Le ministre Gayan s’enorgueillissait d’avoir passé trois heures en mer à Grand-Gaube sans voir de requins, ce qui lui permettait de justifier des projets d’aquaculture en mer. Cette tentative de noyer le poisson n’a été qu’un coup d’épée dans l’eau avec le nombre de requins pêchés ou aperçus depuis. Rien que cette année, un requin bouledogue a été pêché dans les environs d’une cage aquacole à Grand-Gaube – le troisième en quelques mois à peine, des pêcheurs à la senne ont capturé un requin de plus de quatre mètres à Mahébourg, deux requins bouledogues ont été aperçus dans le lagon à Baie du Tombeau…

 

Depuis quelques années, les pêcheurs capturent pas mal de requins dans nos lagons et nombre de ces prédateurs sont aperçus fréquemment. Un constat alarmant qui est révélateur d’un changement de comportement et d’un début de sédentarisation de l’ultime prédateur marin qu’est le requin. Les fermes aquacoles sont notamment montrées du doigt pour cette fréquentation accrue de requins bouledogues ou de requins-tigres. Leur présence peut se révéler une menace pour l’homme, comme en témoignent les attaques de requins recensées chez nos voisins réunionnais.

“Mo’nn lapes rekin par kamion”.

Les épisodes se comptent par dizaines ces dernières années. Une forte présence de requins est constatée. Depuis le début de cette année, trois épisodes ont été répercutés dans la presse. Le 7 mai 2018, un requin bouledogue de quatre mètres de long a été pris dans les filets de pêcheurs à la senne à Mahébourg. Plus tôt, le 28 janvier, deux requins avaient été aperçus dans le lagon de Le Goulet à Baie du Tombeau. Au cours du même mois, un requin bouledogue a été capturé dans le lagon de Grand-Gaube, non loin d’une ferme aquacole. Un nombre effrayant de requins dans nos eaux qui doit nous amener à nous poser des questions sur la nécessité de passer par l’aquaculture, qui est montrée du doigt.

Des pêcheurs du sud font état d’une quantité anormale de requins dans les lagons. “Mo’nn lapes rekin par kamion, ena fwa mo’nn bez 11 enn sel kou”, confie un pêcheur de requins de la région. “Rekin-la pe monte. Mo ena kliyan rekin, mo pe tras mo lavi”, poursuit-il. Un autre pêcheur de la région confie en pêcher assez souvent. “J’ai pêché deux requins-tigres près de l’îlot Mariannes et deux requins bouledogues à Anse Jonchée en quelques mois.” Une pêche fructueuse mais inhabituelle pour les deux pêcheurs. “Nous avons l’habitude de pêcher des requins mais pas en si grand nombre. Ils sont de plus en plus présents dans nos lagons. À notre avis, ils sont attirés par la forte concentration de poissons dans les fermes aquacoles. Nous ne voyons pas d’autres explications.”

De plus en plus de prédateurs.

Un peu plus vers l’est, dans les parages de Petit-Sable, les amateurs de pêche constatent également une hausse dans la fréquentation des requins depuis quelques années. “Il y a trois mois, j’ai vu un requin dans le lagon lors d’une partie de pêche. Ce genre de rencontre n’est pas rare ces temps-ci. Il m’est arrivé de me faire dévorer mes prises par des requins. Quand j’ai réussi à remonter ma prise, il ne restait que la tête”, soutient Jhanveeraj Syjadhur. Steeve Chan Chu, qui pêche fréquemment en kayak, affirme qu’il se fait aussi chiper ses prises par des requins.

Un plongeur de la région dit rencontrer des requins lors de ses sorties depuis quelques années. “Il y a quatre mois, j’ai vu un requin bouledogue d’environ 2m50 de long sur un site de plongée. Il a tourné autour de moi avant de s’en aller. J’en ai souvent vu ces dernières années, ainsi que des requins-tigres.” Il constate également la présence d’autres gros prédateurs dans le lagon. “Il y a de plus en plus de gros prédateurs dans les lagons du sud. Je vois des requins, des grosses carangues, des thons, des wahoos, de gros barracudas ou des bécunes. Il y a quelques années, il était rare de les voir dans le lagon. Avec la présence d’élevage en pleine mer, ils ont l’air d’entrer dans le lagon pour se nourrir.”


Ombrines et bars en liberté dans nos lagons

Outre la présence inhabituelle de requins, une autre catastrophe se présente sous la forme de poissons exotiques dans nos eaux. Nombreux sont les pêcheurs amateurs à attraper des bars et des ombrines dans les lagons du sud. Plusieurs photos peuvent en témoigner sur les réseaux sociaux. Ces poissons exotiques ont dû s’échapper d’une ferme aquacole. “Mes amis pêchent régulièrement des ombrines dans le sud. Ces poissons se sont échappés des fermes aquacoles de la région. On en trouve pratiquement sur toute la côte, de Mahébourg à Le Bouchon. On en trouve même jusqu’à dans le nord. C’est vous dire à quelle vitesse ces prédateurs ont colonisé nos eaux”, souligne un plongeur.
Il faut savoir que ces espèces exotiques sont des prédateurs voraces qui ont de grandes chances de débalancer l’écosystème marin par leur prédation. Sans compter les risques d’introduction de maladies exotiques.

Vassen Kauppaymuthoo : “On vient installer des mangeoires à requins”

“Avec l’aquaculture en mer, on vient installer des mangeoires à requins”, soutient l’océanographe Vassen Kauppaymuthoo. “Les fermes attirent les prédateurs. Mettre en place une construction aquacole dans un lieu restreint, c’est comme installer un supermarché. La logique est très simple : le requin est très sensible aux vibrations produites par les poissons. Il sait qu’avec moins d’efforts, il a accès à beaucoup de poissons. Ces fermes vont attirer près de nos côtes les requins bouledogues, tigres et blancs, qui sont déjà présents dans nos eaux. Ceci aura un impact sur la sécurité des nageurs et d’autres utilisateurs de la mer. Le tourisme risque de s’effondrer. Si on arrive à la même étape qu’à La Réunion, il sera déjà trop tard. Mon avis de scientifique est qu’il ne faut pas prendre le risque.”