Le village de Sainte-Famille dans Bégué à Rodrigues porte bien son nom. À juste titre, les familles Milazar et Augustin ont fêté, mardi, le centenaire de la naissance d’Augustine Milazar, affectueusement connue dans la région sous le nom de Mère Tipiti, en présence de sa soeur, Laurestine Augustin, aujourd’hui âgée de 102 ans. Petite révélation de la centenaire, un de ses deux frères est décédé à l’âge de 99 ans. Mais il devait être plus âgé que cela à sa mort car ses parents l’avaient déclaré à l’État civil bien plus tard après sa naissance. Sinon, cette famille aurait pu établir un phénomène de longévité familiale rarissime au monde avec la passe de trois.
A l’occasion, toute Rodrigues ou presque s’était donné rendez-vous au centre communautaire du village pour marquer cet événement avec faste. D’abord, la grande famille de la centenaire avec ses trois enfants, dont deux filles, ses 14 petits-enfants, 40 arrières petits-enfants et deux arrières arrières petits-enfants. Ensuite, les autres membres de la famille, les prêtres venus célébrer l’office religieux, les membres de l’Assemblée Régionale de Rodriguies, dont la chef commissaire par intérim, Franchette Gaspard Pierre-Louis, et fonctionnaires de la Commission de la Sécurité sociale ont entouré la centenaire à l’occasion.
Même si l’année dernière Augustine Milazar avait été victime d’une congestion avec des séquelles visibles, elle garde d’excellents souvenirs des étapes marquantes de sa vie. Son entourage et surtout Marie-Claire Milazar, qui s’occupe de la centaine depuis ces six dernières années, restent aux petits soins autour d’elle. Elle est choyée pas seulement à l’occasion de cet événement mais au quotidien.
« Quand elle était tombée malade l’année dernière, elle croyait qu’elle n’allait pas être en mesure de voir ses cent ans. Je l’ai encouragée, même si ce ne fut nullement facile. Deux jours avant son anniversaire, elle croyait qu’elle allait mourir. Finalement, Mère Tipiti est en pleine forme aujourd’hui », raconte Marie-Claire Milazar, qui ne regrette pas de passer le plus clair de son temps aux côtés de la centenaire depuis ces dernières années.
« Je m’occupe de ses besoins quotidiens. Je lui administre ses médicaments et je prépare ses repas. Elle raffole du poisson. Des fois, quand je suis préoccupée par mes problèmes, je me confie à elle et ses conseils sont d’une grande utilité. Je peux dire qu’elle est une bonne vivante car à chaque occasion qui lui est donnée, elle ne se garde pas pour reprendre des couplets de ses chansons préférées », poursuit Marie-Claire Milazar, fière ce qu’elle accomplit.
Le rythme du quotidien d’Augustine Milazar est suivi à la lettre dès son réveil à 5 heures le matin jusqu’au soir quand pour passer la nuit elle est accompagnée de sa fille Jeannette. Elle ne peut se passer d’écouter les émissions à la radio, sauf qu’elle fait part d’un petit regret vu qu’elle ne possède pas de téléviseur pour regarder des émissions télévisées. « Kan Missié Serge Clair vine guette mwa mo pou dimande li donne mwa enn télévision pou mo guetté », lâche-t-elle en toute innocence pendant la conversation.
Augustine Milazar est née le 11 septembre 1912 dans le village de Vainqueur, septième enfant d’une fratrie de neuf enfants. Elle se souvient qu’à l’âge de 10 ans, la famille s’est installée à Anse-aux-Anglais. À l’âge de 20 ans, soit en 1932, elle avait épousé Jospeh Louis Milazar, chef cuisinier chez Cable & Wireless. Elle aura vécu dans le village de Sainte-Famille depuis au moins 80 ans.
La centenaire est mère de deux filles, Jeannette et Jacqueline, et le couple a même adopté un garçon, Georges, à l’âge de trois ans. Alors que son époux travaillait jusqu’à fort tard au service de ses employeurs britanniques, elle entretenait le potager et son élevage pour compléter les revenus de la famille.
Quel est le secret de la longévité au sein de cette famille rodriguaise pas comme les autres ? À cette question, elle surprend de manière désarmante : « Une bonne dose de prière quotidiennement, une alimentation saine et une bonne hygiène de vie. » Un petit regret pour son frère décédé à l’âge de 99 ans.
« Li ti bizin énan plis ki 100 ans kan li ti mort. Ti déklar li létat civil kan li ti fini marsé tout. À l’époque, les naissances n’étaient pas consignées tout de suite. Très souvent, c’était le baptême qui précédait la déclaration de naissance. L’Église faisait une distinction entre le baptême des enfants légitimes le dimanche et ceux dont les pères sont inconnus en semaine », ajoute-t-elle.
Augustine Milazar attribue la longue vie des membres de sa famille au régime alimentaire de leur enfance. « Nous possédions un important cheptel caprin. Une partie de notre enfance était consacrée à la surveillance du troupeau de cabris et de chèvres. Chaque matin, notre tâche principale était de traire les chèvres. Le lait de chèvre était à la base des repas de la famille. En complément, en tant qu’enfants, nous consommions du lait fraîchement trait. Comme principal plat, nous avions également du manioc et de la patate ou même du maïs grillés avec du poisson salé. Le poisson frais était aussi en abondance, sans oublier la volaille et les oeufs », poursuit-elle avec un brin de nostalgie de ce bon vieux temps.
Malgré tout, la vie n’était nullement facile. « Il fallait tous les jours aller chercher de l’eau à la source et il fallait parcourir de longues distances à cet effet. Je me rappelle encore comme si c’était hier. Mère Tipiti, vaquant à ses occupations personnelles, portait toujours un grand chapeau et de longues robes. Tous les jours, elle se rendait à son potager. Malgré toutes les difficultés, elle gardait le sourire », raconte la présidente du comité de village de Sainte-Famille, une de ses voisines depuis de longues années.
À la mort de son époux le 9 décembre 1970, Augustine Milazar, qui s’était retrouvée seule, prit sous sa responsabilité le fils de sa fille, Jacques, qui était considéré comme un de ses fils avec toutes les attentions nécessaires. Le témoignage de la fille de Jacques le jour du centenaire est la preuve des liens qui retiennent les membres de cette famille en passe de devenir un modèle à Rodrigues.
« Quand j’étais petite, nous ne pouvions rater la séance de prière quotidienne. Mère Tipiti ne nous laissait pas aller au lit si nous n’avions pas accompli le rituel de la prière. C’était la même chose pour les repas. Lors de nos conversations, je lui disais qu’elle allait fêter son centenaire par la grâce de Dieu. Elle n’y croyait pas trop avec ses problèmes de santé et son hospitalisation. Finalement, aujourd’hui, c’est la réalité et nous nous en réjouissons », conclut l’arrière petite-fille avec un large sourire éclairant son visage…