Rodrigues est actuellement au coeur de l’actualité avec la tenue des élections régionales. Cependant pour des Rodriguais vivant à Maurice la vie continue normalement. Pas le temps de s’intéresser aux discours politiques ni de s’inquiéter pour les résultats. Entre ceux qui ont tout quitté pour se retrouver squatters ici et ceux qui étudient à l’Université de Maurice dans l’espoir de trouver du travail, les préoccupations sont différentes. Incursion dans la communauté rodriguaise à Maurice.
Quelques bicoques en tôle sur les hauteurs de Camp Manna à Tranquebar… C’est malheureusement le cliché le plus courant de la présence des Rodriguais à Maurice. Ici, vivent une centaine de familles dans des conditions les plus rudimentaires. La plupart ont quitté leur île en quête d’une vie meilleure.
Rita est arrivée à Maurice il y a 23 ans. Elle s’installe d’abord chez son frère et prend de l’emploi dans une usine. « À Rodrigues, je ne travaillais pas. Je n’y voyais aucun avenir. C’est pour cela que j’ai décidé de venir ici. »
Après son mariage, Rita loue une maison dans un quartier de Port-Louis. Mais au bout de quelque temps, le couple éprouve des difficultés financières. « Nous avons alors décidé de venir habiter à Camp Manna. Même s’il n’y a pas le confort nécessaire, l’argent économisé de la location m’a permis d’envoyer mes enfants à l’école. Ma fille attend actuellement ses résultats du HSC. Je ne crois pas qu’elle aurait pu arriver jusque-là si je devais payer un loyer chaque mois. »
Étrangers choqués
Terence Gérie est membre de la Ligue Ouvrière d’Action Chrétienne. Suite à un accord avec la branche de Port-Mathurin, il a été délégué pour encadrer les familles rodriguaises à Camp Manna. Selon lui, le cas de Rita est un exemple typique de la persévérance rodriguaise. « Je constate que même si ces familles se retrouvent en difficulté, elles accordent beaucoup d’importance à l’éducation de leurs enfants. »
Rita travaille comme femme de ménage dans une famille de la capitale. Pour arrondir ses fins de mois, elle élève des pondeuses, mises à sa disposition par le Mouvement pour l’autosuffisance alimentaire. La vie à Camp Manna est loin de ressembler à celle de son village rodriguais, mais la jeune femme n’est pas prête à repartir pour autant. « Ici, on peut trouver du travail facilement. À Rodrigues, ce n’est pas le cas. Cependant, je porte toujours mon île dans mon coeur. »
Rita a toutefois un rêve : écrire un livre sur son aventure de Rodrigues à Maurice. « J’écrirai en kreol. J’ai beaucoup de choses à raconter. »
Les conditions de vie des Rodriguais à Maurice a attiré l’attention des délégués du Mouvement Mondial des Travailleurs Chrétiens, venus en séminaire à Maurice. « Ils ont été choqués de voir les conditions dans lesquelles vivaient ces familles. Ils ont dit que c’était inhumain », lâche Terence Gérie.
Travailler avant tout
Comme Rita, Noelette est arrivée à Maurice dans les années 90 en compagnie de sa fille de deux ans pour prendre de l’emploi dans une usine. « En fait, je faisais partie d’un groupe. Une compagnie était venue recruter des travailleurs à Rodrigues. J’ai saisi l’occasion car là-bas, j’étais au chômage. Ici, la vie n’est pas facile. Il faut se battre au quotidien pour nourrir sa famille. Même si c’est dur, je ne compte pas retourner à Rodrigues pour être dépendant des autres. Je préfère être autonome même s’il faut consentir à de gros sacrifices. »
Cindana est à Maurice depuis de nombreuses années. À tel point qu’elle ne se souvient plus exactement quand elle a débarqué. « Je devais avoir environ 11 ans et j’étais en compagnie de ma tante. En fait, j’ai grandi ici. Je n’ai plus beaucoup de souvenirs de Rodrigues et je le regrette un peu. Je n’ai jamais eu l’occasion de repartir, mes enfants ne connaissent pas cette île. »
Dans la pièce à côté, Louis Wilman, le beau-frère de Cindana est scotché à son téléphone portable. Il est venu à Maurice pour travailler il y a sept mois. Il ne cachait d’ailleurs pas sa préoccupation lorsque Rodrigues était récemment sous la menace du cyclone Ethel. « Ma femme et mes enfants sont là-bas. Je suis un peu inquiet », déclare-t-il, avant de se brancher à nouveau sur son téléphone.
L’appel des élections
À côté, les valises de Louis Wilman sont déjà faites. Il devait prendre le bateau le lendemain pour rentrer dans l’île. Mais avec la présence d’Ethel, il ne savait pas si le bateau partirait comme prévu. « Je suis venu à Maurice pour travailler et économiser un peu d’argent. Je n’ai pas l’intention de m’installer ici. Je suis venu en plusieurs occasions. La première fois je suis resté durant huit ans, la deuxième, deux ans et cette fois-ci, sept mois. »
Pour Louis Wilman, si l’emploi était disponible à Rodrigues, il n’aurait pas eu à faire ces va-et-vient. Toutefois, pas question de venir vivre ici. « La vie est bien meilleure à Rodrigues. Les gens sont plus chaleureux, il y a un esprit de partage. Ici, il faut de l’argent pour tout. La seule chose qui nous manque à Rodrigues c’est du travail. J’aimerais que Maurice fasse des projets de développement pour Rodrigues. »
Mais la famille et l’ambiance de l’île ne sont pas les seules raisons qui précipitent le départ de Louis Wilman. La fièvre des élections commence à se faire sentir. « Je dois absolument être là-bas dans le plus bref délai. Ce n’est pas la même chose que de vivre les élections ici et sur le terrain. »
Louis Wilman ne cache pas qu’il est un grand passionné de politique. Il est d’avis que l’autonomie a permis à Rodrigues de faire un certain progrès. « Autrefois, tout devait passer par le gouvernement mauricien. Maintenant, les élus Rodriguais peuvent faire leurs propres projets. De plus, ils connaissent mieux les besoins étant donné qu’ils sont sur le terrain. »
Toutefois, notre interlocuteur aimerait voir Rodrigues plutôt indépendante. « Cela nous aurait permis d’être encore plus libres et surtout, faire des projets pour l’avancement des Rodriguais. »
Comme Louis Wilman, beaucoup de Rodriguais nourrissent le désir de voir un jour leur île « libre » de Maurice. « Parfois, nous avons l’impression d’être des citoyens de deuxième catégorie et nous en avons assez. »