Un ouvrier chinois est décédé sur le chantier de Côte d’Or, devenu déjà célèbre avant même son entrée en activité pour son surcoût exorbitant et pour avoir enregistré cette semaine sa seconde victime. Lorsque cela arrive une fois, comme en septembre 2018, on peut parler d’accident, mais lorsque le drame se répète, on ne garde pas le silence. Il faut agir et réagir. Or, il paraît que personne ne semble s’en émouvoir.

Si c’était un travailleur mauricien qui avait succombé sur un site de construction, le gouvernement et le ministre du Travail auraient réagi au quart de tour, auraient diligenté des enquêtes, effectué une descente des lieux, verbalisé la compagnie de construction et promis d’être, bien entendu, « sans pitié » pour les responsables du drame. Il y aurait eu tout un ramdam, parce que derrière le travailleur mauricien, il y a l’électeur, la famille de la victime, le symbole, de précieux votes.

Dans le cas de ce pauvre travailleur venu de si loin pour réaliser un chantier, contre quelques sous, pas de vote à grappiller et rien que quelques voix du privé contraintes de s’expliquer et, de manière maladroite, sur ce qui se passe réellement sur le chantier de Côte d’Or, pas loin d’être rebaptisé “Kot Mor”.

Deux décès sur un même chantier, cela dit tout des conditions dans lesquelles ces personnes venues d’ailleurs travaillent. Pressés de finir le chantier, forcés à travailler sept jours sur sept et presque toute la journée, du lever du soleil jusqu’à la tombée de la nuit, c’est normal qu’ils finissent par craquer.

Un décès a aussi été enregistré récemment sur le chantier du Metro Express. Là aussi, le temps presse, il faut finir dans les temps, quitte à piétiner les droits des travailleurs parce que « sezon koup riban ine arivé » et que, dans un cas, il y a les Jeux des îles et, dans l’autre, l’échéance de septembre pour l’inauguration du Metro Express.

Même si c’est, comme le disent, sarcastiques, les opposants de ce projet, la desserte inaugurale ne sera que pour un trajet place Margéot/Beau-Bassin, l’important étant de faire démarrer les premiers trains coûte que coûte avant les prochaines élections. Les conditions dans lesquelles ces travailleurs sont obligés de boucler le chantier n’intéressent pas ceux qui sont prêts à piétiner des cadavres pour espérer arracher des votes.

Nous voulions démarrer sur cette note humaine et dramatique avant d’en venir au budget. Celui de cette année est comme tous les autres. Il y a un emballement qui dure quelques jours et la mayonnaise retombe rapidement. L’année dernière, c’était pire. C’était la Coupe du monde de football et les Mauriciens avaient vite fait de passer à leurs petits écrans pour ne rien rater de ce grand rendez-vous du sport.

Cette année, il y a bien la réplique de la Coupe du monde, version femme, tout aussi passionnante, d’autant qu’une compatriote était sur le terrain vendredi comme arbitre assistante, mais jusqu’à mercredi, après avoir fait le calcul de ce qu’ils ont obtenu, les Mauriciens sont, une nouvelle fois, passés à autre chose. En se disant qu’il y aura d’autres annonces de cadeaux.

Un budget peut être très réussi et une seule mesure cristalliser les critiques et semer le doute. C’est ce qui se passe avec l’annonce de piocher dans le trésor de guerre du régulateur bancaire pour effacer une partie de la dette publique. La preuve que ce n’est pas une pratique normale, c’est que le gouvernement devra apporter des modifications à la Bank of Mauritius Act pour pouvoir légaliser à ce qui est perçu comme un hold-up. Certaines radios — qui sont devenues de gros concurrents de la MBC, tant ils s’arrangent pour déranger le moins possible les puissants et leurs agents patentés qui interviennent avec autorité sur ce qu’ils ne maîtrisent pas — considèrent que puiser des réserves de la Banque centrale pour réduire la dette publique n’est qu’un débat de salon ou de techniciens, alors que cela constitue une nouvelle atteinte à l’indépendance des institutions. C’est devenu d’ailleurs un gros marqueur de la manière de gouverner du MSM.

En fait, que reste-t-il des institutions ? Aujourd’hui, c’est la Banque centrale, probablement bientôt ramenée au même statut de paillasson que la MBC. Ou d’autres soi-disant régulateurs comme la GRA ou la FSC. Et, hier, c’était l’Electoral Supervisory Commission, où, après une première tentative d’y planter l’avouée personnelle du Premier ministre, le gouvernement a réussi à installer son double, un autre proche. Celui qui fait office de président par intérim obéissant sans broncher aux injonctions de celui qui l’a nommé à la State House.

L’ICAC, on l’a vue à l’œuvre. C’est celle qui a changé de place à la table de la justice dans l’affaire Medpoint pour passer du statut de procureur à celui de défenseur et qui avait poussé les Law Lords à écrire que « this is sufficient to dispose of this appeal ». Ce qui veut tout dire et qui est une parfaite illustration du rôle totalement perverti des organismes publics.

Et il vaut mieux ne pas parler de la Public Service Commission et de ses pouvoirs délégués qui ont, par exemple, permis au ministère de la Santé de recruter directement jusqu’à 3 000 personnes sur des listes concoctées par ministres, PPS, députés et comités régionaux. Même chose pour la LGSC.

Et si un temps on avait pu penser qu’une Equal Opportunities Commission ferait le travail pour lequel elle est grassement payée et qu’elle aurait eu le courage de réclamer quelques explications sur le profil des recrues et leurs adresses, pour voir s’il n’y pas de discrimination à l’embauche, on a dû très vite déchanter devant ce qui est devenu un organisme stérile, inopérant, nul.

Non, la décision de puiser dans les réserves de la Banque de Maurice n’a rien d’anodin, bien que les membres les plus actifs de « lakwizinn » et un ancien gouverneur de la Banque de Maurice, obligé de débarrasser le plancher après avoir été à la base d’une énorme bévue quant à l’ordre des langues inscrites sur une nouvelle famille de billets de banque, tentent de nous vendre le contraire.