Désiré Brelu-Brelu, un compatriote mauricien établi en Grande-Bretagne depuis une vingtaine d’années, fait un constant va-et-vient entre Londres et son île natale. Le 14 septembre 2009, au cours d’un séjour au pays, il a été choqué, comme beaucoup, par l’ampleur de l’effondrement d’un échafaudage à la Cybercité d’Ébène, qui avait causé le décès d’un ouvrier de la firme PAD&CO et fait plusieurs blessés. Ces jours-ci, c’est un Désiré Brelu-Brelu indigné qui séjourne de nouveau à Maurice. L’Histoire s’est répétée. Comme si rien n’avait changé sous le soleil mauricien, il a revécu, avec l’incident du site d’Ireko, un drame identique. Toujours à Ébène, un autre ouvrier a trouvé la mort et autant de blessés sont à déplorer, dont un avec probablement des séquelles à vie.
Indigné, notre compatriote a de bonnes raisons de l’être, encore que, si on devait résumer son sentiment réel, on devrait plutôt parler de révolte. C’est parce que, étant lui-même un professionnel du domaine de gestion de la santé et de la sécurité, il avait, après la chute de l’échafaudage de septembre 2009, adressé un document de deux pages au ministre du Travail de l’époque, Jean-François Chaumière, pour lui faire part des manquements qu’il avait personnellement relevés sur les sites de construction à Maurice. Il se désole « de n’avoir pas été pris au sérieux ».
« J’ai la désagréable impression qu’il y a à Maurice ce qu’on peut appeler un management failure. S’il y avait eu un bon échange d’informations, des instructions claires données aux ouvriers, la formation et la supervision adéquates, ce genre d’accident – la chute d’un échafaudage – n’aurait jamais dû arriver. Certes, il arrive qu’il y ait un accident une fois, même si c’est parfaitement évitable, mais deux accidents du même type dans le même lieu, de surcroît une « Cybercité » qui se veut moderne, cela n’est ni acceptable et encore moins justifiable », tonne notre interlocuteur.
Désiré Brelu-Brelu sait de quoi il parle. Détenteur d’un Master in Science (MSc) dans le domaine de la sécurité et de la santé au travail, il compte 40 années de services et sa thèse pour l’obtention de son diplôme d’une université britannique en 1994 a été utilisée pour améliorer les Construction (Design and Management) Regulations britanniques en 2007.
Devoirs et responsabilités du client
Dans cette thèse, notre compatriote avait mis l’accent sur (i) les critères de compétence ; (ii) un changement dans la terminologie définissant le rôle du Planning Supervisor sur un site de construction. La différence qu’il avait établie et fait accepter aux autorités britanniques à cet effet est que le Planning Supervisor doit, en fait, être un Construction Design and Management Coordinator. Mais la différence majeure est que ce Coordinator doit être directement employé par le client qui commandite le projet de construction et non pas un employé du contracteur qui entreprend la construction.
De l’avis du professionnel, « ceux qui commanditent des constructions de bâtiments et d’immeubles à Maurice ont trop tendance à se contenter de retenir les services d’un contracteur et puis d’attendre que ce dernier livre la commande clés en main ». Quand il y a un accident sur un site de construction en Grande-Bretagne, dit-il, la faute n’incombe pas nécessairement aux ouvriers, aux superviseurs ou même au contracteur, mais … initialement au client. D’ailleurs, rappelle-t-il, il y a des directives européennes (European directives) qui stipulent que les clients ont le devoir et la responsabilité d’employer des gens compétents et de déployer les ressources adéquates afin de s’assurer que la sécurité soit maintenue. Ainsi, en Europe, les directives exigent que chaque partie engagée dans une construction se voit assigner une tâche spécifique afin que, par exemple, à chaque palier d’un immeuble, les responsabilités soient assumées jusqu’à la livraison totale du produit (from inception to completion).
Désiré Brelu-Brelu déclare qu’il avait, en octobre 2009, en tant que Health and Safety Professional and Building Technologist, recommandé au gouvernement mauricien de revoir complètement les règlements ayant trait à la gestion de l’industrie du bâtiment. « Sur la base de l’expérience que j’avais acquise après avoir travaillé sur le site du plus large réseau ferroviaire d’Europe, j’avais recommandé au gouvernement que, en sus des critères de compétence et de ressources adéquates pour tous les stakeholders tenant compte des risques (faisabilité d’un projet, sa conception, sa construction, la maintenance de l’immeuble, la démolition des structures et la sécurisation du site), tout commanditaire soit contraint de fournir des pre-contract information au concepteur d’un projet et celui-ci doit échanger ces informations — par exemple la nature du sol ou la construction doit se faire avec le contracteur principal. J’avais recommandé que le recours à des plans de construction générique soit banni, mais j’ai le sentiment que les choses ont peu progressé depuis l’accident de 2009 », dit constater le professionnel mauricien.
Désiré Brelu-Brelu ne cache pas qu’il est plutôt amère vis-à-vis de l’attitude des autorités envers ses recommandations. « Comme professionnel, je ne peux supporter ce que je considère être du lip service. Comme moi, il y a sans doute beaucoup d’experts peut-être plus qualifiés même, mais 40 ans passés dans le domaine de la construction ce n’est pas rien. Après des recommandations volontaires, j’avais proposé mes services à mon pays car j’estime qu’il y a encore beaucoup à faire ici. Toutefois, j’ai le sentiment que mon pays n’est pas prêt à prendre la mesure des problèmes de sécurité et de santé au travail. Je vois des dirigeants qui multiplient les formules pour, selon eux, inciter les cadres mauriciens expatriés à retourner au pays pour y apporter leur contribution, mais je ressens que, si ces dirigeants sont prêts à payer des salaires faramineux dans le domaine de l’aviation, de l’hôtellerie et de la haute finance, ils me paraissent peu enclins à en faire de même pour la protection, la sécurité et la santé des travailleurs. »
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Dans sa lettre au ministre du Travail en 2009, Désiré Brelu-Brelu avait fait remarquer :
— l’Occupational Health and Safety Act 2005 en vigueur à Maurice prévoit, certes, un cadre pour l’application de mesures de protection et de santé sur les sites de travail mais, toutefois, la loi ne se réfère pas spécifiquement au secteur de la construction de bâtiment. Or, avait fait remarquer Désiré Brelu-Brelu, c’est un fait connu et reconnu à travers le monde que c’est justement dans le secteur du bâtiment qu’il y a le plus fort taux d’accidents, de drames et de retombées sur la santé. Cela est en grande partie dû aussi au fait que c’est dans ce secteur qu’est employée une main-d’oeuvre généralement peu instruite ;
— il avait affirmé qu’il existe plusieurs types d’échafaudages, mais que deux types étaient le plus souvent utilisés ; l’échafaudage indépendant et l’échafaudage dépendant. Il avait conclu que PAD&CO avait utilisé l’échafaudage dépendant, c’est-à-dire des tubes encastrés dans le mur. Cependant, des rapports avaient suggéré que les tubes encastrés avaient été enlevés tandis que l’échafaudage était toujours en service. Or, l’enlèvement aurait dû avoir été seulement au moment où la structure était démantelée et l’opération aurait dû être entreprise par des travailleurs formés et des cadres compétents.