Révérend Sténio André

Le Révérend Sténio André, à la suite de son élection le 30 novembre dernier en tant que prochain évêque de l’Église anglicane, sera installé officiellement dans cette fonction le 23 février 2020 lors d’une cérémonie d’ordination. En attendant, le futur évêque de  Maurice, dans sa première interview à la presse qu’il accorde au Mauricien, fait part des sentiments qui l’habitent dans ses nouvelles responsabilités : de la joie mais aussi un peu d’appréhension.  « Je commence à ressentir le poids de la charge épiscopale et je compte sur la collaboration de toutes les instances du diocèse et le soutien de laïcs pour conduire la communauté anglicane », dit-il avec franchise et sur un ton humble. Le Révérend Sténio André évoque le problème de manque de prêtres, une de ses préoccupations au début de son mandat. En cette fin d’année, le futur évêque de Maurice plaide pour un sursaut des dirigeants du pays et de l’ensemble des Mauriciens devant les cas fréquents de violences physiques, allant jusqu’aux meurtres, enregistrés dans le pays depuis quelque temps.

Comment se passent les préparatifs de votre ordination épiscopale ? 

Je suis toujours dans la fonction de l’administrateur du diocèse anglican et il s’agit de responsabilités qui prennent beaucoup de temps. Nous sommes aussi dans la préparation spirituelle de la célébration de Noël dans toutes les paroisses et j’en ai deux sous ma responsabilité. Pour le moment, tous ceux ayant des responsabilités dans le diocèse sont pris par les activités de fin d’année et nous allons commencer à nous concentrer sur la cérémonie de mon ordination épiscopale début janvier. L’ordination aura lieu le 23 février et je vais mettre en place un comité organisateur pour s’occuper des différents aspects de cet événement. Cela demande une grosse préparation et je dois commencer à déléguer certaines tâches pour entrer dans cette préparation personnellement. Une étape importante vers cette ordination est la préparation spirituelle sur laquelle j’ai commencé à réfléchir.

Il y a consensus autour de votre élection en tant que futur évêque, mais peut-on connaître les raisons pour lesquelles vous ne vouliez pas présenter votre candidature ? 

En raison de certaines responsabilités familiales, une telle décision ne faisait pas partie de mes projets. La charge épiscopale est une belle mission et je suis conscient que cette responsabilité est remplie de défis et requiert une disponibilité totale. Ce sont des laïcs et des prêtres qui m’ont encouragé fortement à envoyer ma candidature en me disant que si j’étais élu, j’aurais le soutien nécessaire à plusieurs niveaux pour assumer cette responsabilité. J’ai attendu la dernière minute pour soumettre ma candidature et je suis heureux que le Collège électoral m’ait fait confiance. Mon épouse, Laurance, qui m’accorde tout son soutien, partage aussi cette joie.

Vous êtes l’administrateur du diocèse depuis dix ans. Vous êtes donc bien armé pour entrer dans la fonction épiscopale ? 

S’il est vrai que je suis familier à l’organisation et à l’administration du diocèse, en revanche, il y avait un évêque qui prenait des décisions – certaines très difficiles. Depuis le départ de Mgr Ernest, il y a des questions sensibles à régler, et dans ce genre de situation, on est seul à prendre des décisions. Je commence à ressentir le poids de la charge épiscopale et je compte sur la collaboration de toutes les instances du diocèse et le soutien de laïcs pour conduire la communauté anglicane selon le plan de Dieu.

Peut-on connaître le sujet qui vous préoccupe tant ? 

Plusieurs membres du clergé ont atteint l’âge de la retraite pour la prêtrise, fixé à 70 ans. Nous avons l’apport de quelques prêtres étrangers, mais à n’importe quel moment ces personnes pourraient repartir dans leur pays ou se rendre en mission ailleurs. Nous nous dirigeons dans un proche avenir vers un manque de prêtres et cette question me préoccupe beaucoup. Or, les plus proches collaborateurs d’un évêque sont d’abord les membres de son clergé. Que les prêtres soient mariés ou pas, il y a un manque de vocations à la prêtrise. Nous pensons que la formation est importante dans le choix des jeunes et le diocèse anglican a mis en place un programme de formation dans ce sens. Il y a quelques jeunes qui sont en recherche par rapport à leur engagement au sein de l’Église et qui ont commencé un parcours de formation. Nous ne savons pas s’ils iront jusqu’à la prêtrise.

Vous avez dit que vous privilégieriez la continuité au niveau de la direction du diocèse. Mais ne comptez-vous pas lancer de nouvelles idées durant votre épiscopat ?

Je souhaite une Église anglicane davantage ancrée dans la société mauricienne et qui soit beaucoup plus présente à la base. Pour reprendre le terme du pape François, je voudrais une Église qui descende « dans la plaine ». « Anglicare », qui est le « social arm » du diocèse anglican, est à l’œuvre dans certains domaines, mais il manque une certaine visibilité à ses actions. Néanmoins, j’estime qu’il faut davantage d’actions sociales de notre part et que ces initiatives descendent jusqu’à la masse.

