À ceux qui douteraient encore de la pertinence de la danse contemporaine à Maurice, il suffit probablement d’avancer que trois soirées, auxquels ont participé environ 25 artistes de Maurice, de La Réunion, de Madagascar et d’Inde et 11 compagnies, ont attiré plus de 850 spectateurs, alors que la communication sur l’événement avait été des plus tardives, voire timides. Gageons qu’avec un accompagnement médiatique plus structuré et affirmé et des financements plus solides qui se déclareraient à l’avance, Sagam peut devenir un rendez-vous incontournable dans l’océan Indien. Sur scène, le plaisir était au rendez-vous démontrant que ce genre, sous le soleil de Maurice peut être impressionnant, souvent émouvant, participatif et même rieur.
L’art de la célébration — qu’il s’agisse de musique ou de danse — fait pour ainsi dire partie des traditions culturelles de Maurice comme d’ailleurs des îles voisines. Peut-être est-ce la raison pour laquelle nos danseurs contemporains rompent vaillamment avec l’image surannée d’un genre hermétique et austère, qui ne serait compréhensible que par une élite lettrée. Pour organiser ce festival, SR Dance a tout d’abord réussi à trouver deux lieux, qui se sont merveilleusement prêtés à l’enjeu, avec le parvis du Plaza et la scène semi-ouverte de l’IFM. Fort de ce soutien de la municipalité rose-hillienne et du centre culturel, les compagnies ont pu susciter l’appui technique d’Impact Production et financier du Centre Nelson Mandela, pour composer un programme honnête et surtout représentatif de la création contemporaine mauricienne. Si les danseurs ont pu toucher un modeste cachet, les compagnies qui nous sont venues de l’extérieur ont financé elles-mêmes leur déplacement, de même que les programmateurs de la région. La bonne volonté des bénévoles et la créativité ont fait le reste. Cette dernière était d’ailleurs au rendez-vous.
« Il faut comprendre que Maurice est une référence dans la région pour la danse contemporaine, nous confie Zoé Johnson Randrianjanaka, chorégraphe et directrice du festival malgache Mitsaka. Mais oui, vous avez gagné deux fois aux Jeux de la francophonie dans la catégorie « danse création », ce qui n’est pas si fréquent ! Ma compagnie a elle-même participé à ce concours et nous sommes arrivés quatrième. Maurice était meilleure que nous ! Une autre chose que j’envie à Sagam est que vous avez deux lieux magnifiques, particulièrement le Plaza. Mitsaka, qui en est à sa huitième édition, n’a même plus de lieu garanti d’une année sur l’autre, aussi bien aménagé. » Gageons que le jour où le théâtre du Plaza ouvrira à nouveau ses portes, Rose-Hill pourra assurément devenir la capitale de la danse contemporaine à Maurice, avec des attractions non seulement en salle mais aussi à l’extérieur sur son parvis ou son esplanade.
Captain of my soul
Toutes les compagnies mauriciennes de danse contemporaine n’ont pas participé à l’événement, et pour ne prendre que cet exemple, Zoé Johnson Randrianjanaka est venue seule représenter sa compagnie Tahala, pour permettre à deux confrères malgaches (Thierry et José) de venir ainsi qu’à Soul City. La chorégraphe a donc présenté son solo Sambo Fotsy (Bateau blanc), un spectacle que l’on pourrait considérer comme l’emblème illustratif de cette première édition, grâce au message qu’il véhicule. Les deux derniers vers du poème préféré de Nelson Mandela, Invictus, ont été une des sources d’inspiration de la chorégraphe pour ce spectacle : « Je suis le maître de mon destin/Je suis le capitaine de mon âme ».
L’autre point de départ est un tableau qu’elle aime, Bateau blanc… qui a donné son titre au spectacle. Un bateau ballotté par les flots, seul au milieu de l’océan, symbolique de « l’être seul au monde, sur cette immense surface mouvante, où tout est mélangé, vivant et profond ». Les vers écrits à vingt-cinq ans par le poète William Henley ont offert à la danseuse un point de départ pour raconter par la danse et le geste comment l’être humain peut aller vers lui-même et son destin.
