Roshni Sharon Mangar a fêté ses 25 ans vendredi dernier. Cette jeune Mauricienne, qui a suivi sa mère d’origine indienne à Goa après le Std IV, se définie comme une citoyenne du monde. Normal !

Avec un parcours qui la mène à Delhi, Bombay et Puna, où elle décroche une bourse pour le College of The Atlantic aux USA, Roshni Mangar sillonne les océans pour mieux comprendre et défendre l’environnement marin. Détentrice d’un Bachelor of Arts in Human Ecology, elle a travaillé au Mote Marine Laboratory en Floride et comme assistante-directrice en recherche marine sur l’îlot Mount Desert Rock, du même État où, entourée de mammifères marins, elle a affiné ses connaissances. Après un passage d’une année aux Seychelles où elle a exercé et un saut dans un laboratoire scientifique en Californie, elle pose ses valises dans la maison familiale le temps d’occuper un poste d’éducatrice à l’environnement marin à Maurice. Mais Roshni Mangar pense qu’elle a encore du chemin à faire. Dans peu de temps, elle met le cap sur le Canada pour un Masters in Ocean and Fisheries. Roshni Mangar promet de rentrer à Maurice, car une mission l’attend. Fervente écologiste, elle n’a pas dit son dernier mot: elle rentrera au pays natal parce que, dit-elle, elle sera quelque part là où son opinion va compter.

Votre vocation vous pousse à cultiver un caractère d’activiste. Comment la voix des jeunes écolos peut-elle compter dans votre combat ?

Chacun a sa définition de l’activiste. A priori, je me définirai as a teacher of environment. I like to explain what is happening in environment, what you can do to make it better. Au final, je suis peut-être une activiste au quotidien, parce qu’au travail ou ailleurs, je me fais un devoir d’informer et de sensibiliser mon entourage sur le respect de l’environnement. Je crois aussi que lorsqu’on fait des recherches pour préserver l’écosystème et qu’on rédige des policies, on peut être considéré comme activiste. Pour pouvoir comprendre et défendre une cause, il faut être complet et avoir une approche holistique. La voix des jeunes activistes — et là j’ai une pensée pour mes amis de Fridays for Future — compte, parce que c’est nous qui voyons de nos propres yeux les dégâts qui affectent notre environnement. Nous véhiculons les messages dont nous sommes des témoins. Et nous n’allons certainement pas attendre dix ans avant d’alerter l’opinion. Les dégâts s’accélèrent. De décembre à mai dernier, les coraux à Flic-en-Flac ont subi d’importantes dégradations. Ce qui devrait arriver dans des dizaines d’années arrive en quelques mois. Cela est pour dire que nous sommes en train de vivre actuellement les conséquences directes du changement climatique et que nous ne devons pas seulement nous plaindre des catastrophes écologiques, mais agir aussi. La jeunesse est l’avenir, n’est-ce pas ce qu’on dit ? Donc, nous sommes en train de dire et d’apprendre aussi tout ce que nous allons transmettre à nos enfants demain. Contrairement aux jeunes, la précédente génération n’a plus rien à perdre. Les décideurs ne doivent pas oublier que si notre voix compte, c’est aussi parce que nous aurons un impact sur l’économie. Celle de Greta Thunberg a eu un effet catalyseur, celle de Malala Yousafzai aussi. Donc, notre voix compte !

Pensez-vous que les politiciens mauriciens sont prêts à écouter la voix des jeunes ?

Oui, à condition que les voix soient nombreuses. Malheureusement, trop de Mauriciens, indépendamment de leur âge, ne se soucient pas de l’environnement. L’état des plages, des villes nous le prouvent. Pourtant, le fait que nous soyons un petit pays veut dire que we can make change faster. Nous voyons tous que la pollution gagne du terrain à Maurice. Pourtant, nous sommes en mesure d’encourager ne serait-ce que le tri des déchets domestiques destinés au recyclage, mais nous ne le faisons pas. Et pendant qu’on introduit des bus électriques pour son aspect “écologique” et que sans doute le Metro Express va réduire l’utilisation des véhicules et l’émission de gaz carbonique, le développement sur le littoral se fait à une vitesse folle [ ] L’industrie des activités autour des dauphins est chaotique. On enlève les mangroves avec pour répercussions l’érosion des plages, la mort lente des coraux Attention au niveau de la mer qui ne cesse de monter ! Gardons en tête que les coûts financiers qu’entraînent la destruction des mangroves sont beaucoup plus importants que si on les laissait dans leur environnement naturel.

Nous allons vers les élections générales. Un parti “vert” au pouvoir, ce serait bien, non ?

En politique on a besoin de personnes qui “parlent” environnement. On aura beau militer, combattre et faire entendre sa voix, mais ce sont les policymakers qui détiennent le pouvoir et qui ont le dernier mot. For me, that’s where I want my career to go. I want my research to be converted into policies [ ] J’aimerais être là où mon opinion va compter. J’ai encore beaucoup à apprendre. C’est dans cette optique que je prépare mon Master et que je compte acquérir le savoir-faire et les outils nécessaires à l’étranger avant de rentrer à Maurice pour partager mes connaissances.

Pourquoi parlez-vous plus tôt d’une industrie chaotique ?