Il y a déjà une multitude d’Ong engagées dans le domaine social. Y aurait-il une question qui ne serait pas suffisamment prise en considération ? 

Le combat contre la pauvreté est toujours une priorité dans le pays, malgré les différentes formes d’aides du gouvernement, du secteur privé et les initiatives d’Ong dans ce domaine. Je constate que le problème de la pauvreté prend de nouvelles dimensions et que beaucoup de Mauriciens de tout groupe d’âge en sont touchés. Tout engagement des Mauriciens vers la réduction de la pauvreté doit être engagé. Pour sa part, l’Église anglicane pourrait collaborer avec d’autres églises chrétiennes pour trouver de nouvelles réponses au problème. On pourrait par exemple monter de petits projets au niveau des paroisses à travers l’île et ces actions pourraient être dirigées vers ceux qui ont besoin d’être soutenus immédiatement. Mais ce soutien ne doit pas se limiter à l’aide matérielle; elle doit aussi viser l’éducation des bénéficiaires. 

Quelles sont vos observations du pays en cette fin d’année ? 

D’un côté il y a l’euphorie des personnes âgées, avec l’augmentation de la pension de vieillesse, et on a commencé à distribuer d’autres cadeaux dans le sillage des promesses électorales. Mais il y a une autre réalité inquiétante lorsqu’on prend connaissance des nouvelles sombres qui font la Une des médias depuis quelque temps. Voilà ce qu’on entend presque quotidiennement : des cas de violences physiques extrêmes et sous toutes les formes, des crimes atroces, de grosses saisies de drogue et d’argent, des cas de fraude et de corruption, des arnaques visant les plus faibles, des accidents de la route mortels… On tue facilement de nos jours, et l’implication des jeunes dans des meurtres et dans d’autres types de délits est inquiétante. Le manque de tolérance, le non-respect des lois et le manque de discipline à divers niveaux sont choquants et devraient interpeller les Mauriciens. Il y a une dégradation sur le plan social et on est dans la descente… Il est temps de se ressaisir.

Comment mettre un frein à ces graves problèmes sociaux que vous venez d’énumérer et qui ont un coût et un impact sur le pays ? 

Je ne crois pas que la répression et le durcissement des lois résoudront ces problèmes. Il y a un problème de fond et la solution se trouve dans d’autres registres. Il y a un travail en amont à entreprendre dès la petite enfance concernant les relations humaines, le développement humain et au sujet du comportement et du rôle de chaque citoyen dans la société. C’est un travail de longue haleine et qui doit se poursuivre au niveau de l’école jusqu’à ce que l’enfant quitte le collège. Durant ces 30 dernières années, on a mis l’accent sur le développement socio-économique tous azimuts du pays et on n’a pas tenu compte suffisamment des besoins de l’être humain au milieu des changements. La réussite matérielle a pris le dessus sur la transmission des valeurs dans beaucoup de familles. Tandis que l’école a complètement fait l’impasse sur la nécessité d’une éducation en faveur du développement intégral de la personne.

Quels sont vos souhaits pour le pays et la population pour 2020 ? 

D’abord, que tous les Mauriciens soient heureux dans leur vie quotidienne et qu’ils soient aussi vrais et honnêtes dans leur manière de vivre, parce que nous avons l’impression que certaines personnes ont des “hidden agendas”. On connaît les préoccupations des jeunes par rapport à l’emploi. Mais actuellement, nous sommes dans une impasse sur cette question et les jeunes doivent s’armer de patience. Il serait bon que les “stakeholders” du public et du privé se mettent ensemble au début de la nouvelle année pour trouver des solutions à ce sujet. Il ne suffit pas de leur donner du travail sans tenir compte de leurs attentes; il faudrait que les jeunes arrivent à s’épanouir et développer leur sens de la créativité et leurs talents dans le job qu’on leur proposera.

L’environnement sera un autre défi à relever en 2020 et je souhaite que les propositions faites lors des récentes assises de l’Environnement soient réalistes et qu’on puisse les mettre en pratique à tous les niveaux. Et mon souhait le plus ardent est que les nouveaux dirigeants du pays et les décideurs économiques tiennent compte des besoins de l’être humain et du côté moral dans les prochains projets de développement économique. Au cas contraire, on est parti pour une société en décadence.

Mais avez-vous un message particulier pour les Mauriciens à l’occasion de Noël ?

Mais avez-vous un message particulier pour les Mauriciens à l’occasion de la Fête de Noël ?

Que la Noël soit pour tous les habitants de la République de Maurice une fête de paix, d’espérance, de joie, de fraternité et de partage. Je voudrais surtout insister sur la paix qui est un don venant de Dieu à travers la naissance de Jésus. Et nous avons la responsabilité de propager ce message de paix qui est une mission que nous confie Dieu. Des fois, l’homme se sent impuissant devant certaines situations de crises et de conflits et cette paix que Dieu nous offre lors de la Noël nous rappelle que nous ne sommes pas seuls dans nos problèmes et nous invite à regarder l’avenir.