Elle apparaît sur scène dans une attitude de prostration, enveloppée de bandes de coton jaune grossièrement tissées, qui ne sont autres en fait que les chiffons qu’utilisent dans la Grande Île les femmes de ménage pour lustrer les meubles de la maison. Ces femmes sont d’ailleurs dans le langage souvent désignées par la couleur de cet outil qu’elles ont souvent à la main… « En malgache, les domestiques sont souvent appelés « les jaunes » comme si leur condition les réduisait à ce bout de chiffon. » Une musique entêtante et aussi répétitive que le tic-tac d’une horloge l’assaille. Tête baissée et bras ballants, elle subit, jusqu’à l’instant où elle décide de mettre fin à cet engrenage absurde.
Elle se débarrasse de son enveloppe bout par bout, s’arrête, tombe et relève la tête face au public, affichant un visage lumineux et paisible. Le son devient mélodieux, musical, si ce n’est guilleret, dans la plus pure tradition malgache. Cette femme se dépouille des nippes qui l’entravaient dans un élan purificateur qui lui permettra d’être elle-même et d’accomplir le voyage de sa vie. Symbolisé par une caisse et un jouet d’enfant (une petite voiture en fer-blanc), le voyage d’une vie est ce que l’on porte en soi et non l’inverse, et pour l’artiste, c’est l’Homme qui porte le monde. Dans un pays où tant de jeunes femmes ne sont pas allées à l’école, cette invitation à cesser de subir, revêt un relief particulier.
Simple et efficace comme Thierry et José
Venant également de Madagascar, Thierry et José ont le pouvoir de faire agir l’assistance. Dans un duo poignant, Sans titre, les danseurs ont réussi l’exploit de pousser le public à se lever pour ramasser et ranger tous les sacs plastiques, aussi inutiles que polluants, dont ils venaient de maculer la scène. Le corps strié de lacets, les danseurs arrivent dans la lenteur sous les projecteurs tirant un fardeau qu’ils s’appliqueront à alléger le plus possible tout au long de cette pièce. Venant d’un pays où la solidarité est une valeur vitale, et pas seulement un bon sentiment prêché pour se faire plaisir, ils finissent par crier et s’insurger contre la passivité, interagissant ici et maintenant avec le public.
Des mouvements qui serrent le coeur et quelques mots griffonnés sur du papier ont instantanément déclenché le mouvement du public vers la scène. Les deux hommes ont ensuite dansé de concert, ou de conserve comme les navires qui naviguent ensemble. Occupant tout l’espace avec majesté, Thierry et José ont créé un effet d’hypnose sur le public, sans afféterie dans une gestuelle simple et efficace.
Sagam a aussi permis de retenir son souffle face aux exploits autant chorégraphiques qu’acrobatiques des frères Joseph, de s’émouvoir de l’apparition d’Anna Patten aussi rayonnante que battante dans un work in progress nommé Beyond, qu’elle réalise avec Stephen Bongarçon pour marier le Sagam au Kathak, d’admirer l’enchaînement complexe et l’écriture de Lay & walk proposé par Jean-Renat Anamah et Jason Louis, d’applaudir un hymne à la liberté dévolu au Prince Ratsitatane…
Impossible ici de restituer le contenu de la douzaine de pièces présentée au cours des trois spectacles. Zoé Johnson Andrianjanaka est repartie dans la Grande Île avec l’intention de programmer Prins Ratsi en 2018, à la prochaine édition de Mitsaka. Elle reprend pour nous : « Je crois que notre point fort à Madagascar est l’esprit d’entraide qui anime les artistes, et je retrouve cette solidarité dans ce festival à Maurice. Sagam a bien commencé, et je félicite les artistes mauriciens pour leur contribution. Je sais aussi qu’ici, je peux partager mon histoire. Je me sens en confiance… » Lorsque nous lui demandons qu’elle singularité elle détecte dans la création chorégraphique mauricienne, elle répond ceci : « Les danseurs et chorégraphes mauriciens se rattachent beaucoup à leur culture, à l’histoire du pays. »