Reza Uteem

Reza Uteem considère que le parti mauve a de réelles chances de remporter les élections générales dans le cadre d’une lutte à trois. Dans l’entretien accordé au Mauricien, le président du MMM aborde plusieurs questions d’actualité. Et d’estimer, sur le plan économique, qu’il est inacceptable que 47% des chômeurs aient moins de 25 ans. « C’est vrai que personne, à commencer par moi-même, n’avait réalisé l’étendue de la connexion entre les trafiquants de drogue et les avocats », affirme-t-il par ailleurs.

Voilà quatre mois que vous êtes à la présidence du MMM, qu’est-ce que cela a changé pour vous?

D’un point de vue personnel, cela représente plus de responsabilité parce que je suis appelé à présider chaque semaine le Bureau politique et chaque quinzaine le Comité central sans compter la présidence des activités du MMM, comme pour la célébration récemment de notre 49e anniversaire. Il est vrai qu’il y a eu un renouveau de l’équipe dirigeante du MMM. Rajesh Bhagwan a repris le secrétariat mais il est épaulé par trois jeunes assistants dynamiques. Nous sommes satisfaits de récolter les fruits de notre rénovation au niveau régional.

Les élections du Comité central et du Bureau politique du MMM ont démontré qu’il y a beaucoup de divisions et de lobbies au sein de ce parti. Qu’en pensez-vous?
C’est le prix à payer lorsque vous êtes un parti démocratique qui organise des élections pour renouveler ses instances. C’est seulement le MMM qui organise ce genre d’élection. Le noyau du MSM est un clan familial; la question d’élection ne se pose même pas. Lorsqu’on organise les élections il y a des gagnants et des perdants. Bien entendu, tout le monde ne peut pas intégrer le Comité central et le Bureau politique. Comme à chaque élection, il y a certaines conséquences. Il arrive que certaines personnes expriment leur mécontentement lorsqu’elles ne sont pas élues par leur rang sur la liste des élus. Le MMM connaît ce processus depuis sa création. Cela ne nous empêche pas d’avoir des élections tous les trois ans afin de renouveler les instances de notre parti.

Ce processus débouchant souvent sur des ruptures et des démissions ne projette-t-il pas l’image d’un MMM fragilisé et affaibli ?

Absolument pas! Les résultats des dernières élections ont permis un renouvellement de nos instances. Beaucoup de jeunes ont fait leur entrée au Comité central et au Bureau politique. De nombreuses femmes ont été élues au niveau du Comité central. C’est de bon augure. Certains camarades nous ont quittés par frustration et découragement mais beaucoup plus de personnes nous ont rejoints, et il y a un dynamisme retrouvé après ces élections. D’autre part, il faut préciser que Steven Obeegadoo et Françoise Labelle avaient refusé de faire face à la base dans le cadre des élections internes alors que dans le cas de Pradeep Jeeha, le Comité central a mis la direction en minorité. Le BP politique avait recommandé sa suspension pour des raisons d’indiscipline. Le Comité central est allé plus loin et l’a expulsé à la suite d’une élection par bulletins secrets. C’est une leçon de démocratie de la part du MMM.
Laissez-moi vous dire que je ne suis pas particulièrement inquiet de ces départs. J’aurais été tracassé si ces personnes avaient quitté le parti pour des raisons idéologiques, si le MMM avait dévié de ses valeurs de base, à savoir l’unité nationale, la lutte contre la corruption, la méritocratie, la protection de l’environnement et la défense de la cause féminine. Je constate que ceux ayant quitté le MMM l’ont fait pour des raisons personnelles ou pour des conflits qu’ils ont eus avec Paul Bérenger. Dans le cas de Zouberr Joomaye, il est parti parce qu’il n’a pas obtenu ce qu’il recherchait dans le MMM. Il a, par conséquent « rod so bout » auprès du gouvernement.
Tous ceux qui quittent le MMM pointent du doigt Paul Bérenger…

Le système politique à Maurice fait que dans chaque parti politique, c’est le leader qui est pris pour cible. Tel est le cas pour Navin Ramgoolam pour le Ptr ou la famille Jugnauth pour le MSM. Il n’est pas étonnant que les adversaires politiques prennent pour cible le leader du parti.

On parle de l’adhésion de nouveaux cadres au MMM mais ces derniers sont-ils suffisamment visibles?

