle de plus d’une milliard d’habitants répartis en de multiples catégories, pour ne pas dire divisions. La catégorie la plus affectée par toutes ces divisions est, sans doute, celle de la femme indienne. Que ce soit dans le secteur de l’éducation, du travail, de la politique, elle est celle qui vient en dernier, en dépit du fait que la Constitution affirme le contraire. Nous avons eu en Inde, bien avant d’autres pays dits développés, une femme Premier ministre
Vous avez actuellement une shadow Prime minister qui est une femme!
Nous avons également eu une présidente, des chefs ministres femmes. Mais cela ne veut pas dire que toutes les Indiennes ont le même sort. Une ou quelques exceptions ne font pas la règle. La position des femmes n’a pas beaucoup changé depuis l’indépendance, surtout dans les régions rurales, et les mouvements féminins deviennent de plus en plus forts. La naissance et la force de ces mouvements sont une indication de la situation de la condition socioéconomique de l’Indienne.
Est-ce que l’Indienne est plus concernée par le changement de société que l’Indien?
Je le crois, bien que je sache que c’est l’Indien qui est aux postes de commande. Mais le combat quotidien pour l’eau, la nourriture, la santé, l’éducation, c’est l’Indienne qui le mène.
Tout en transmettant à ses enfants la croyance que le garçon est en tout supérieur à la fille!
C’est une réalité historique et culturelle qui n’existe pas qu’en Inde. C’est une autre des contradictions de mon pays.
Pensez-vous qu’un jour, la Consitution indienne sera appliquée totalement en Inde?
La Constitution existe et son contenu est connu mais n’est pas totalement mis en pratique. La Constitution ne sera appliquée que quand il y aura suffisamment d’Indiens engagés politiquement et socialement dans le combat pour la transformation de la société indienne. Tant qu’on laissera le pouvoir politique et économique dans les mains d’une petite classe sociale, cette situation perdurera. Il appartient à chaque Indien de se battre pour améliorer ses conditions de vie, pour s’éduquer, devenir de plus en plus socialement conscient et politiquent engagé. Pas seulement pour le temps d’une élection mais dans la vie de tous les jours, pour protester contre une mauvaise mesure, une mauvaise décision; pour dénoncer une injustice. Rien ne changera si chaque individu ne s’engage pas, ne contribue pas au changement parce que, comme on le dit depuis longtemps: l’union fait la force.