En vue de la campagne électorale, qui devrait commencer bientôt en marge des élections régionales prévues pour début 2017, Mgr Alain Harel a rendu public un supplément à sa lettre pastorale publiée avec le début du carême. Objectif : aider les Rodriguais à mieux vivre leur engagement politique.
La lettre de Mgr Alain Harel comprend une dimension théologique avec des citations puisées de la Bible avant d’aborder les réalités rodriguaises et civiques. Est soulignée en premier lieu l’importance de l’engagement en politique. « L’enseignement social de l’Église, à la suite de Jésus, encourage les chrétiens à s’engager dans “le monde de ce temps”, y compris dans le domaine politique, afin d’être le levain de la pâte humaine. Il est très positif que les chrétiens rodriguais s’intéressent à la politique », soutient-il.
Le chef religieux est d’avis qu’il est tout à fait « logique et légitime» que tout politicien aspire à exercer le pouvoir et, ainsi, mette en oeuvre une vision de la vie en société. « Le but de tout parti est de proposer un projet politique pour le pays et de se trouver en position, par l’accession au pouvoir, de le mettre en oeuvre. La démocratie implique donc, avec les moyens en cohérence avec la démocratie, une lutte politique pour accéder aux responsabilités du pays. Cette compétition pour le pouvoir suscite bien des passions, des antagonismes et des débats. Tout cela fait partie des règles de la démocratie », souligne-t-il. Cependant, avertit-il promptement, « autant le débat d’idées est légitime et même nécessaire, autant il est important de respecter l’intégrité de l’adversaire – et non l’ennemi – politique ».
Mgr Alain Harel met également en exergue le risque que le pouvoir puisse détourner l’action politique de sa finalité. Avant d’attirer l’attention sur le fait que « la politique, si importante soit-elle dans la vie de la société, ne peut englober toute la réalité, sans quoi elle serait alors totalitaire ». Et d’estimer : « L’art — la peinture, la musique, la poésie — ne doit en aucun cas être sous le contrôle de la politique, même s’il est légitime d’avoir une politique culturelle. L’art transcende cette dernière. » Dans le même ordre d’idée, Mgr Alain Harel affirme : « La manière d’éduquer les enfants relève de la responsabilité des parents et non du pouvoir politique, même s’il y a une politique familiale dont le rôle se limite à favoriser les conditions qui permettent à chaque famille de vivre dignement. (…) La politique a sa place, mais elle ne peut prétendre avoir toute la place ! Politik pa kapav vinn nou Bondie. Elle ne doit pas être envahissante. Nous ne pouvons “absolutiser” la politique car ce serait alors une forme d’idolâtrie. Les prophètes n’ont cessé de dénoncer les différentes formes d’idolâtrie : le pouvoir, l’argent, le sexe… »
Le pouvoir politique, relève le chef religieux, consiste à se mettre au service de la population, du bien de tout un chacun, indépendamment de ses convictions politiques, religieuses ou de son appartenance à tel ou tel groupe. « Accéder au pouvoir afin de servir le bien commun en oeuvrant, par des décisions concrètes, à la justice sociale, en protégeant les plus vulnérables et en veillant à l’unité de la société, voilà l’idéal que nous propose Jésus. Un idéal réaliste pour ceux qui se font disciples du Seigneur », souligne Mgr Alain Harel.
Quatre enjeux majeurs sont, selon lui, importants pour Rodrigues. En premier lieu : « Créer des d’emplois durables afin que les Rodriguais qui le désirent n’aient pas à émigrer vers Maurice où, il faut le redire, ils vivent souvent dans des conditions plus que difficiles dans les périphéries des villes ou des villages. » Ensuite, « promouvoir une éducation inclusive tenant compte des différentes formes d’intelligence et de talents – entre autres artistiques – mais également des besoins de l’île Rodrigues, ce qui inclut également le combat contre l’analphabétisme, cause majeure de bien des problèmes sociaux ». Troisièmement, « organiser la gestion de la terre en aménageant des zones pour l’agriculture et d’autres pour l’élevage – car les conflits, souvent violents et sources de grande frustration, entre agriculteurs et éleveurs freinent le développement de ces deux secteurs – mais aussi des espaces verts et des zones d’habitat ». Et de poursuivre : « Le “tout béton” aura des conséquences extrêmement graves pour l’équilibre de notre société et le développement économique de l’île, plus particulièrement le tourisme. Promouvoir un développement durable, donc le respect de l’environnement, est un enjeu majeur pour l’avenir de Rodrigues. » Enfin, dernier point : « Mener une vraie campagne pour ne pas se laisser contaminer davantage par le fléau de la drogue en sachant – et les études scientifiques le prouvent – qu’il n’y a pas de drogue douce. »
En conclusion, Mgr Alain Harel dira : « Osons un rêve pour que notre manière de vivre la politique à Rodrigues soit un signe prophétique. Tout en reconnaissant la complexité du réel, l’âpreté du combat politique, la diversité des sensibilités et des options politiques, pourquoi ne pas permettre à la miséricorde d’inspirer, davantage imprégner notre pratique politique ? Cette utopie ne serait-elle pas alors le début de la sagesse, signe d’une maturité politique ? »