Le MMM travaille en équipe. Nous sommes un parti très structuré. Je pense que l’aspect novateur est sous la présidence de Sheila Bunwaree, qui a eu pour tâche de réactualiser la réforme électorale, et pour ce faire le Policy Council. Le MMM a enclenché des consultations dont la première a eu lieu à la municipalité de Port-Louis autour de la situation dans le secteur des PME. Nous avons rencontré les petits entrepreneurs. Nous rencontrerons bientôt les pêcheurs et reverrons les lois du travail. Il en est de même au regard des syndicalistes. Nous comptons également aller à la rencontre des groupes concernés socialement et économiquement pour se mettre à l’écoute afin de présenter un programme électoral conforme à l’aspiration de tout un chacun.

Le MMM se prépare à se présenter seul aux législatives. Cela ne relève-t-il pas que d’un slogan politique?

C’est une décision prise par les instances du MMM et ratifiée par l’Assemblée des délégués. Dans le cadre de cette décision, le parti finalise sa liste de candidats et se prépare à se présenter aux élections générales qui doivent se produire l’année prochaine avec la fin du mandat gouvernemental en 2019. Le leader du MMM a mis les points sur les « i » au sujet des rumeurs quant à une prétendue nouvelle stratégie du parti concernant le leadership.

Est-ce vraiment réaliste d’envisager d’être en lice, seul, aux élections dans le cadre du système électoral actuel?

Il est dommage que le gouvernement et les Jugnauth en particulier n’aient pas enclenché un projet de réforme électorale qui aurait pu permettre une meilleure représentativité au sein du parlement. Il semble évident que les prochaines élections se dérouleront dans le cadre du même système électoral avec les mêmes délimitations des circonscriptions. La dernière fois qu’il y a eu une lutte à trois aux élections générales remonte à 1976. Le MMM a des chances réelles de remporter les élections dans le cadre d’une lutte à trois.
À bien y voir, le MMM n’a pas un grand choix. Au vu de ce que le gouvernement est devenu et compte tenu de ses scandales, avec l’affaire Medpoint, il est difficile de conclure une alliance avec le MSM. De la même manière il est difficile de conclure une alliance avec le Ptr de Navin Ramgoolam qui traîne des casseroles. Pour l’instant, nous n’avons d’autre choix que de se présenter seul aux élections.

Qu’est-il advenu de l’idée de recréer un rassemblement de gauche ?

C’est toujours d’actualité. Une des questions sur lesquelles se penche le Policy Council actuellement est la révision des lois du travail existantes. Nous envisageons toujours de trouver un terrain d’entente avec les mouvements de gauche afin de faire bloc pour que les travailleurs se retrouvent dans le programme électoral du MMM.
Vous parlez des syndicats mais pas de ceux qui ont quitté le MMM…

À ce jour, il n’y a aucun rapprochement entre les MMM et les dissidents du parti durant les quatre dernières années.

La question de délimitation des circonscriptions continue à animer des débats dans le pays et le MMM attend le rapport pour réagir. Est-ce la bonne stratégie?

Au MMM nous avons une confiance totale en le commissaire électoral et en les membres de l’Electoral Boundaries Commission (EBC). Ce sont des professionnels, des personnes intègres. Nous pensons qu’il revient à la Commission de faire des propositions, et dans l’éventualité où il y a un redécoupage, à procéder à un certain équilibre. Mais de là à utiliser des termes méchants à son encontre et essayer de faire accroire que la Commission électorale a un agenda caché il y a un pas à ne pas franchir. C’est très regrettable de la part du leader de l’Opposition, qui faisait partie du gouvernement lorsque l’EBC a fait des dernières recommandations concernant la délimitation des circonscriptions. Le rapport n’a même pas été déposé au parlement. Les choses ont évolué et j’accueille la proposition faite par Paul Bérenger selon laquelle après 50 ans d’indépendance, il est temps d’être en présence d’un Select Committee pour revoir toute la question de délimitation et s’il faudra rester figé concernant les 20 circonscriptions ou s’il faudra les augmenter ou les diminuer en tenant compte du changement démographique et voir s’il y a lieu de revoir le nombre de circonscriptions, ou encore s’il faut couper en deux certaines circonscriptions. Nous sommes ouvertes à toutes les possibilités.

Quid du débat sur le recensement ethnique?