Parlons à présent de Rodrigues, votre terre natale. Quel est votre regard sur cette île qui affiche de grandes ambitions ? 

Je ne vis plus dans l’île depuis 40 ans, mais j’y vais au début de chaque année pour rendre visite à la famille et pour quelques jours de vacances. Ce qui me permet de pouvoir faire certaines observations. Le développement au niveau des infrastructures dans plusieurs secteurs est indéniable et très visible. Le visage de l’île a changé. Et avec l’autonomie de l’île, il y a eu une accélération de certains projets pour le développement socio-économique. Il y a un changement drastique dans le mode de vie avec l’apport des nouvelles technologies. Comme vous le dites, Rodrigues affiche de grandes ambitions et on entend parler de grands projets de développement. Toutefois, le développement peut abasourdir si on ne prend pas certaines mesures. Je souhaite que la population rodriguaise ne perde pas son authenticité et son âme. Que le Rodriguais reste profondément attaché aux valeurs qui ont guidé ses aînés et qu’il ne perde pas ce sens de respect de l’autre et de l’entraide.

Il y a 15 ans, les Rodriguais ne cachaient pas leur méfiance et une certaine animosité envers les Mauriciens travaillant dans l’île. Peut-on dire que ce temps de relations difficiles entre Rodriguais et Mauriciens est chose du passé ? 

Les choses ont changé dans la bonne direction, fort heureusement. Les jeunes sont peu au courant du passé. Il n’est pas faux de dire qu’à une certaine période, les Rodriguais se liaient difficilement d’amitié avec des Mauriciens à cause de ce sentiment de supériorité qu’affichaient ouvertement certains Mauriciens. Il y avait beaucoup d’incompréhension par manque de dialogue et de communication. Mais fort heureusement, des deux côtés, on a réalisé qu’il fallait se mettre ensemble et il y a eu beaucoup d’efforts de la part des Mauriciens et des Rodriguais de divers milieux pour décanter la situation. Le développement dans le domaine du transport a facilité grandement le déplacement entre nos deux îles et a aidé dans une grande mesure à améliorer la qualité des relations entre nos deux peuples. Il faut toujours tenir compte de la sensibilité rodriguaise pour n’importe quel projet et, même au niveau de la pratique de la religion, le diocèse anglican y fait attention.

Vous avez aussi œuvré dans le domaine sportif et vous avez vos empreintes dans la pratique du judo à Maurice. Ne pensez-vous pas que c’est un terrain approprié pour la transmission des valeurs sur lesquels vous insistez  ?

J’ai en effet consacré beaucoup d’années au judo. Je me suis beaucoup investi pour la pratique de cette discipline parce que c’est un sport qui me passionnait et parce que je voulais former les jeunes. Je leur disais toujours que je ne suis pas là pour vous faire devenir des champions, mais pour vous aider à aimer le judo et tirer le meilleur de cette discipline pour la construction et le développement de leur personne. Le judo n’est pas un sport violent, comme certains le croient. Il y a des règlements à suivre et il faut respecter l’adversaire. J’ai été entraîneur pour les enfants aux Seychelles et à Maurice et j’ajoutais toujours un élément de loisirs dans la pratique de ce sport. Mais aujourd’hui, je suis attristé en entendant les problèmes que rencontrent les sportifs dans cette discipline et j’apprends que nombre d’entre eux subissent les caprices de leurs dirigeants. Devant cette situation, je suis en colère et je me pose des questions sur le nombre d’années que j’ai consacrées au judo, et je me dis que j’aurais pu avoir dépensé ce temps dans d’autres activités sociales pour l’épanouissement des enfants et des jeunes. Je reçois souvent des appels de sportifs qui me demandent certains conseils et c’est très réconfortant.

Plusieurs personnes, le jour de votre élection, ont salué votre engagement personnel dans des actions en faveur de l’œcuménisme. Aurez-vous toujours le temps à l’avenir de vous occuper de ce dossier ? 

Je ne vais pas abandonner ce travail parce que c’est un sujet que je porte dans mon cœur. Depuis un bon nombre d’années, il y a une belle entente entre l’Église catholique et l’Église anglicane, et nos deux Églises travaillent ensemble sur la mise en œuvre de plusieurs projets à Maurice et à Rodrigues. Il faut consolider cette unité et, en outre, l’Église catholique et l’Église anglicane ont fait des pas pour une ouverture aux autres dénominations chrétiennes. Mais ces initiatives sont encore insuffisantes pour parler de l’unité des Chrétiens. Cette unité qu’on recherche est possible, mais il faut prier constamment pour que cela arrive. Je suis convaincu que l’unité des Chrétiens contribuera à la consolidation de l’unité de la population mauricienne. En étant ensemble, on avancera mieux sur la route de l’unité.