En 2008, la crise alimentaire mondiale avait poussé Maurice à se pencher sur les moyens de se rendre autosuffisant ou du moins à être moins dépendant des autres pays pour les aliments consommés quotidiennement. Quatre ans après cette crise, notre île n’est pas encore arrivée à un stade respectable de sécurité alimentaire. Contraintes climatiques et d’espace ainsi que mauvaises planifications empêchent Maurice de se mettre à l’abri au niveau alimentaire.
Depuis 2008, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait tenter d’augmenter notre capacité à produire les denrées de bases comme les matières premières pour fabriquer ces denrées ou pour nourrir les animaux d’élevage. “En 2008, lorsqu’il y a eu la pénurie d’aliments de base sur le marché mondial, nous avons compris que nous étions très vulnérables. Les prix du blé et du maïs ont augmenté et celui du riz a suivi cette tendance. Ceci est arrivé parce qu’il n’y a aucune réglementation sur le commerce mondial. Sur le marché de Chicago (où nous obtenons beaucoup de nos matières premières comme le maïs), le riz s’achète avec des boursiers; c’est un business pour eux. La demande a augmenté pour certains aliments comme le riz, et la production n’a pas suivi. Les problèmes climatiques ont également contribué à diminuer la production”, souligne Éric Mangar, responsable du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire (MAA).
Sécurité.
Il ne faut pas se leurrer : l’autosuffisance alimentaire relève de l’utopie. “Parler de sécurité alimentaire est plus pertinent”, précise Éric Mangar. “La sécurité alimentaire, c’est produire un peu et avoir suffisamment de revenus pour importer.” À titre d’exemple, Maurice importe pour une valeur de Rs 1,7 milliard de lait UHT par an; la production laitière de la compagnie SKC Surat ne représente que 1% de cette somme. Il est évident que Maurice ne pourra jamais être autosuffisante en lait, mais elle pourra réduire ses importations en produisant jusqu’à 15% des besoins en lait localement. Un pourcentage qui est d’ailleurs l’objectif fixé par les autorités.
Idem pour d’autres produits. Notre capacité à produire de la viande, du poisson et certains légumes est limitée. La compagnie Vita Rice a commencé à cultiver du riz depuis quelques années et arrive à produire environ 2,000 tonnes par an, avec comme ambition d’arriver à 18,000 tonnes dans les années qui viennent. Il faut savoir que nous consommons annuellement 76,000 tonnes de riz du type basmati. Par ailleurs, en ce qui concerne le blé, les projets pilotes initiés n’ont pas donné de résultats concluants.
Manque de terrains.
L’une des raisons pour laquelle le pays ne pourra jamais être autosuffisant est l’exiguïté de l’île. La disponibilité des terres pour l’agriculture ou l’élevage est donc restreinte. De plus, l’économie mauricienne est diversifiée : les terres sont destinées à plusieurs usages – établissements touristiques, usines de textile et autres bâtiments commerciaux. Pour la production de lait par exemple, cela pose un gros problème. “Actuellement, nous produisons 2,000 litres de lait par jour. Nous nous attendons à passer à 5,000 litres dans les années qui viennent. Nous avons le potentiel de produire davantage. Le marché est là, mais ce sont les terrains qui manquent. Dans l’idéal, nous devons avoir un arpent de terrain par vache”, souligne Suren Surat, Managing Director de SKC Surat.
Restructuration.
Le manque de terrain s’applique également à l’agriculture. Il y a quelques années, Maurice était autosuffisante en production de pommes de terre, qui étaient plantées entre les rangées de cannes à sucre. Mais avec la restructuration de l’industrie cannière, la production du tubercule a considérablement diminué. “Aujourd’hui, nous produisons 14,000 tonnes de pommes de terre par an et nous en importons environ 11,000 tonnes”, précise Éric Mangar.
Il faut aussi savoir que toutes les terres de Maurice ne sont pas bonnes pour n’importe quel type de légume ou de tubercule. Avec les nombreux microclimats, certaines plantations ne peuvent être effectuées à très grande échelle. Sans compter que certains légumes que nous pourrions produire ne s’adaptent pas à tous les types de terrains.
Difficultés au démarrage.
Assurer la sécurité alimentaire du pays passe par l’encouragement des producteurs existants à augmenter leurs capacités et également par l’enregistrement de nouveaux producteurs. Mais convaincre quelqu’un d’investir dans la production de denrées de base est très difficile à cause des nombreuses difficultés auxquelles il devra faire face. “Pour quelqu’un qui veut produire de la viande, l’investissement de départ, qui comprend les clôtures ou la création de pâturages, est énorme”, soutient Jacqueline Sauzier, secrétaire de la Mauritius Meat Producers Association. Éric Mangar ajoute que “dans le cas de la production de pommes de terre, il y a des contraintes. Le MSIRI produisait des semences pour la plantation, mais l’organisme est en phase de restructuration et nous ne savons pas si cette section de la recherche va se poursuivre. Les planteurs ne savent plus si cela vaut la peine d’investir dans la production de pommes de terre”. Il souligne que les risques sont trop élevés et découragent les éventuels producteurs. C’est le cas par exemple pour la production laitière. “Une vache coûte Rs 90,000. Si une des vaches a un souci, le retour sur investissement est d’ores et déjà compromis.”
Volonté.
Nos interlocuteurs soutiennent que les autorités n’ont pas nécessairement pris les bonnes mesures afin d’assurer la sécurité alimentaire du pays. “Le Food Security Fund n’a pas eu l’effet escompté pour diverses raisons, notamment les tracasseries administratives. Par ailleurs, plusieurs producteurs de viande qui étaient intéressés n’étaient pas qualifiés pour bénéficier de ces fonds de soutien”, confie Jacqueline Sauzier.
Le problème se pose également en ce qui concerne les fruits de mer. Nos lagons et nos eaux territoriales ne sont plus aussi riches qu’autrefois. Dans les années 90, la moyenne se situait à 6,3 kg de poissons par pêcheur par jour; en 2004, elle est passée à 4,3 k ; et actuellement, nous en sommes à 2,5 kg. L’industrie de la pêche est en transition et l’aquaculture semble être la solution à envisager. “Un projet national d’aquaculture devrait envisager le pêcheur comme une composante essentielle. Nous n’avons pas eu d’approche intégrée. Il n’y a pas de bon monitoring. Il faut aussi tenir compte du fait que nous sommes limités en termes d’espace. Nous devons nous cantonner à de petits projets, que ce soit pour l’aquaculture marine ou l’aquaculture en eau douce. Dans tous les cas de figure, il y a de gros efforts à faire pour que la production locale se développe”, souligne Éric Mangar.
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Régionalisation
Si nous voulons assurer la sécurité alimentaire du pays, il faut aussi revoir les provenances de nos importations. Actuellement, nous importons d’horizons lointains dans la plupart des cas. Il en est ainsi pour le maïs, qui est une composante essentielle de la nourriture de certains animaux d’élevage comme les poules. “Si nous pouvions importer de pays plus près de chez nous, l’Afrique du Sud par exemple, le coût serait beaucoup moins élevé et cela encouragerait les producteurs locaux à se lancer. Il faut bien entendu trouver des marchés réguliers et stables”, souligne Éric Mangar. Il fut un temps où Madagascar était considéré comme le grenier de l’île Maurice, notamment dans le domaine agricole. Mais ce n’est plus vraiment le cas à cause de l’instabilité politique de la Grande île.