C’est un faux débat. Je comprends la colère et la frustration de ceux qui croient qu’ils ont été injustement oubliés sur la route et qui considèrent qu’ils ne sont pas suffisamment représentés en ce qui concerne l’emploi dans le gouvernement et les corps para-étatiques. Il nous faut plus de transparence, avoir des critères objectifs et il faut arrêter avec le système consistant à déléguer les pouvoirs de la PSC aux fonctionnaires. De plus, l’Equal Opportunities Commission doit obtenir plus de pouvoir afin de s’assurer qu’il n’y ait pas de discrimination lors des recrutements au sein du gouvernement que ce soit dans la force policière ou ailleurs.

Le recensement ethnique pour les besoins des élections, c’est autre chose. Je suis heureux que Mgr Piat se soit aligné sur notre position. Il n’est dans l’intérêt de personne de diviser les Mauriciens en différents groupes et en différentes sous-communautés alors que notre but est de créer une seule nation.

Il n’y a donc aucun lien entre le recensement ethnique et le combat contre l’exclusion?

On peut toujours dire que certains partis ont davantage de moyens que d’autres; certains utilisent abusivement l’argent et les médias publics mais en général nous avons à Maurice des élections free and fair. Les partis politiques choisissent leurs candidats et le dernier mot revient au peuple. S’il y a une sous-représentation, cela doit être corrigé au niveau des partis politiques et des alliances pré-électorales.

Comment évaluez-vous votre action au niveau du parlement?

La population peut suivre les travaux parlementaires en direct et peut se faire une opinion de ses représentants. Au niveau du MMM nous travaillons avec beaucoup de sérieux, soulevons des questions au niveau des PQs et participons aux débats sur tous les textes de loi. Le problème à Maurice est que le gouvernement dispose d’une majorité et peut faire adopter le texte de loi qu’il veut malgré les critiques, malgré ce que l’Opposition parlementaire peut en dire. C’est la raison pour laquelle certains parlent d’elective dictatorship pour décrire le Westminster system. Lorsque nous observons les textes de loi présentés par le gouvernement depuis son arrivée au pouvoir, il y a une tendance croissante des ministres d’accaparer les pouvoirs des institutions, d’empiéter sur le judiciaire et les prérogatives d’autres autorités.

Vous êtes le porte-parole du MMM pour les questions économiques; êtes-vous pessimistes quant à la politique économique du pays?

Je ne le dis pas de gaieté de cœur mais malheureusement les indicateurs économiques sont au rouge. L’Île Maurice a le potentiel de faire mieux. Il est inacceptable que 47% des chômeurs aient moins de 25 ans. Il est inacceptable qu’un enfant ayant réussi son HSC ou détenant son diplôme universitaire reste à la maison à ne rien faire. Ce qui le contraint des fois à immigrer à l’étranger ou à ne pas retourner à Maurice dans certains cas. Nous sommes un petit pays avec des ressources limitées. Nous ne pouvons nous permettre un brain drain. Force est de constater que les jeunes sont frustrés et notent que sans un backing politique ou un lieu de parenté avec les ministres ou potentats du jour ils n’ont aucune chance d’obtenir un emploi. Le taux d’épargne est à son niveau le plus bas et le niveau d’investissement dans le secteur privé est trop bas pour que nous générons une activité suffisante en vue d’une croissance nécessaire pour booster l’emploi. Le gouvernement doit en porter l’entière responsabilité. Durant quatre ans, il n’a pas introduit les mesures nécessaires pour attirer l’investissement. Les investissements étrangers ne vont malheureusement pas dans les secteurs productifs mais dans l’immobilier. Ce qui ne génère pas une activité économique. Il y a un consensus qu’au cours de ces quatre dernières années, le gouvernement qui avait promis un miracle économique a finalement créé un cauchemar économique. Je sympathise avec les PME qui passent par des moments difficiles afin d’avoir accès aux finances, aux nouveaux marchés, aux technologies nouvelles.

Y a-t-il une réflexion dans le MMM concernant l’industrie cannière?

Tout à fait. Les problèmes et les enjeux sont connus. Le prix du sucre est en baisse et il n’est pas économique de produire du sucre. Le coût de production n’est pas compensé par les recettes. Alors que l’industrie cannière passe par des moments difficiles, nous ne voyons aucune mesure pour encourager l’utilisation de la bagasse et autres produits biomasses vers l’énergie renouvelable. Il y a un manque de vision et volonté politique pour soutenir le secteur cannier. Il est aussi question de la répartition des recettes entre les principaux concernés. Le gouvernement aurait dû jouer cartes sur table afin que toutes les parties concernées puissent en sortir gagnants.