J’avais rencontré, dans le cadre de ma thèse, un éventail de professionnels d’activités nautiques, notamment les sorties pour voir les dauphins. J’ai constaté que les boatmen les plus âgés ont plus de sensibilité et une certaine valeur culturelle quand il s’agit du contact avec les dauphins. Ils connaissent la mer et les habitudes des dauphins. C’est cet aspect dont ils parlent avec leurs clients. Mais pour les plus jeunes professionnels, une excursion pour voir les dauphins est synonyme de fête, de business. À partir de là, ça devient chaotique, car il y a trop de mouvements de bateaux, trop de personnes, pour de petits spots. Les dauphins sont dans leur habitat, ce sont des “résidents” et ils subissent alors trop de pression. Ils envoient des signes avec leurs nageoires et leur queue quand ils veulent faire comprendre qu’on les dérange. Trop de bateaux peuvent perturber les moments que les plus petits passent avec leurs mamans. Certes, les opérateurs ont été formés et sensibilisés sur le respect des baleines et dauphins par des organisations. Ils ont reçu des informations clés, je ne connais pas assez le cadre juridique pour un rappel des règlements, mais je crois qu’il y a trop de bateaux qui font du whale and dolphin watching en même temps.

Vous travaillez pour une organisation de protection de l’environnement marin, partenaire direct d’un groupe hôtelier, qui a pour mission de sensibiliser les clients d’un établissement de luxe. Il y aurait là un paradoxe, non ?

Quand j’avais été convoquée pour mon entretien d’embauche, on m’avait demandé ce que serait mon défi en rejoignant l’organisation. J’ai répondu : « One of my challenges will be educating people who are the reason why we are in this situation ! » Je peux sensibiliser les personnes qui, finalement, de par leur position financière, sociale, économique, sont mieux placées que moi pour apporter des changements auxquels nous aspirons pour l’environnement marin. Quand je regarde les réactions des clients de cet établissement, je trouve que la situation est intéressante. Ce sont des personnes qui, demain, lorsqu’elles lanceront un projet économique, se souviendront de ce qu’ils ont appris de nous et qui considéreront des éléments environnementaux avant de commencer leur business.

Comment jugez-vous l’intérêt des Mauriciens pour la cause de l’environnement ?

Beaucoup de personnes à Maurice ne réalisent toujours pas l’impact de leurs actions sur l’environnement. Tenez, l’autre jour j’étais à Port-Louis et en relevant la tête, j’ai vu des sacs en plastique poussés par le vent qui flottaient dans l’air. Les personnes qui les ont jetés n’ont sans doute pas imaginé un instant le parcours de ces sacs, ils pourraient par exemple se retrouver dans la mer, avant de finir dans l’estomac d’une tortue. Dans un contexte de changement climatique, il faut sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge, en milieu scolaire. En termes de recherches et de projets, les choses se font. Mais il est un fait flagrant que l’éducation fait encore défaut. Il faudrait qu’il y ait plus de projets dans les écoles. Et quand les écoles organisent des excursions avec des arrêts à la plage, que les enseignants ne se contentent pas de pique-niquer avec les enfants et de les regarder jouer sur le sable. Mais qu’ils leur expliquent pourquoi il faut respecter la mer et l’environnement, pourquoi il ne faut pas jeter du papier dans la nature ou à côté de la poubelle. Ce genre de sensibilisation ne coûte pas de l’argent. Un enfant peut transmettre de bonnes pratiques à son entourage. C’est pourquoi il ne faut pas sous-estimer l’éducation des plus petits. En même temps, j’ai l’impression qu’à Maurice la sensibilisation et l’éducation sur la cause environnementale ne sont pas accessibles à tous, mais à une certaine catégorie. Elles n’arrivent pas à ceux qui sont au plus bas de l’échelle. Toutefois, il n’y a pas de grands discours à faire pour interpeller sur l’environnement. Il faut juste faire de petites actions, les plus simples, pour réduire efficacement notre empreinte carbone.

Vous avez vécu et travaillé aux Seychelles. En comparaison à Maurice, l’archipel a une avance en matière de propreté. Est-ce dire que les Seychellois ont mieux éduqué leurs enfants que nous ?

Il y a en effet un environment consciousness aux Seychelles qu’on ne retrouve pas à Maurice. L’archipel sait que sa beauté naturelle est son atout économique, fait tout pour préserver son environnement. Mais par-dessus tout, il y a la relation culturelle que les Seychellois entretiennent avec la mer. Ils sont beaucoup plus connectés avec l’environnement marin que les Mauriciens. D’ailleurs, sur toutes les îles des Seychelles, la mer est visible de n’importe quel point où vous vous situez. La vie des Seychellois est quasiment rythmée par la mer. Tous les événements importants de leur vie, une fête, la fin de la semaine tout se passe à la mer. Le poisson est leur principale source de protéine. Et je crois que cette relation culturelle profondément ancrée dans leur quotidien est pour quelque chose dans ce souci qu’ils ont pour préserver leur environnement marin. Mais au lieu de comparer les pays, nous devons nous demander comment faire pour préserver notre environnement, car à la fin, tous les pays sont confrontés à des problématiques environnementales [ ] D’ailleurs, à Maurice, nous héritons de la pollution des autres pays, car il ne faut pas oublier que la pollution est mobile. Si le lagon est pollué à Madagascar, il le sera aussi à Maurice.

La conscience écologique n’est pas pour tous et elle n’échappe pas à l’effet de mode…

Si le militantisme écologique est une “mode”, en tout cas, ce n’est pas nous, les gens qui sont dans le secteur de la protection de l’environnement, qui la pratiquons. Qu’importe la raison pour laquelle quelqu’un se découvre militant de l’écologie à une certaine période spécifique, je dis tant mieux. À la fin du jour, ils défendent la cause de l’environnement.