Le week-end dernier, nombre de nos compatriotes se sont rendus à l’Île de la Réunion pour assister au festival désormais incontournable, le Sakifo. Ayant débuté, en 2004, modestement, avec le postulat d’être une rencontre musicale de genres différents, cet événement a rapidement gagné de l’ampleur, dépassant l’unique cadre musical pour générer, autour de lui, désormais, toute une industrie. De fait, le Sakifo n’attire pas que pour les grosses pointures internationales de la musique — cette année, le grand monsieur qu’est le californien Ben Harper, qui a aussi fait un rapide saut à Maurice, et les allumés de la BritPop, Morcheeba — qui “vendent” l’événement. Mais il y a aussi et surtout cette myriade d’artistes de tous bords qui jouent sur divers tableaux et pour lesquels les gens se déplacent. En parallèle, il y a aussi les cuisines de cette partie du globe, source intarissable de curiosité et d’intérêt; ainsi que les styles vestimentaires, tout aussi intéressants…

Pourquoi est-ce que le Sakifo attire Sud-africains, Européens, Américains et des quidams venus des quatre coins du monde ? Parce qu’il reste encore (et heureusement, d’ailleurs !) des personnes qui croient en l’art. Qui réalisent son importance dans notre quotidien, dans l’épanouissement de l’humain. Et qui ont réalisé qu’il y a aussi là de quoi exploiter un filon économique, sans pour autant sacrifier la qualité, et “vendre” donc, une culture, structurée en industrie, qui contribue à la caisse nationale.

Oui, l’art fait vivre. Mais à condition qu’on adopte une attitude ouverte et franche, sans clivage aucun. Tant que l’on persistera à donner une certaine connotation communale aux différentes expressions artistiques, comme tel est souvent le cas chez nous, tant que l’on maintiendra l’étiquette “socio-culturelle” vis-à-vis de certains événements qui mériteraient davantage la plateforme unique d’art, l’on ne verra hélas ! jamais décoller notre industrie culturelle.

Il ne faut pas aller loin pour comprendre le succès du Sakifo. Dès sa toute première édition en 2004, le festival sort ses griffes ; Keziah Jones côtoie Corneille, Asian Dub Foundation; le zoulou blanc Johnny Clegg et le griot de l’océan Indien par excellence, Danyel Waro foulent les mêmes scènes, au même titre que notre Lelou (Menwar) national. Les années se sont succédé, et le Sakifo est devenu, en 16 éditions, une référence dans notre région, au point d’être devenu quelque part, le carrefour musical du monde… Ce n’est pas ambitieux puisqu’on y croise les Tiken Jah Fakoly, Cesaria Evora, Zulu, Emir Kusturica, Julien Doré, Youssoupha, M, Ayo, Alborosie, Ziskakan, Lee “Scratch” Perry, Dionysos, Susheela Raman… Soit le gratin de la World Music, et que l’on y découvre, en même temps, d’une part, de petits combos modestes et anonymes, autant que des vieux de la vieille comme les Pat’ Jaunes ou Gramoune Lele, qui ont tous, au final, contribué à sculpter les sons des uns et des autres. Mais surtout, ont eu une influence positive dans la vie de tant d’entre nous !

Nous sommes en 2019 et Maurice peine toujours à trouver ses marques. À placer ses artistes sur la carte monde. Pourtant, des talents, nous en avons à revendre. Et pas des sous-produits d’une industrie sans âme ni cœur. Exemple : le festival Reggae Donn Sa, qui a fait ses preuves, ici et ailleurs. En effet, cet événement lancé en 2005 destiné à devenir un rendez-vous musical annuel du reggae et d’autres sons urbains, a été à plusieurs reprises cité dans des publications internationales. Fin mai dernier, le Festival Reggae Donn Sa a figuré parmi les 5 festivals africain de reggae consacrés par le site en ligne, Music In Africa. Même s’il se limite, jusqu’ici, aux grands noms de la scène urbaine (on y a vu défiler Gentleman, Yaniss Odua, Steel Pulse, Morgan Heritage…), rien ne dit que le Festival Reggae Donn Sa ne peut ouvrir ses frontières musicales et aspirer à faire de Maurice, un autre carrefour des musiques du monde. Sans vouloir faire de l’ombre au Sakifo. Mais en exploitant une autre avenue parallèle.

Ce qui bloque, essentiellement, la machine, chez nous, c’est l’ingérence politique, quand ce n’est pas le manque de volonté politique. Avec un récent exercice budgétaire qui part piocher dans les réserves du pays, pour appâter un électorat qui se met déjà en mode campagne, il incombe à Pravind Jugnauth et ses décideurs d’identifier d’autres sources de revenus pour pas que notre économie ne flanche un beau jour à force d’y avoir puisé ! Optimiser l’art, en ne comptant pas uniquement sur nos musiciens, mais en embarquant tous ceux qui en sont les acteurs, et proposer une vraie vision aiderait certainement à nous garder à flots. Moyennant qu’on arrête de donner une coloration communale à tout et tout le monde !