Se glissant guitare en bandoulière entre les rideaux noirs, le chanteur est entré sur la scène de l’Institut français de Maurice, samedi dernier, en chantant Mo pei malad ! sur la bande sonore du nouveau disque, Yapana. Cette complainte fait partie des morceaux les plus doux de l’album, exprimant une tristesse que conforte l’image particulièrement puissante de « enn tizil flote dan larm ». Aussi donne-t-il le ton général des huit nouvelles chansons, variées sur le plan rythmique et mélodique, par la critique sans appel, souvent ironique, jamais amère, que Richard Beaugendre fait de la société dans ses injustices et ses absurdités.

« Li pa zis enn kestion promosyon. » En affirmant d’emblée cela, Richard Beaugendre a fait comprendre au public que ce concert de présentation de son nouveau disque représentait pour lui, un moment important d’amitié, tant avec le public qui comptait de nombreux fidèles, que sur la scène où il a réuni un choix d’amis musiciens qui allait au-delà du set présent sur le disque, et aussi le dévoilement de chansons qui lui sont chères, notamment pour le soin qu’il a pu apporter à la composition et l’orchestration. Ces huit titres laissent une impression de fraîcheur et de diversité tant dans les rythmes que les mélodies.

Des musiciens qui ont enregistré en studio, seul le trompettiste Philippe Thomas n’a pu être de la fête, étant à Cuba au moment du concert, au Jazz Plaza international festival avec les jeunes de l’atelier Mo’zar. Les saxophonistes Jean-Noël Ladouce et Samuel Laval ont comblé cette absence à leur manière, de même que l’incroyable guitariste Steve Desvaux pendant une grande partie du concert. Yapana, le titre de l’album, n’est pas seulement une panacée pour soigner ses maux et mieux digérer les couleuvres que nous devons avaler à longueur d’années. Ce disque dresse une sorte d’état des lieux sur un pays qui présente les signes du développement et de la modernité, mais qui laisse pas mal de gens au bord de la route…

Certaines chansons racontent des destins individuels, des coups de blues, un suicide, une personne perdue dans ses pensées, et elles le font sans misérabilisme avec une énergie rassérénante. Richard Beaugendre décrit cet état d’errance et d’incompréhension dans lequel des personnes peuvent se retrouver quand la vie et la société semblent prises dans un engrenage délirant et insensé. D’autres chansons se réfèrent plutôt au collectif, à l’ensemble de la société mauricienne, à la rengaine des élections, à la République ou encore à l’aspiration à une vie plus proche de la nature où les plantes médicinales, telles que le yapana (sic) auraient la place qu’elles ont perdue.

Du morceau Eleksion, se dégage l’idée du ras-le-bol magistral, de l’électeur qui se plie à l’exercice démocratique tous les cinq ans, dans une sorte de rengaine implacable, où pourtant rien ne change jamais, amenant les mêmes politiques et les mêmes politiciens, qui ne manquent pas de belles promesses en campagne mais vous tournent le dos dès qu’ils accèdent au pouvoir… Les roulements de tambour sur un rythme de marche quasi-militaire accentuent le caractère répétitif de ce système qui finit par dévoyer la notion de démocratie.

Pez take…

Des morceaux comme Pez take affirment que les limites de l’endurance ont été franchies et que l’on peut en finir… en coupant le courant, ce geste anodin tiré du quotidien nous dit que l’on peut mettre un terme à ce qui nous révolte, et rappelle indirectement qu’il sert aussi… à allumer la lumière, histoire peut-être de passer à un autre avenir. Les mélodies et les rythmes varient d’un titre à l’autre diversifiant les sensations, tandis que la voix de Richard Beaugendre apporte le socle inébranlable, dans une structure qui se termine souvent en crescendo.

Le chanteur n’a pas manqué de louer et remercier les musiciens qui l’ont accompagné, signalant au passage que le batteur Dario Manick était sur son premier disque il y a quelque dix-sept ans. Chacun a eu droit à son morceau de bravoure, habitude devenue peut-être un peu trop systématique dans les concerts à Maurice, ici notamment où l’on aurait aussi aimé entendre d’autres chansons. Jonathan Boncœur s’amusait comme un petit fou au clavier, pour lequel il s’est fait remplacer par un confrère, venu en deuxième partie pour Dan site, un morceau tiré tout premier album, mais toujours d’actualité.

Steve Desvaux a créé des instants de pure magie, que l’on aimerait retrouver enregistrés, tant son jeu à la guitare électrique entraîne dans un dépaysement sonore, où seule compterait la sensation auditive. Kersley Pitambar est venu avec sa grand-mère, telle qu’on appelle la contrebasse dans le jargon du métier, cette espèce d’armoire à glace peu commode à transporter, mais si agréable à écouter. Et puis l’arrivée d’un grand échalas d’une tête plus grand que le chanteur nous a rappelé que la musique chez les Beaugendre, est aussi une histoire de famille qui se transmet de génération en génération. Ils ont offert à deux dans une forme dépouillée et efficace, le fameux tube extrait de Letansa, Laroul Tamarin. Enfin, le morceau Perdi dan mo panse se suffisait en lui-même en concert grâce à sa richesse musicale, sur un jazz ensoleillé aux accents de bossa-nova. Mais il prend une tout autre dimension sur le CD, grâce à la voix de Jirina Nebesarova, qui chante ce texte dans la langue de son pays, le tchèque, en duo avec le chanteur, et par ses vocalises, enveloppe le tout d’une belle étoffe de douceur.