En dépit de tout ce qu’on dit Maurice continue à être bien classée au niveau des indices internationaux dont la facilitation des affaires…

C’est tout à l’honneur des opérateurs mauriciens qui ont la compétence et le sérieux voulu et qui parviennent à produire des résultats malgré la performance du gouvernement. Aucune mesure n’a été prise pour aider le secteur financier. Tout ce qu’il a fait a eu des effets négatifs sur le secteur offshore à commencer la révision du traité de non-double imposition avec l’Inde, le scandale d’Alvaro Sobrino, Quantum Global et ESSAMLG.
L’OCDE est différente. ESSAMLG concerne le blanchiment d’argent. À ce sujet nous aurons un problème aussi longtemps que le gouvernement traîne des casseroles comme Quantum Global and Sobrinho. L’OCDE nous a demandé de réviser nos législations afin que nous ne soyons pas considérés comme un paradis fiscal pour faciliter l’évasion fiscale. Dans le cas de BEP initiative, l’Union européenne a identifié certaines mesures fiscales que Maurice offrait aux étrangers et a demandé au pays de ne plus accorder ces avantages considérés comme des « harmful practices ». Le gouvernement a accepté. Qu’est-ce qu’il a obtenu en retour de l’Union européenne? Lorsqu’on a aboli le quota sucrier, l’UE avait présenté un projet pour sauver l’industrie cannière. Maintenant que les législations ont été modifiées Maurice est moins attirant aux yeux des opérateurs. Qu’est-ce qu’on fait afin d’aider le secteur financier à compenser le manque à gagner du secteur offshore? Nous nous attendons à ce que le gouvernement fasse une promotion de notre secteur financier, qu’il ouvre des bureaux dans des pays européens, surtout en Afrique, pour redorer l’image du pays.
Cela ira de mal en pis, et à compter d’avril 2019 il n’y aura aucune raison pour laquelle les investisseurs devraient passer par Maurice pour investir en Inde. Que faisons-nous au niveau du gouvernement? Le Blueprint n’a toujours pas été publié.

La publication du rapport Lam Shang Leen a projeté une perception nouvelle sur la profession légale. Qu’en pensez-vous?

Tout d’abord, soyons clairs! Il y a des brebis galeuses dans chaque profession. C’est vrai que personne, à commencer par moi-même, n’avait réalisé l’étendue de la connexion entre les trafiquants de drogue et les avocats. Selon le rapport, plusieurs avocats ont outrepassé leur vocation d’avocat pour agir clairement comme complice et facilitateur de trafic de drogue afin de pervertir les enquêtes et protéger les trafiquants. C’est très grave. Jusqu’à maintenant il n’y a pas encore eu d’arrestation. Je suis inquiet car le rapport a fait des allégations très graves et a demandé l’ouverture d’une enquête sur ces avocats. Jusqu’à maintenant il n’y a rien eu de concret et j’espère qu’il n’y ait pas de cover-up de la part du gouvernement, surtout que plusieurs avocats dont les noms ont été mentionnés sont proches du gouvernement.

Quel est le rôle du Bar Council?

Le Bar Council a des pouvoirs limités. C’est l’Attorney General qui décide de référer un cas. Pensez-vous que cet Attorney General référera un « case » qui implique les camarades de parti?

Les « fees » réclamés par l’ex-juge Lam Shang Leen ont été critiqués. Qu’en pensez-vous?

Je ne comprends pas comment le gouvernement a pu laisser une Commission d’enquête travailler pendant trois ans avant qu’il ne discute les fees. La perception est que le gouvernement n’est pas satisfait du rapport. Laissez-moi vous rappeler que ce gouvernement n’a pas hésité un instant à payer un membre de la famille d’un ministre un montant de Rs 19 M pour défendre l’ICTA dans un cas. Concernant l’ex-juge Lam Shan Leen nous parlons d’une commission qui a siégé durant trois ans. Les fees doivent être discutés avant de retenir le service d’une personne.

Comment voyez-vous l’avenir?

Je pense qu’aujourd’hui tout le monde réalise que malheureusement la meilleure équipe pour diriger le pays ne se trouve pas au sein de ce gouvernement. Le plus tôt les élections sont organisées le mieux ce sera parce qu’il y a encore beaucoup de défis à relever. Nous avons besoin de personnes propres et compétentes pour mener le pays à bon port.

Avez-vous un rêve pour le pays?

Mon rêve est que tous ceux ayant de la bonne volonté, qui sont propres et compétents, viennent donner un coup de main au pays afin de forger une île Maurice meilleure.

Jean Marc Poché